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samedi 21 novembre 2015

Absalon, Absalon !, William Faulkner


Ma note : 8,5/10

 Voici la présentation de l'éditeur : Absalon, Absalon ! est tout d'abord l'histoire de Thomas Sutpen et de sa descendance - l'histoire de son dessein : créer une plantation et y établir une dynastie pérenne, en sorte que ne puisse se reproduire la scène où s'origine ce dessein, lorsque le petit garçon qu'il était fut empêché par un esclave noir de franchir la porte d'entrée de la maison du planteur où son père l'avait envoyé porter un message. Cette porte-miroir lui renvoie, précisément parce qu'elle est barrée, l'image de son impuissance et de sa précarité de pauvre Blanc dans une société où pouvoir, prestige et loisir appartiennent à la classe des planteurs.

 Il est généralement reconnu par la critique littéraire que les romans du début du 20e siècle (ce que l'on peut appeler le modernisme) sont de plus grande qualité que ceux de la deuxième moitié de ce siècle (postmodernisme). Cela vaut pour les écrivains américains et les écrivains européens. Pour l'Europe, je suis assez d'accord. Woolf, Proust, Céline, etc., sont effectivement de grands écrivains, à peu près insurpassables. Par contre, aux États-Unis, la situation se complique parce qu'ils n'ont pas d'aussi bons auteurs (début 20e siècle). Je lis et relis Faulkner assez souvent, mais je continue de lui préférer Philip Roth. Saul Bellow est lui aussi excellent, c'est lui qui fait le relais entre ces deux périodes. J'admire Paul Auster, Cormac McCarthy et Don DeLillo alors que j'ai un peu de difficulté avec Hemingway (et son minimalisme) de même qu'avec Steinbeck. La société américaine est jeune si l'on compare à l'Europe et cela constitue peut-être un début d'explication (et bien sûr, je n'ai pas tout lu).

Roman publié en 1936, Absalon, Absalon ! a comme pivot la guerre de Sécession, son action tournant autour de cette période de l'histoire américaine. Comme pour Le bruit et la fureur, un personnage important ne sera pas le narrateur du roman. Ici c'est Thomas Sutpen qu'on ne lira pas. En fait, il y a quatre narrateurs. Et l'histoire sera celle de ce Thomas Sutpen qui arrive au Missisipi dans les années 1830 dans le but d'y faire fortune. Le 20e siècle sera son "waterloo". "L'origine" du roman sera donc Thomas Sutpen et voici comment il est décrit dans la généalogie en fin de volume : « Né dans les montagnes de la Virginie-Occidentale, 1807. L'un des nombreux enfants de pauvres Blancs de souche anglo-écossais. Fonde la plantation de Sutpen's Hundred, dans le comté de Yorknapatawpha, Mississippi, 1838. Commandant, plus tard colonel, Ne régiment d'infanterie du Mississippi , armée de la Confédération. Mort à Sutpen's Hundred, 1869. » Dans le roman en tant que tel, Faulkner (ou l'éditeur) utilise l'italique pour ancrer son histoire, qui sera celle de Sutpen et de ses descendants : « Il paraît que ce démon - il s'appelait Sutpen - (le colonel Sutpen) - le colonel Sutpen. Qui arriva on ne savait d'où et sans crier gare avec une bande de nègres inconnus pour établir une plantation - (Pour l'arracher du sol avec violence, selon Miss Coldfield ) - avec violence. Et qui épousa sa soeur Ellen et lui donna un fils et une fille qui - (Lui donna sans tendresse, selon Miss Goldfield) - sans tendresse. Qui auraient dû être les joyaux de sa fierté et la protection et le réconfort de sa vieillesse, mais - (Mais ils furent sa perte d'une manière ou d'une autre ou ce fut lui qui fut leur perte d'une manière ou d'une autre. Et il mourrut.) - et il mourrut. Sans regret, selon Miss Coldfield - (Sauf de sa part à elle) Oui, sauf de sa part à elle. (Et de celle de Quentin Compson) Oui. et de celle de Quentin Compson. »

Dès l'incipit, nous pouvons voir la grandeur et la puissance du style de Faulkner, parfaitement traduit en français par René-Noël Raimbault et révisé par François Pitavy. : « Depuis un peu après 2 heures jusqu'au déclin du long et torride après-midi de septembre, immobile torpide et mort, ils restèrent assis dans ce que Miss Coldfield continuait d'appeler le bureau parce qu'autrefois son père l'appelait ainsi - pièce obscure torride et sans air dont les persiennes demeuraient toutes fermées et verrouillées depuis quarante-trois étés parce que du temps où elle était petite fille quelqu'un avait cru que la lumière et le déplacement de l'air véhiculaient la chaleur et que l'obscurité était toujours plus fraîche, et que traversaient (à mesure que le soleil frappait de plus en plus directement ce côté de la maison) des rais jaunes chargés de grains de poussière que Quentin prenait pour des particules de la vieille peinture morte et desséchée, détachées des persiennes écaillées comme si le vent les eût projetées à l'intérieur. Sur un treillage de bois devant l'une des fenêtres fleurissait pour la deuxième fois de l'été une glycine où de temps en temps s'abattaient fortuitement des volées de moineaux qui l'emplissaient de leur bruissement sec et poussiéreux avant de s'envoler [...] ».

 Absalon, Absalon ! est une sorte de variante du Bruit et de la fureur, mais je dirais que le roman critiqué ici est plus complet. Un personnage revient, Quentin Compson. Ces deux romans se classent dans la catégorie des romans familiaux, essayant de reproduire la réalité mais dans une forme originale, écrit selon la méthode du courant de conscience. Ces deux romans sont mystérieux, très profonds, qui ne se laissent pas comprendre d'un seul coup. Ils méritent donc des relectures, notamment pour bien saisir la psychologie derrière cette prose foisonnante. Faulkner revient souvent avec cette base : une famille riche est ruinée des suites de la guerre de Sécession. Cela s'explique par sa biographie qui nous montre que lui et sa famille l'ont vécu. Absalon, Absalon ! est un roman compliqué, ardu, parfois perdu dans les méandres de la narration du courant de conscience. Je ne crois pas que Faulkner soit le meilleur styliste, mais ce roman est un peu à part, il touche parfois au sublime. C'est le roman de Faulkner (en tout cas de ceux que j'ai lus) qui a le plus beau style d'écriture (nous y reviendrons).

Les romans familiaux du 19e siècle sont pris, à peu près tous, dans le même carcan, ils alternent la narration conventionnelle à la troisième personne du singulier et les dialogues (ceux-ci sont souvent très longs). Au début du 20e siècle, la forme des romans familiaux, pour plusieurs auteurs, prend un tournant, brisant ses chaînes, devenant plus éclatée. Faulkner est l'un de ceux-là qui alternent les chapitres avec des narrateurs (à la première personne) différents à l'intérieur d'un seul et même roman (comme ici). Tandis que j'agonise nous présentait 15 narrateurs qui "s'échangeaient" les chapitres et cela était fait autour du cadavre de la mère. Cette originalité dans la forme est ici un peu moins présente, l'histoire étant un peu plus convenue.

La pureté est rarement synonyme de beauté (dans la littérature). Faulker, de la même façon que Cormac McCarthy plus tard, a décrit la misère, la moisissure, la crasse, et le résultat qui parvient à notre conscience est, étrangement, frappant de cette sombre beauté. (Par contre, bien que Cormac McCarthy ait un meilleur vocabulaire que Faulkner, ce dernier n'écrit pas toujours le même roman, ce qui est moins certain avec McCarthy.) Alors, pour terminer, j'aimerais vous présenter l'incipit de Suttree de Cormac McCarthy et quelques passages d'Absalon, Absalon ! pour démontrer tout le talent de ces deux écrivains : 


« Cher ami, maintenant qu'aux heures poudreuses et sans horloge de la ville les rues s'étirent sombres et fumantes dans le sillage des arroseuses, et maintenant que les ivrognes et les sans-logis ont échoué à l'abri des murs dans des ruelles ou des terrains vagues, que les chats vont étiques et les épaules saillantes dans les sinistres environs, en ces couloirs de brique pavés ou laqués de suie où les ombres des fils électriques muent en harpe gothique les portes des caves, nul être ne marchera hormis toi. D'antiques murs de pierre, que les intempéries n'ont pas fouaillés, logeaient dans leurs strates des os fossiles, des scarabées de calcaire froissés au fond de cette mer intérieure disparue. Des arbres frêles et noirs de l'autre côté de ces grilles là-bas où les morts ont leur métropole en miniature. Étrange architecture de marbre, stèle et obélisque et croix et petites dalles usées par la pluie où les noms s'estompent avec le temps. Terre regorgeant des chefs-d'oeuvre du fabriquant de cercueils, les os pulvérulents et la soie gâtée, le linceul souillé de charogne. Là-bas sous la lumière bleutée du réverbère les rails du trolley filent dans le noir, incurvés tels les ergots du coq dans la pénombre de chrysocale. L'acier exsude la chaleur du jour, on la sent à travers la semelle de ses souliers. Au-delà de ces murs d'entrepôts ondulés le long de petites rues sablonneuses où des autos éviscérées languissent sur des socles de parpaings. »
(Suttree, Cormac McCarthy) 


« Sa voix ne cessait pas, simplement elle disparaissait. Il y avait cette vague obscurité à odeur de cercueil, saturée et sursaturée du parfum sucré de la glycine pour la seconde fois en fleur sur le mur extérieur, pressurée distillée et quintessenciée par la violence tranquille du soleil de septembre, envahie de temps en temps par la bruyante turbulence d'une nuée de moineaux comme une souple badine qu'eût fait siffler un gamin désoeuvré, et cette rance odeur de vieille chair féminine depuis longtemps embastillée dans sa virginité, tandis que l'observait le visage effaré et blafard au-dessus du vague triangle de dentelle aux poignets et à l'encolure depuis la chaise trop haute où elle avait l'air d'une enfant crucifiée ; et cette voix qui ne se taisait pas mais disparaissait dans les longues pauses puis reparaissait comme un ruisseau, un filet d'eau courant d'une étendue de sable sec à une autre, et ce fantôme habité d'une mystérieuse docilité comme si c'eût été la voix qu'il hantait au lieu d'une maison, ce qu'eût fait un autre mieux partagé que lui. » 
(Absalon, Absalon ! p.30) 


« Il n'y avait plus de neige à présent sur le bras de Shreve, plus de manche du tout à présent sur son bras : simplement l'avant-bras et la main avec leur chair lisse de cupidon rentrant dans la lumière de la lampe, prenant une des pipes dans la boîte à café en fer-blanc où il les rangeait, puis la bourrant, l'allumant. C'est qu'il doit faire zéro à l'extérieur, se dit Quentin, il ne va pas tarder à ouvrir la fenêtre et à y faire de la respiration profonde, poings serrés et torse nu, dans cette ouverture tiède et rosée donnant sur la glaciale cour carrée. » 
 (Absalon, Absalon ! p.253)

jeudi 9 juillet 2015

Le bruit et la fureur, William Faulkner


Ma note : 7,5/10

 Voici la quatrième de couverture : "oui je le hais je mourrais pour lui je suis déjà morte pour lui je meurs pour lui encore et encore chaque fois que cela se produit... pauvre Quentin elle se renversa en arrière appuyée sur ses bras les mains nouées autour des genoux tu n'as jamais fait cela n'est-ce pas fait quoi ce que j'ai fait si si bien des fois avec bien des femmes puis je me suis mis à pleurer sa main me toucha de nouveau et je pleurais contre sa blouse humide elle était étendue sur le dos et par-delà ma tête elle regardait le ciel je pouvais voir un cercle blanc sous ses prunelles et j'ouvris mon couteau."

La première fois que j'ai lu le grand critique anglais James Wood sur le modernisme et le postmodernisme, je n'étais pas vraiment d'accord avec lui. Il dit que le modernisme est de loin supérieur et que malheureusement, le postmodernisme a sombré dans l'hystérie avec DeLillo, Pynchon et Foster Wallace entre autres. Mais plus le temps passe, plus j'avance dans mes lectures des classiques de ces deux périodes, et plus je suis en accord avec lui. Le modernisme a toujours conservé un côté réaliste alors que le postmodernisme est devenu ridicule, artificiel. Voici ce que dit James Wood du postmodernisme : « Recent novels—veritable relics of St. Vitus—by Rushdie, Pynchon, DeLillo, Foster Wallace, and others, have featured a great rock musician who, when born, began immediately to play air guitar in his crib (Rushdie); a talking dog, a mechanical duck, a giant octagonal cheese, and two clocks having a conversation (Pynchon); a nun called Sister Edgar who is obsessed with germs and who may be a reincarnation of J. Edgar Hoover, and a conceptual artist painting retired B-52 bombers in the New Mexico desert (DeLillo); a terrorist group devoted to the liberation of Quebec called the Wheelchair Assassins, and a film so compelling that anyone who sees it dies (Foster Wallace). Zadie Smith's novel features, among other things: a terrorist Islamic group based in North London with a silly acronym (kevin), an animal-rights group called fate, a Jewish scientist who is genetically engineering a mouse, a woman born during an earthquake in Kingston, Jamaica, in 1907; a group of Jehovah's Witnesses who think that the world is ending on December 31, 1992; and twins, one in Bangladesh and one in London, who both break their noses at about the same time. This is not magical realism. It is hysterical realism. »

 Pour mon idole Harold Bloom, Faulkner est un génie de l'innovation narrative : « Though subject to such decisive influences as Joseph Conrad and James Joyce, Faulkner himself had a considerable genius for narrative innovation. He could blunder badly, but his nineteen novels across thirty-seven years included The sound and the Fury (1929), As I Lay Dying (1930), Sanctuary (1931), Light in August (1932), and Absalom, Absalom! (1936). He never equaled those five, but he acquired a second mode of fictive power in the "Old man" sequence in The Wild Palms (1939), and adumbrated this in the fierce humor of his Snopes saga in his later stories and novels. A fable (1954) is the worst of his books ; As I Lay Dying the best. Since I have written about the marvelous work in How to Read and Why, I will use Light in August as my proof-text here, it being my second-favorite. »

 Mais Vladimir Nabokov, comme on le connaît, est très compétitif et n'aime vraiment pas Faulkner. Il se moque de lui en disant : « Faulkner’s beloved romanticism and quite impossible biblical rumblings and “starkness” (which is not starkness at all but skeletonized triteness), and all the rest of the bombast seem to me so offensive that I can only explain his popularity in France by the fact that all her own popular writers (Malraux included) of recent years have also had their fling at l’homme marchait, la nuit etait sombre. The book you sent me is one of the tritest and most tedious examples of a trite and tedious genre. The plot and those extravagant “deep” conversations affect me as bad movies do, or the worst plays and stories of Lenid Adreyev, with whom Faulkner has a kind of fatal affinity. »

 Faulkner est généralement reconnu comme le pendant américain de grands auteurs comme James Joyce et Virginia Woolf. Il s'est fait découvrir en France par Sartre (et quelques autres). Il écrit surtout sur le sud "profond" des États-Unis et ses histoires sont par la force des choses des récits de paysans pauvres. Il utilise lui aussi le « courant de conscience » et les narrateurs se succèdent souvent dans un seul et même roman.

 Dans Le bruit et la fureur, l'écrivain divise son roman en quatre parties et chacune d'elles offrira un point de vue différent. La première sera celle d'un fou, la deuxième celle d'un étudiant, la troisième celle d'un homme du commun mais très intelligent et la quatrième sera celle qui porte le nom de Dilsey, une des seules caractéristiques que l'on puisse lui coller. Et là où le roman est particulièrement intéressant, c'est que toutes ces parties sont en lien avec un personnage qui n'a pas droit au chapitre en tant que tel, soit Caddy, la soeur des trois premiers. Comme pour Tandis que j'agonise, la construction est complexe, surtout pour un roman relativement assez court de 350 pages. À peu près tout ce qui se rattache au modernisme (en littérature) se retrouvera dans ce livre et plus particulièrement le « courant de conscience ».

 Dans la première partie, qui se déroule le 7 avril 1928, les dialogues prennent toute la place et aussi, on peut dire qu'elle est la moins intéressante du bouquin. La deuxième partie est plus intéressante. Elle se déroule 18 ans avant la première (et les deux suivantes) et l'auteur laisse tomber la surabondance de dialogues. Faulkner manie mieux le courant de conscience comme celui de la deuxième partie. Cette deuxième partie commence comme un roman tout à fait conventionnel de Faulkner contrairement à la première (et plus tard dans cette partie il y aura un manque de ponctuation et cela permettra de saisir encore plus le courant de conscience des personnages) : « Quand l'ombre de la croisée apparaissait sur les rideaux, il était entre sept heures et huit heures du matin. Je me retrouvais alors dans le temps, et j'entendais la montre. C'était la montre de grand-père et, en me la donnant, mon père m'avait dit : Quentin, je te donne le mausolée de tout espoir et de tout désir. Il est plus que douloureusement probable que tu l'emploieras pour obtenir le reducto absurdum de toute expérience humaine, et tes besoins ne s'en trouveront pas plus satisfaits que ne le furent les siens ou ceux de son père. Je te le donne, non pour que tu te rappelles le temps, mais pour que tu puisses l'oublier parfois pour un instant, pour éviter que tu ne t'essouffles en essayant de le conquérir. Parce que, dit-il, les batailles ne se gagnent jamais. On ne les livre même pas. Le champ de bataille ne fait que révéler à l'homme sa folie et son désespoir, et la victoire n'est jamais que l'illusion des philosophes et des sots. » Comme je le disais, on retrouve dans cette partie le flot de conscience : « Elle était appuyée contre la boîte à faux cols. Couché, je l'écoutais. Je l'entendais plutôt. Je ne crois pas que personne écoute jamais délibérément une montre ou une pendule. Ce n'est pas nécessaire. On peut en oublier le bruit pendant très longtemps et il ne faut qu'une seconde pour que le tic-tac reproduise intégralement dans votre esprit le long decrescendo de temps que vous n'avez pas entendu. comme disait papa, dans la solitude des grands rayons lumineux on pourrait voir Jésus marcher, pour ainsi dire. Et le bon Saint François qui disait Ma Petite Soeur la Mort, lui qui n'avait jamais eu de soeur. »

 Faulkner est excellent pour se mettre dans la peau de n'importe qui. Nous découvrons ici l'identité du personnage avec les nombreuses références à son père, à la religion, etc. : « C'est toujours les habitudes d'oisiveté acquises que l'on regrette. c'est mon père qui a dit cela. Et aussi que le Christ n'a pas été crucifié : il a été rongé par un menu tic-tac de petites roues. Lui qui n'avait pas de soeur. Et, dès lors, certain que je ne pouvais plus la voir, j'ai commencé à me demander l'heure qu'il était. Papa disait que le fait de se demander constamment quelle peut bien être la position d'aiguilles mécaniques sur un cadran arbitraire, signe de fonction intellectuelle. Excrément, disait papa, comme la sueur. Et moi qui disais oui. Je me demande. Continue à te demander. »

 Quant à la troisième partie, elle reprend là où la première nous avait laissés mais d'un autre point de vue, celui de Jason Compson le frère des deux autres. Et finalement, dans la quatrième partie, nous retrouverons la magnifique prose de Faulkner dès les premières lignes : « Le jour se levait, triste et froid, mur mouvant de lumière grise qui sortait du nord-est et semblait, au lieu de se fondre en vapeurs humides, se désagréger en atomes ténus et vénéneux, comme de la poussière, précipitant moins une humidité qu'une substance voisine de l'huile légère, incomplètement congelée. Quand Dilsey, ayant ouvert la porte de sa case, apparut sur le seuil, elle eut l'impression que des aiguilles lui transperçaient la chair latéralement. Elle portait un chapeau de paille noire, perché sur son madras, et, sur une robe de soie violette, une cape en velours lie de vin, bordée d'une fourrure anonyme et pelée. Elle resta un moment sur le seuil, son visage creux insondable levé vers le temps, et une main décharnée, plate et flasque comme un ventre de poisson, puis elle écarta sa cape et examina son corsage. »

 Les origines de Faulkner sont celles de l'aristocratie. Par contre, sa famille a été ruinée par la guerre de sécession et il semble qu'avec ce roman, il ait voulu représenter cette tragédie. Fondamentalement, c'est un roman familial d'une grande originalité. Tout est fait pour avoir un texte fluide, qui coule bien, où les phrases déboulent dans notre tête et cela, même en traduction. L'oralité est très présente chez Faulkner et pas seulement en dialogue. Avec cette fluidité de la prose, cela rappelle « la parole », l'action de penser et de parler. Mais je venais de relire les oeuvres de Virginia Woolf et ainsi, après une telle lecture, on ne peut qu'être déçu, surtout si l'époque de la parution du roman est la même (en plus de nombreuses autres caractéristiques semblables). Woolf est supérieure à Faulkner sur tous les plans. Vers le phare est un bien meilleur roman familial que Le bruit et la fureur

 Mais finalement, il faut dire que Faulkner en perd un peu en traduction. Avec Virginia Woolf et Vladimir Nabokov, entre autres, les romans demeurent excellents même en français et l'envie de lire l'original n'y est pas, la perfection de ces livres en français étant indiscutable. Je ne peux les aimer davantage, c'est impossible. Avec Faulkner, comme c'est aussi le cas avec Joyce, les choses sont complètement différentes, parce qu'ils sont difficilement traduisibles, ce qui débouche sur une presque illisibilité (en français). Mais malgré tout, j'aime Faulkner. Je dirais même que c'est en partie à cause de Faulkner (et de plein d'autres écrivains) que je préfère maintenant les romans du 20e siècle à ceux du 19e siècle (d'une façon générale). Avec le 19e siècle, la littérature était prise dans une sorte de carcan et les écrivains du 20e siècle l'ont amenée ailleurs en lui trouvant une nouvelle liberté (surtout le modernisme). Selon moi, si on lit beaucoup de romans du 19e siècle, ils finissent tous par se ressembler alors que le 20e siècle a produit une littérature éclectique. On retrouve même au 20e siècle de grands romans familiaux comme Ada ou l'ardeur de Nabokov (et dans une moindre mesure Le bruit et la fureur) capable de rivaliser avec tous ceux du 19e siècle.

dimanche 28 novembre 2010

Tandis que j'agonise, William Faulkner



Ma note: 8/10

Voici la quatrième de couverture: Histoire d'un voyage funéraire : accompagné de ses enfants, Anse Bundren fait un voyage de plusieurs jours pour enterrer sa femme. Chemin faisant, le corps se décompose et les désastres s'accumulent. Ce roman a permis à Jean-Louis Barrault de faire son entrée dans la vie théâtrale de Paris en 1935.

Quand on demande aux écrivains et spécialistes littéraires américains le nom du plus grand écrivain de l'histoire des États-Unis, un nom revient continuellement. Celui de William Faulkner. Avec raison.

C'est seulement la deuxième fois que je lisais Faulkner. En plus c'était il y a longtemps. J'avais hâte de redécouvrir ce grand écrivain. Surtout après mes nombreuses lectures de ces dernières années. Je voulais comparer. Et bien, je dois dire qu'il m'a épaté! Même si selon moi sa plume n'est pas aussi "spéciale" et extraordinaire que Cormac McCarthy (son héritier US), dès la première page, on voit le grand talent de Faulkner. Il n'y a pas un mot de trop, ça se lit bien et nous rentrons dans l'histoire d'un coup! C'est magnifique!

Pour ce roman en particulier, Faulkner fait parler une quinzaine de personnages à travers seulement 250 pages. Chaque personnage a son propre style, son propre caractère aussi. C'est une réussite. Faulkner nous invite à lire une prose au sommet de son art accompagnée d'un réalisme intransigeant. On est dans le sud américain des années 30. La pauvreté est très présente. La vie difficile. Dieu aussi est présent.

Finalement, en terminant la lecture je me demande si ça vaut la peine de lire un roman d'un auteur sans lire le reste de son oeuvre. Pour Faulkner c'est encore plus questionnable. On sent que ce roman fait partie d'une fresque. On sent qu'il nous manque quelque chose. On sent que Faulkner veut passer un message...