mardi 25 novembre 2014
Open City, Teju Cole
Ma note: 4/10
Voici la quatrième de couverture: Jeune Nigérian interne en psychiatrie, hanté par une rupture, Julius trompe sa solitude en arpentant New York. De rencontres fortuites – professeur de lettres déclinant, cireur haïtien, patients –, en rêveries ou résonnent l'œuvre de Mahler et l'architecture de la ville, ses déambulations dessinent un paysage humain cosmopolite, à la fois déchiré et uni par la question de l'autre.
Il y a très peu de jeunes auteurs présentés sur ce blogue. Et pour cause ! Chaque fois que j'en lis un, je reste déçu pendant quelques jours. On vit à une époque où les « distractions » sont nombreuses et la technologie a polluée notre esprit, notre manière de penser. Les cerveaux ne fonctionnent plus de la même façon, ils changent parfois pour le meilleur, et en littérature, on pourrait dire pour le pire. Qu'on le veuille ou non, les écrivains contemporains n'ont plus le temps de se mettre au travail avec sérieux, comme Flaubert le faisait en prenant cinq ans pour écrire ses chefs-d'œuvre, et la technologie est la principale responsable. Avec les médias sociaux, c'est encore pire. Les écrivains « titanesques » sont donc rares. On peut compter là-dedans Don DeLillo, Cormac McCarthy, Philip Roth et quelques autres. Ainsi, ils sont tous vieux. La télé a commencé le travail de démolition des cerveaux littéraires au milieu du siècle, lorsque davantage de gens y avaient accès, et l'écran d'ordinateur (et autres petits écrans) a terminé le travail. Alors, mes attentes pour un écrivain de 39 ans comme Teju Cole étaient basses. Par contre, c'est encore pire que ce que je pensais. Le travail de démolition est rendu vraiment loin sachant que ce Cole est perçu comme une valeur sûre de sa génération. Il a gagné de prestigieux prix et Philip Roth en a même dit de bons mots. Mais il faut lui donner qu'il représente bien sa génération parce qu'il se sert des outils technologiques pour promouvoir son œuvre et sa personne. L'intelligentsia américaine new-yorkaise semble être en amour avec lui, il apparaît dans nombre de classements des écrivains les plus prometteurs. Teju Cole est né à Cleveland dans le Michigan en 1975, il a grandi en Afrique avant de revenir habiter aux États-Unis.
Avec « Open City », il nous ressort ce genre de roman sans réelle intrigue où le narrateur (c'est-à-dire l'auteur lui-même) se promène dans la grande ville : « Et donc, quand j'ai commencé ces marches le soir, l'automne dernier Morningside Heights m'est apparu comme un endroit pratique d'où partir dans la ville. » Après quelques lignes de descriptions sur New York, Cole poursuit avec un des plus grands clichés de l'histoire de la littérature, celui de l'errance sans but (ce qui, soit dit en passant, laisse présager le pire pour le reste du roman) : « Peu de temps avant que ne commence cette errance sans but, j'avais pris l'habitude d'observer les migrations des oiseaux depuis mon appartement et je me demande aujourd'hui si les deux sont liés. » Les « je, me, moi » sont très nombreux durant tout le roman (une autre facette de Cole qui représente bien sa génération d'écrivains). Marcher était pour lui sans but au commencement mais c'est en marchant qu'il trouva un intérêt à cette activité, en plus d'un effet thérapeutique. Le narrateur (à la différence de l'auteur) est médecin et l'on ne sent pas de talent d'écrivain dans sa prose (ce qui n'est certainement pas voulu). Après trente pages on se demande si ces errances auront une fin. J'apprécie généralement les romans « littéraires » sans intrigue, sans suspense, en autant qu'ils nous offrent une prose poétique originale. Ce qui n'est vraiment pas le cas ici. La poétique urbaine de Teju Cole ne fonctionne pas. À la page 31, le narrateur nous apprend qu'il n'y a pas de blancs à Harlem la nuit et que les blockbusters sont en train de disparaître, ce qui, au mieux, est complètement sans intérêt et démontre que les Américains se croient supérieurs pour penser que les problèmes des clubs vidéo des États-Unis intéresseront les lecteurs étrangers.
Même lorsque le narrateur parle de ses lectures, il ne parvient pas à me happer, pourtant s'il y a un sujet qui m'intéresse c'est bien celui-là. Il fait quelques listes de livres qu'il lit à différentes périodes. En voici un exemple : « Cet automne-là je voletais de livre en livre : La chambre claire de Barthes, Télégrammes de l'âme de Peter Altenberg, Le dernier Ami de Tahar Ben Jelloun, entre autres. » Il n'y a pas vraiment d'intérêt à lire ce roman et comme je l'écrivais plus haut, il ne sait même pas pourquoi il commence ces marches. En fait, je crois qu'il les commence pour seulement écrire un roman. En tout cas, ces marches fatiguent le narrateur : « Je me suis trouvé plus fatigué, aussi, après avoir commencé ces marches. Un épuisement différent de tous ceux ressentis depuis le début de mon internat, trois ans plus tôt. » Et pour revenir à sa poésie urbaine, elle est souvent ratée, et c'est le moins que l'on puisse dire : « En surface, j'accompagnais des milliers d'autres gens dans leur solitude, mais dans le métro, debout près d'inconnus que je bousculais et qui me bousculaient pour un peu de place et une bouffée d'air, nous reproduisions des traumas non avoués et la solitude s'intensifiait. » En voici un exemple encore plus éloquent : « Les hommes exploraient les bacs de CD avec la patience d'animaux broutant et certains avaient des paniers rouges où ils déposaient ce qu'ils avaient choisi, tandis que d'autres serraient les boîtiers brillants et plastifiés contre leur poitrine. » C'est là qu'elle est rendue la littérature contemporaine ? Ses personnages sont des simulacres comme ceux des romans postmodernistes mais ici, cela n'a pas lieu d'être parce que ce n'est pas un roman postmoderniste. Avec le postmodernisme, par exemple avec les romans de Don DeLillo, ces personnages qui n'en sont pas, qui n'ont pas de profondeur, répondent à une certaine logique parce que l'auteur veut passer un message, il critique une époque, un système, les médias, etc. Teju Cole a écrit un semblant de roman réaliste, assez banal, et par moments tout simplement mal écrit. Malheureusement, on sent le travail derrière ce texte, on voit les ficelles. De plus, il reprend tous les travers des écrivains américains contemporains en citant une grande quantité de marques (Louis vuitton, entre autres) et en recyclant les clichés des médias de masse, en ayant peut-être comme but de critiquer la société mais sans jamais y parvenir. Il est extrêmement difficile d'écrire de la fiction et sans être le pire écrivain de sa génération, Teju Cole est du même niveau. Tout a été fait en littérature mais je reproche quand même à cet écrivain d'avoir choisi un des sujets les plus éculés. En plus d'apprécier davantage les écrivains de la génération précédente, je préfère les auteurs qui ont écrit tard dans leur vie comme Don DeLillo et José Saramago, deux véritables génies.
samedi 15 novembre 2014
Le Docteur Faustus, Thomas Mann
Ma note: 8,5/10
Voici la quatrième de couverture: Voici l’un des plus grands romans de Thomas Mann, celui qu’il a composé aux Etats-Unis de 1943 à 1947. L’intrigue, comme un écho flamboyant et tragique de l’histoire contemporaine, traite sur le mode romanesque de la crise spirituelle qui secoue l’Europe au sortir de la guerre. Brassant les mythes, renouant avec le démoniaque, livrant son véritable testament spirituel, Thomas Mann compose la biographie imaginaire d’un artiste qui, comme Nietzsche, braverait la folie pour porter la souffrance d’une époque dans son orgueil de créateur et, comme Schönberg, serait l’inventeur de la musique sérielle. « Jamais, disait-il, je n’ai autant aimé un personnage imaginaire. »
L'essence de cette quatrième de couverture est assez représentative du roman, notamment parce qu'elle laisse une grande place pour le personnage principal. "La montagne magique" de Thomas Mann m'avait laissé froid, mais "Le docteur Faustus", avec sa chaleur diabolique, m'a plutôt convaincu que cet auteur mérite sa place parmi les grands (soulignions au passage qu'un de mes écrivains préférés, Vladimir Nabokov, déteste les romans de Thomas Mann alors que mon idole, le critique littéraire Harold Bloom, le place dans les hauteurs de sa liste des plus grands génies). Sur Wikipédia, le roman est bien résumé avec cette phrase : "Le roman est une biographie fictive d'un musicien, Adrian Leverkühn (1885- 1940), racontée par son ami de longue date Serenus Zeitblom : celui-ci commence la rédaction du récit le 23 mai 1943 soit 3 ans après la mort du compositeur et la termine en 1945." Avec cette période de l'histoire et l'origine de Thomas Mann, et le thème du Faust qui lui sert de titre, vous aurez compris que l'allégorie sur le nazisme sera quelque peu présente. Contrairement à l'idée reçue, Goethe n'est pas le créateur du savant Faust qui vendit son âme au diable. C'est un conte populaire allemand qui remonte quelques siècles avant. Ainsi, Thomas Mann poursuit une tradition et le titre de son bouquin reprend le titre d'une œuvre d'Adrian Leverkühn, son personnage imaginaire.
Ce dernier est un artiste dans l'âme, avec tout ce que cela comporte d'égoïsme morbide : "Si grande était son indifférence qu'il remarquait à peine les contingences extérieures, ni dans quelle société il se trouvait ; et s'il interpellait très rarement par son nom l'interlocuteur occasionnel, j'en induis que le plus souvent il ignorait ce nom, quand l'autre se croyait fondé à croire le contraire. Je comparerai son isolement à un abîme où tous les sentiments qu'on lui offrait sombraient silencieusement sans laisser de traces. Un halo de froideur l'environnait - et quelle est mon émotion en employant ce mot que lui aussi traça jadis, dans un contexte effroyable, extra-naturel." Les digressions du narrateur lui permettent de réfléchir sur la condition de l'artiste (réflexion que j'avais déjà lue chez Schopenhauer à propos du génie) : "[...] car l'artiste, il est vrai, demeure toujours plus près de son enfance, ou peut-être plus fidèle à son enfance que l'homme cantonné dans la réalité pratique ; et l'on peut dire que différent de celui-ci, il s'attarde éternellement dans l'état rêveur d'une humanité pure et les jeux de l'enfant." Adrian a une vision opposée au narrateur sur l'artiste : "Sur l'art et l'état de l'artiste, il émettait des opinions rassises à l'extrême, tranchantes par réaction, et il répugnait au "verbiage romantique" dont le monde les avait naguère entourés. Les mots "art" et "artiste" sonnaient désagréablement à son oreille ainsi que le trahissait sa mine lorsqu'on les prononçait devant lui. De même le mot haïssable d'"inspiration" qu'il fallait éviter en sa présence et remplacer à la rigueur par "idée subite"". Le génie d'Adrian est redevable à sa mère selon le narrateur Serenus : "Toujours est-il que jamais dans la vie femme ne me parut plus attrayante qu'Elsbeth Leverkühn ; et de sa personne simple, complètement dépourvue de prétentions à l'intellectualité, je parle avec un respect né de la conviction que le génie du fils devait beaucoup à l'heure eurythmie vitale de la mère." Adrian est le cadet de la famille et dès son adolescence, il est perçu comme un futur savant : "Notons pourtant que de bonne heure, dans l'esprit des siens comme dans le nôtre, la conviction s'ancra qu'Adrien serait un savant." Comme si le génie était génétique (ce que nous sommes plusieurs à penser), ou comme si l'on ne peut pas apprendre à être un génie. En plus de sa biographie, plusieurs digressions parcourent le roman et sa grande érudition, proche du "Loup des Steppes" d'Herman Hesse, est amenée par un narrateur qui a une grande "conscience de soi", qui a "pris conscience" de lui-même, qui a acquis une grande sagesse.
Ensuite, pour ce qui est de ce narrateur (on pourrait dire qu'il occupe la place du réel personnage principal), il est docteur en philosophie, il veut laisser toute la place à Adrien Leverkühn mais il ne peut s'empêcher d'intervenir, d'incorporer quelques éléments de sa vie. Il aime son sujet, mais cela ne le retient pas de se complimenter : "D'une nature modérée à l'extrême, et j'ose dire, saine, tempérée d'humanité, tournée vers l'harmonieux et le rationnel, je suis un savant et conjuratus de la "légion latine", non sans commerce avec les beaux-arts (je joue de la viole d'amour) mais un fils des Muses au sens académique du mot." Par contre, il doute de pouvoir accomplir ce qu'il veut, écrire cette biographie : "suis-je qualifié pour la mission que je m'assigne ?" et "ai-je les affinités requises pour mener à bien mon entreprise ?" Ensuite, le narrateur dit les choses clairement : "Il m'a été donné de passer plusieurs années de ma vie dans l'intimité d'un homme de génie, le héros de ces pages." Ce n'est donc pas une véritable biographie, non plus une biographie fictive mais bien le récit d'un homme qui écrit une biographie, ce qui ajoute un niveau de lecture à cette forme romanesque et Thomas Mann lui fait honneur.
Je suis un grand amateur de cette forme en particulier, et conséquemment ce roman m'a plu. Contrairement au style d'écriture bancal qu'avait offert la lecture de "La montagne magique", celui du "Docteur Faustus" est recherché et s'imbrique parfaitement dans la mélancolie qui se dégage de ce personnage hors norme. Voici une dernière citation qui nous montre le talent de l'auteur : "La vie et l'expérience peuvent donner à des vocables isolés un accent qui les dépouille complètement de leur signification usuelle et les nimbe d'un effroi incompréhensible à qui n'a pas appris à les connaître dans leur plus terrible acception." Par contre, en terminant, je dois absolument dire que je ne conseillerais à personne ce roman, même si je l'ai apprécié, entre autres parce qu'il comporte de longs passages ennuyeux, qu'il est extrêmement difficile d'approche et en somme, l'on se doit d'aimer les biographies fictives et l'on se doit d'aimer les romans qui jouissent d'une érudition gigantesque, parce que la masse d'informations en tout genre qui nous est transmise est extrêmement grande. C'est un roman de 600 pages et ma chronique est en lien avec seulement une petite partie du livre.
mercredi 5 novembre 2014
Le territoire du crayon, Robert Walser

Ma note: 8/10
Voici la quatrième de couverture: "L'optimisme est une chose magnifique, voilà la réflexion que m'a inspirée une voix retentissante qui sortait de la bouche d'un promeneur." Robert Walser, né à Bienne en 1878, est mort à Herisau en 1956. Maître de la petite prose, il a écrit autant pour des livres et des journaux, où il envoyait ses textes pour vivre, que pour lui-même, dans l'attente de décider s'il pouvait et voulait les faire paraître.
Robert Walser avait l'écriture dans le sang. Chaque fois que je relis "Le Brigand" - ce qui arrive très souvent - j'en ai le souffle coupé. Voici un des écrivains les plus talentueux, sinon le plus talentueux. Malheureusement, quelques-uns de ses romans ont été perdus dans ses microgrammes. Ceux-ci étaient tellement difficiles à déchiffrer que les premiers qui tombaient dessus, à la mort de Walser, pensaient à tort que ces microgrammes étaient des dessins sans significations. Eh bien non ! Walser écrivait, dans les derniers temps de sa période active, dans une forme d'écriture extrêmement serrée où certaines lettres minuscules en regroupaient d'autres, s'emboîtaient, etc. Le génie de Walser faisait en sorte qu'il pût se permettre très peu de corrections, de retours en arrière, de ratures. Parmi les romans écrits sous cette forme, il y avait "Le Brigand" de même que nombre de petites proses et l'on retrouve certaines d'entre elles dans le présent recueil.
Alors, avec ces petites proses, la légèreté et la simplicité prédomineront la plupart du temps contrairement à ses romans que l'on peut analyser sous plusieurs angles. Promeneur solitaire, Walser ne comprenait pas pourquoi le monde allait si vite, que les gens étaient si pressés, en voiture ou à la marche, alors qu'il préférait prendre son temps et admirer le paysage lors des ses escapades. Au nombre de près de quatre-vingts, ces petites proses de quelques pages chacune sont regroupées sous des titres et des thèmes comme « Écrire en optimiste », « Berne, la Suisse et au-delà » et « Notre époque » alors que le titre de chaque prose reprend le début du récit. Ainsi, dans « La mesure est bientôt comble », Walser revient sur un thème qui lui est cher : la vie d'écrivain. Il dit: "Je suis devenu un véritable artiste dans tous les genres de renoncements lucratifs". Tout ce qu'écrit Walser, d'une certaine façon, est autobiographique, comme la plupart des écrivains. Toujours dans "La mesure est bientôt comble", il dit: "Jamais personne n'aura l'air plus bête et joyeux que moi, mais je me demande combien de temps va durer cette comédie.". Cette première petite prose du recueil rappelle Fernando Pessoa, notamment lorsqu'il affirme: "Je meurs de ne pouvoir pour ainsi dire jamais mourir et à force de sérieux, je me suis fourvoyé dans le jardin ensorcelé de la dissipation." Il termine cette prose de quatre pages avec une sorte de clin d'œil au "Brigand", parce qu'il semble surveiller une fille. Est-ce Édith ? Nous ne le saurons jamais: "Tous les soirs, avant d'aller me coucher, je regarde si peut-être elle se cache derrière le rideau de la fenêtre." Et tout cela, tous ces sujets, en seulement quatre petites pages.
Dans la seconde prose, le narrateur dit s'être fait comparer à Dostoïevski, alors qu'il trouve cet exercice futile: "Pourquoi n'avons-nous pas le courage de croire en l'époque dans laquelle nous vivons ? Tout ce que nous exhumons, béants d'admiration, chez les grands créateurs d'antan, il me semble que cela nous fait du tort." (Je ne suis pas certain qu'il dirait la même chose aujourd'hui, par contre, avec les écrivains médiocres). En plus de ses questionnements métaphysiques et de ses interrogations sur sa place dans la société, Walser écrit sur le quotidien banal au long de ses promenades, comme dans sa prose « Que le monde dans lequel nous vivons soit méchant » : "Oui, de part et d'autre, les choses ont l'air d'aller mal. Il y a de méchants petits garçons et il y a de méchantes petites filles. Hier, comme je marchais dans la rue sous un soleil délicieux, combien de lamentations de pères et de mères me sont venues aux oreilles. Un vilain garçon, sans s'arrêter aux règles de la décence et à la beauté de la contrainte, renversa une boîte avec son contenu, obligeant la personne qui était en droit de se dire à part soi qu'elle était sa nourricière et lui vouait sa vie à se baisser pour ramasser ce qui était tombé." La nature occupe aussi une grande place pour Robert Walser. Notamment, les proses à ce sujet sont regroupées sous « Paysages, promenades » : "oui, là-bas, il semblait impossible à la nature de ne pas tourner vers les hommes un visage toujours riant, et ses pierres et ses rivières brillaient comme un sourire engageant, affectueux. Le fleuve, dans région que je dis , se trouvait en quelque sorte en pleine jeunesse, dans un état de nouveauté inépuisablement belle et signifiante, pour ainsi dire, et s'il se montrait impétueux, cette impétuosité avait un charme enfantin." [Vous remarquerez les défauts du style de Walser, les répétions, les adverbes, les adjectifs, etc., nous y reviendrons.] Pour un amant de la nature et un passionné des promenades solitaires, (qu'il faisait à chaque jour et le livre de Carl Seelig à ce sujet est excellent), Robert Walser jouit d'une grande érudition, ce que nous sommes à même de constater dans ses proses réunies sous « Lecture, théâtre, cinéma ». Il parle entre autres de Flaubert : "Avez-vous déjà pris connaissance de L'éducation sentimentale de Flaubert ? Ce livre est aussi célèbre que grandiose, il est un document d'une précision naturaliste réellement inouïe. Le naturaliste vétilleux qu'était Flaubert devait presque détester le romantique haut en couleur, désinvolte à certains égards, qu'était Stendhal, sentiment qui n'empêcha pas le plus tardif d'emprunter en quelque sorte à celui qui avait écrit et aimé avant lui une figure de femme, jusqu'à la limite de ce qui lui parut convenable."
Pour revenir aux défauts de cet écrivain, Hermann Hesse disait que le style de Walser est rempli de maladresses mais il se demandait s'il pouvait se passer de celles-ci. C'est ce que je ressens avec Walser. Une écriture à peine "travaillée" mais avec un talent tellement immense qu'il ne fait aucun doute que cet homme était béni par tous les dieux. Ce livre est un bon résumé de l'œuvre - et de l'homme - de Walser, parce qu'il couvre nombre de sujets de manière fictionnelle, autobiographique et parfois même avec un œil digne des meilleurs essayistes.
En terminant, voici un lien pour écouter une émission de radio portant sur Robert Walser: Les microgrammes de Robert Walser (France culture)
dimanche 26 octobre 2014
Invitation au supplice, Vladimir Nabokov
Ma note: 8/10
Voici la quatrième de couverture: Cincinnatus C..., condamné à mort, est détenu dans une prison extraordinaire, nantie d'un personnel non moins bizarre. Importuné par d'étranges visiteurs qui viennent le tourmenter dans son cachot, chacun à sa manière, rongé par la peur du supplice dont il ignore la date, le détenu ne cesse de ruminer son cas : «Il n'est pas comme les autres : il reste imperméable à la lumière.» À la suite d'un ultime cauchemar, sonne l'heure du supplice. Mais, avant que le bourreau n'ait achevé son geste fatal, Cincinnatus se relève du billot, descend les marches de l'échafaud et se dirige du côté «où se tiennent les êtres semblables à lui».
"Aux termes de la loi, le verdict de mort contre Cincinnatus C... lui fut annoncé à mi-voix. Tous s'étaient levés, échangeant des sourires. Penché sur le condamné, le Juge au poil gris lui soufflait dans l'oreille et la commission faite, s'écarta lentement, à croire qu'il se décollait." Cincinnatus semble aimer la solitude: "Mieux valait la solitude - solitude percée, il est vrai, dans ce réduit à judas, rappelant une nacelle qui fait eau." Après une page de narration, le narrateur nous parle d'un mystérieux roman: "Ainsi donc, nous approchons de la fin. Du roman ouvert devant nous, la partie droite, non entamée, et que pendant l'affriolante lecture nous tâtions à peine pour vérifier machinalement s'il restait encore beaucoup de page [...]". Serait-ce une métaphore de la condition de Cincinnatus ou bien la métafiction servirait-elle de base à ce roman ? Restant planté là sans réponses, nous poursuivons la lecture de ce roman stylistiquement prodigieux comme toujours avec Vladimir Nabokov. "Cincinnatus écrivit: ...Et malgré tout, je me sens à peu près bien." Il se demande s'il aura le temps d'écrire: "Mais comment me mettre à écrire, puisque j'ignore si je dispose du temps suffisant, puisque la torture réside précisément en ceci que l'on se dit aujourd'hui : Hier, tu aurais eu le temps...et voilà que tu te reprends à songer: Oui, hier, tu aurais pu!" Comme le narrateur du "Dernier jour d'un condamné" de Victor Hugo, Cincinnatus écrit son histoire de prisonnier condamné à mort. Il est seul dans la prison: "[...] car Cincinnatus se trouvait pour le moment l'unique captif de la citadelle, pourtant si vaste." L'univers, l'ambiance de ce roman sont terrifiants: "Au détour du couloir se tenait de faction, l'arme au pied, un autre garde, anonyme celui-là, affublé d'un masque en forme de tête de chien, avec une gueule de tulle." Malgré la triste fin qui doit l'attendre, Cincinnatus se fait philosophe: "Une condamnation à mort trouve sa compensation dans la connaissance exacte de l'heure du supplice." Mais le directeur ne connaît pas le jour et l'heure du supplice final, il dit qu'on l'informe à la dernière minute. Du début à la fin, le roman est étrange, les gens ne se comportent pas normalement, nous croyons naviguer à la limite du rêve, du cauchemar surtout et de la réalité. Il semble que Cincinnatus sera victime de l'ablation de la tête, en tout cas selon ce que dit le directeur. Plus tard, Cincinnatus se plaindra d'être entouré de fantômes, ce qui étrangement semble se confirmer par la narration. Et la fin du bouquin lèvera un certain voile sur ce théâtre...
Remontons un peu à l'enfance de Cincinnatus. Il a grandi dans un orphelinat. Il est spécial: "Il était leste et adroit, mais on n'aimait pas jouer avec lui." Adolescent, "il se délectait chaque soir à lire de très vieux livres, [...]". Il commença jeune à travailler dans un atelier de jouets. À 22 ans, il devint instituteur dans une garderie. Une fois enfermé, Cincinnatus voulut à tout prix connaître le jour de son exécution de la même façon que K. voulait trouver le château. Ainsi, nous pouvons dire sans peur de se tromper que ce roman est avant tout Kafkaïen (même si Nabokov affirme qu'il n'avait pas encore lu Kafka lorsqu'il l'a écrit) et le côté allégorique du récit peut prendre plusieurs formes (notamment avec la terreur sous le stalinisme, le roman évoluant dans un environnement totalitaire ou à tout le moins aliénant). "L'invitation au supplice" ne cesse de surprendre de page en page, et Nabokov nous montre sa grande passion pour l'art (ici la terreur comme art) et cela débouche sur l'explication que le mal est à la base de la vie. Il adapte son style d'écriture pour ce genre en particulier, ce qu'il n'avait pas réussi à faire pour son roman "Pnine", qui lui, était un peu plus faible. Aussi, la prose poétique est omniprésente: "Serais-tu adulte, songeait Cincinnatus, et ton âme eût-elle été de la même essence rêveuse que la mienne, choisissant exprès quelque nuit bien sombre, tu ferais boire aux geôliers un coup de trop, ainsi qu'aux temps poétiques et révolus..."
Nabokov a en horreur les romans qui ont une mécanique de "suspense", de "policier". Il dit, entre autres, que la relecture d'un roman est quelque chose de très important et qu'avec ces policiers (comme Dostoïevski le fait en empruntant ses intrigues au genre policier), la relecture nous donne une sensation de vide parce que l'intérêt sera dissous avec notre connaissance de l'action, de l'intrigue, de la fin. Ainsi, bien que "L'invitation au supplice" puisse sembler être un suspense, il n'en est rien parce que l'auteur fait tout en son pouvoir de créateur pour se distancer de ce genre de construction romanesque. Finalement, j'ai grandement apprécié ce livre qui nous offre plusieurs niveaux de lecture et où le condamné écrit ce qui lui passe par la tête lorsqu'il en a l'occasion, ce qui rajoute encore plus d'intérêt pour le lecteur parce que nous nous retrouvons en quelque sorte avec deux histoires.
vendredi 17 octobre 2014
Pnine, Vladimir Nabokov
Ma note: 6/10
Voici la quatrième de couverture: «Lorsque j'ai commencé à écrire Pnine, j'avais un projet artistique précis : créer un personnage comique, pas séduisant physiquement – grotesque, si vous voulez – et le faire ensuite apparaître, par rapport aux individus soi-disant "normaux", comme, et de loin, le plus humain, le plus important, et, sur un plan moral, le plus séduisant. Quoi qu'il en soit, Pnine n'a vraiment rien du bouffon. Ce que je vous offre, c'est un personnage tout à fait nouveau dans la littérature – un personnage important et intensément pathétique – et en littérature, il naît des personnages nouveaux tous les jours.» Vladimir Nabokov, 1955.
J'ai terminé depuis plusieurs semaines "Feu Pâle" de ce même Nabokov et j'en suis encore renversé. Non seulement est-il le meilleur roman que j'aie lu de cet auteur mais je crois même qu'il est le meilleur roman que j'aie lu dans ma vie, ou sinon, un des meilleurs. En tout cas, il est le plus complexe, le plus original. Je dis cela parce que l'on retrouve - un peu - le personnage de Pnine dans "Feu pâle" et ce roman évolue dans le milieu universitaire...
"Nabokov est le meilleur des écrivains mais il n'a rien à dire" : je ne me souviens plus qui disait cela, mais depuis que je me suis lancé dans l'œuvre complète de cet écrivain, je trouve cette affirmation d'une justesse absolue. D'un point de vue esthétique, Nabokov est sans failles. Son style d'écriture est d'une beauté éclatante, ses personnages parfaitement construits, la structure de ses œuvres est digne des meilleurs romanciers. Je lisais dernièrement ses cours universitaires regroupés sous le titre "Littératures" et je découvris avec surprise que Nabokov se fait un malin plaisir à critiquer sévèrement Dostoïevski (en fait il déteste tous ses romans à l'exception du "Double"). Entre autres, il décortique le "Sous-sol" pour lui trouver une foule de défauts mais son texte nous convainc plus ou moins. Le fait que la force du roman - et des romans de Nabokov en général - soit principalement dans son esthétisme ne serait pas un défaut si l'on demandait l'avis de Nabokov pour son propre roman. Avec "Pnine", on pourrait croire que Nabokov reprend certaines idées du "Sous-sol" de Dostoïevski même si ces deux romans sont extrêmement différents. Le personnage principal, Pnine, est décalé de la société, il ne trouve pas de place qu'il ne recherche pas de toute façon, et tout est tellement poussé à l'extrême que l'ironie grinçante du départ se change rapidement en une satire un peu bancale de la société en général et du milieu universitaire en particulier. C'est donc avec un certain malaise que j'ai lu "Pnine" parce que je venais de lire Nabokov critiquer très durement Dostoïevski, qui lui, avait réussi là où Nabokov a échoué en quelque sorte. Même si j'ai adoré le style, comme c'est toujours le cas avec Nabokov, le contenu tombe souvent à plat contrairement à la "Défense Loujine", où là aussi on suit un personnage décalé de la société du début à la fin, et qui maintient une justesse dans le propos.
On termine généralement un roman de Nabokov sans avoir retenu de "message" étant donné, comme je le disais plus haut, que tout est concentré sur l'esthétique. C'est exactement cela qui arrive avec "Pnine". Le personnage Timofeï Pnine est décrit de cette manière : "Idéalement chauve, bronzé par le soleil et rasé de près, il commençait de façon plutôt impressionnante par ce vaste dôme brun, ces grosses lunettes à monture d'écaille (masquant l'infantilisme de son absence de sourcils), cette lèvre supérieure simiesque, ce cou massif et ce torse d'athlète à l'étroit sans la veste de tweed, mais pour se terminer de façon un peu décevante par une paire de jambes maigres (à présent recouvertes de flanelle grise et croisées) chaussées par des pieds d'un aspect fragile et quasi féminin." Pnine "enseignait le russe à l'Université Waindell, institution assez provinciale", et que "en tant que professeur, Pnine était bien incapable de faire concurrence à ces merveilleuses dames russes éparpillées à travers l'Amérique universitaire". Pnine, à l'origine, est diplômé de sociologie et d'économie politique. Pnine est un chevalier solitaire dans un environnement aliénant : "C'était le monde qui était distrait et c'était la tâche de Pnine d'y remédier." Nabokov utilise plusieurs métaphores sublimes pour décrire Pnine: "On l'aimait non pas en raison d'un don particulier mais à cause de ses inoubliables digressions, où il enlevait ses lunettes afin de sourire au passé pendant qu'il polissait les vers du présent." En voici une autre: "Non seulement ses affreuses dents, mais encore une partie étonnamment considérable de la gencive supérieure, faisait un bond comme dans une détente de diable qui sort d'une boîte [...]". Comme le titre de l'ouvrage le laisse présager, l'histoire se concentre sur le personnage de Pnine qui vient d'une famille reconnue en Russie : "Pnine sortait d'une famille honorable et assez prospère de Saint-Pétersbourg. Le docteur Pavel Pnine, son père, oculiste bien connu, avait eu jadis l'honneur de soigner une conjonctivite de Léon Tolstoï." Les personnages secondaires, qui gravitent pour la plupart autour de l'université, sont benêts, ne savent pas de quoi ils parlent : "Il m'a paru tout à fait bien. D'une certaine façon, cependant, je dois dire qu'il m'a rappelé la figure vraisemblablement inventée de toutes pièces de ce président des Études françaises qui croyait que Chateaubriand était un cuisinier célèbre."
Pnine est maintenant en Amérique et Nabokov - bien qu'il aimait les États-Unis - critique assez durement son milieu universitaire. La satire de l'université prend plusieurs formes, notamment lorsqu'on croise au fil de notre lecture le directeur du département de français qui parle très mal cette langue (contrairement à Nabokov qui est parfaitement trilingue (russe, français et anglais)). Pnine est l'immigrant dont se sert Nabokov pour expliquer les travers de la diaspora, du pays d'accueil, etc.
La traduction en français enlève une grande partie du charme de "Pnine" parce que Nabokov joue avec l'anglais et le russe, entre autres avec Pnine qui prononce mal l'anglais. Selon moi, "Pnine" est davantage un roman qui vient appuyer "Feu pâle", même s'il fut écrit avant. Originaire de la deuxième période d'écriture de l'auteur, soit de sa période anglaise, "Pnine" saura combler seulement les très grands amateurs de Nabokov et ainsi, je ne vous conseillerais pas ce roman pour commencer la lecture de son œuvre. "Ada ou l'Ardeur" de même que "Feu pâle" lui sont de loin supérieurs.
mercredi 8 octobre 2014
Némésis, Philip Roth
Ma note: 8/10
Voici la quatrième de couverture: Pendant l'été 1944, à Newark, Bucky Cantor, un jeune homme de vingt-trois ans, anime un terrain de jeu. Lanceur de javelot, haltérophile, il a honte de ne pas prendre part à la guerre en raison de sa mauvaise vue. Mais voici qu'une épidémie de polio provoque des ravages parmi les enfants qui jouent sur le terrain. Elle lui offre l'occasion d'éprouver son sens du devoir alors que l'incompréhension, la panique et la colère grandissent dans la petite communauté. Philip Roth décrit, avec tendresse mais aussi un cruel réalisme, nos réactions face aux tragédies, le jeu des circonstances sur nos vies.
Difficile d'arriver avec une critique de ce roman à cette date, parce qu'il est relativement récent et les autres blogueurs ont tous dit leurs mots avant moi. Ce livre est définitivement le dernier de l'auteur même s'il est encore vivant (81 ans quand même) parce que celui-ci a juré, en quelque sorte, de ne plus écrire. Il a dit qu'il n'avait plus rien à écrire et que son œuvre était bien assez complète. Il a dit qu'il a donné sa vie à la littérature. Il reprend les mots du boxeur Jos Louis: "J'ai fait du mieux que j'ai pu avec ce que j'avais." C'est la critique la plus juste de cet écrivain et elle est formulée par nul autre que lui-même. Philip Roth, selon moi, n'est pas le plus talentueux mais on sent le grand travail, le grand effort qu'il a mis pour nous produire une œuvre extraordinaire. C'est un lieu commun de l'affirmer, mais les romans de fin de carrière comme celui-ci sont rarement intéressants, rarement originaux. C'est un roman du crépuscule, et après avoir écrit "La bête qui meurt", le génie de Philip Roth a presque disparu. Mais même un Philip Roth moyen est au-dessus des romans publiés de nos jours. Et "Némésis" est le meilleur des romans du crépuscule de Roth. Ainsi, après avoir enchaîné quelques romans plus courts comme "Némésis", il prendra sa retraite.
Alors, ce livre de quelque 250 pages nous offre une narration proche des grands romans de Philip Roth où l'auteur écrit une biographie fictive, généralement celle d'un homme blanc américain avec un "moi" souvent déficient dans un environnement en déclin. Par la biographie fictive d'un personnage, donc par l'intime, Roth explique le général, l'Amérique. Il disait lors d'une entrevue qu'il aime "frotter" deux sujets ensemble pour en faire des étincelles. De plus, les récits de cet écrivain sont souvent sombres et avec "Némésis" il se dépasse sur ce point. Cette histoire est celle d'un homme qui a un talent athlétique, devenu professeur et animateur de terrain de jeu (1er sujet) mais qui sera confronté à une épidémie (2e sujet). Et le roman évoluera dans un environnement fictif (cette épidémie n'a pas eu lieu) alors qu'avec cet écrivain ce n'est pas toujours le cas (il se rapproche en ce sens du "Complot contre l'Amérique", lequel évoluait sous la présidence fictive de Charles Lindbergh). Pour "Némésis", le sujet est donné dès la première ligne : "Le premier cas de polio, cet été-là, se déclara début juin, tout de suite après Mémorial Day, dans un cartier italien pauvre à l'autre bout de la ville." Roth décrit les symptômes de la polio: "[...] tels que mal de tête, mal de gorge, nausées, torticolis, douleurs articulaires, ou fièvre." Dès les premières pages, et pour le reste du roman, l'inquiétude gronde, même si les médecins se montrent rassurants: "L'inquiétude concernant les conséquences dramatiques d'une attaque de polio sévère était renforcée par le fait qu'il n'existait aucun remède pour traiter la maladie ni aucun vaccin pour vous immuniser contre elle." On ressentira cette atmosphère étouffante tout au long du roman, ce qui en fait certainement l'un des plus sombres de Philip Roth. Et pour contrer l'épidémie et la peur qu'elle entraîne, Bucky Cantor agit comme la force de résistance aux yeux des parents: "[...] plongeant une dernière fois son regard dans leurs yeux inquiets, eux qui étaient là à le supplier comme s'il était quelque chose de bien plus puissant qu'un jeune directeur de terrain de jeu de vingt-trois ans."
La narration est au "je" et le narrateur est un ancien élève de Bucky Cantor, donc du personnage principal. Ce procédé est fréquemment utilisé par Philip Roth notamment dans le cycle de Nathan Zuckerman ("Pastorale américaine", "La tache" et "J'ai épousé un communiste" entre autres). Le narrateur devient un personnage très secondaire d'une histoire qu'il connaît parfaitement parce qu'il y a participé. Mais aussi, on s'imagine facilement que Bucky Cantor lui a raconté en détail certains éléments qu'il n'aurait pu savoir (ce qui sera confirmé par la suite). Donc, le personnage principal est bien Bucky Cantor, décrit de cette façon par le narrateur (et élève de Bucky): "Cet été-là, il avait vingt-trois ans ; il avait fait ses études à South Side, l'école secondaire de Newark, multiraciale et multiconfessionnelle, et à l'institut d'éducation physique et d'hygiène de Panzer, à East Orange. Il faisait un peu moins de un mètre soixante, et même s'il était un excellent gymnaste et très fort en sports de compétition, sa taille combinée avec sa mauvaise vue, l'avait empêché de jouer au football, au base-ball ou au basket-ball au niveau inter-universitaire, et avait limité ses activités sportives de compétition au lancer du javelot et à l'haltérophilie." Selon le narrateur "il était l'incarnation de la fermeté inébranlable". Ensuite, il nous dit que "Son but était d'enseigner l'éducation physique à Weequahic, le collège qui s'était ouvert à côté de Chancellor" et qu'il était "Un garçon qui avait perdu sa mère à la naissance et son père pour cause de prison, un garçon dont les parents ne jouaient aucun rôle dans ses premiers souvenirs, n'aurait pas pu hériter de meilleurs parents de substitution pour lui permettre de devenir fort à tout point de vue". Dans la première moitié du roman ce sont les Italiens qui servent de boucs émissaires pour avoir transmis la polio aux Juifs: "Étant donné que, jusque-là, c'était dans leur quartier qu'il y avait eu le plus grand nombre de cas de polio de Newark, et qu'il n'y en avait eu aucun dans le nôtre, on crut que, comme ils l'avaient promis, les Italiens avaient traversé la ville cet après-midi-là dans l'intention de transmettre la polio aux Juifs, et qu'ils avaient réussi." L'allégorie sur la seconde guerre mondiale est forte mais aussi celle sur la peur : "L'important c'est de ne pas transmettre aux enfants le virus de la peur." Le bouquin a quelques points en commun avec "La peste" de Camus. En plus de l'allégorie sur la guerre, nous sommes avec ce roman en pleine guerre mondiale, du côté de l'Amérique: "Mais après l'incident avec les Italiens, il devint un véritable héros, un grand frère protecteur, idolâtré, en particulier auprès de ceux d'entre nous dont les grands frères étaient à la guerre."
Je crois que Philip Roth est l'auteur de notre époque qui se rapproche le plus du roman polyphonique. Ce type de roman est décrit de cette façon par Bakhtine pour expliquer les romans de Dostoïevski: "Dostoïevski est le créateur du roman polyphonique. Il a élaboré un genre romanesque fondamentalement nouveau. (…) On voit apparaître, dans ses œuvres des héros dont la voix est, dans sa structure, identique à celle que nous trouvons normalement chez les auteurs. Le mot du héros sur lui-même et sur le monde est aussi valable et entièrement signifiant que l'est généralement le mot de l'auteur ; il n'est pas aliéné par l'image objectivée du héros, comme formant l'une de ses caractéristiques, mais ne sert pas non plus de porte-voix à la philosophie de l'auteur. Il possède une indépendance exceptionnelle dans la structure de l'œuvre, résonne en quelque sorte à côté du mot de l'auteur, se combinant avec lui, ainsi qu'avec les voix tout aussi indépendantes et signifiantes des autres personnages, sur un mode tout à fait original." Dostoïevski est le maître du roman polyphonique qui n'a jamais été égalé, mais on pourrait selon moi placer Philip Roth dans cette catégorie. Et pour terminer, je dirai que "Némésis" est le roman de la fatalité, de la culpabilité qui clôt à merveille une œuvre remarquable d'un des plus grands génies de notre époque. Bravo !
samedi 27 septembre 2014
Le coeur des ténèbres, Joseph Conrad
Ma note: 8/10
Voici la quatrième de couverture: Le Cœur des ténèbres s’inspire d’un épisode de la vie de Conrad en 1890 dans l’État libre du Congo mis en coupe réglée au profit de Léopold II. De cette expérience amère, l’écrivain a tiré un récit enchâssé dont chaque élément, à la façon des poupées russes, dissimule une autre réalité : la Tamise annonce le Congo, le yawl de croisière la Nellie le vapeur cabossé de Marlow, truchement de Conrad. Ces changements d’identité sont favorisés par les éclairages instables au coucher du soleil ou par le brouillard qui modifie tous les repères et dont émerge Kurtz. Présenté par de nombreux personnages bien avant d’entrer en scène, celui-ci fait voler en éclats toutes les définitions et finit par incarner le cœur énigmatique des ténèbres : le lieu où se rencontrent l’abjection la plus absolue et l’idéalisme le plus haut.
Le nom de naissance de Joseph Conrad, l'un des plus grands écrivains de la fin du 19e siècle et du début du 20e, est : Teodor Jozef Konrad Korzeniowski. Il est né en Ukraine, il est d'origine polonaise mais il est considéré comme un écrivain anglais. Il eut une carrière maritime, devint capitaine, et commença à écrire pendant cette période avant de se consacrer exclusivement à sa vie d'écrivain. "Le cœur des ténèbres" commença à sortir en 1899, pour finalement avoir une première publication en 1902. Sur 18 romans, il fut le quatrième de Joseph Conrad. C'est un roman à l'univers inquiétant, dépaysant pour les personnages, et pour le lecteur aussi.
Le style de Conrad, ténébreux et lumineux en même temps, est tout en élégance et en raffinement. Voyez la façon dont il ancre son décor : "L'estuaire de la Tamise s'étendait devant nous comme le début d'un cours d'eau sans fin. Au large, la mer et le ciel se confondaient absolument et, dans cet espace lumineux, les voiles brunies des barges poussées vers l'amont par la marée semblaient suspendues, rouges bouquets de toile aux pointes aiguës ou luisaient les livardes vernies." La première personne du singulier sert de narration et laissera la place à un deuxième narrateur. Et malgré la relative brièveté du bouquin (un peu plus de 150 pages), les descriptions abondent, foisonnent et enrichissent une histoire qui n'est aucunement simpliste. Les personnages secondaires du début s'effaceront complètement par la suite, à part l'un d'eux, qui lui, deviendra le personnage principal. Il y a le Juriste qui est le plus vieux, le Comptable, l'Administrateur, le narrateur, et Marlow qui est celui qui prendra la parole et deviendra d'un coup le personnage central du roman. Plus tard, le quête de Marlow l'amènera à nous parler du mystérieux M. Kurtz qui agira comme symbole et ainsi, sera l'objet de la quête ultime de Marlow. Lorsque Marlow commencera à raconter son histoire, ce sont les ténèbres qui laisseront leur place à d'autres cieux encore plus ténébreux. Pour la deuxième moitié du roman, Marlow rencontrera finalement M. Kurtz : "Il s'écoula exactement deux mois entre le jour où nous quittâmes la crique et celui où nous abordâmes au comptoir de Kurtz." Et cette rencontre bouleversera Marlow comme tous ceux qui rencontrent Kurtz. Conrad n'hésite pas à incorporer au récit des connaissances historiques, de la connaissance scientifique mais dans une moindre mesure que Melville dans son "Moby Dick". Aussi, Joseph Conrad décrit souvent le même décor mais en évitant toutes répétitions. Il n'est peut-être pas aussi allergique que Flaubert aux répétitions, mais il parvient à trouver le mot juste et rendre ses descriptions mystérieuses et intéressantes alors qu'un autre écrivain nous aurait ennuyés avec la même scène.
Comme je le disais plus haut, la lumière ne cesse de côtoyer les ténèbres et cela pourrait constituer les fondements de ce roman : "La lumière est sortie de ce fleuve depuis...les chevaliers, dites-vous ? Oui, mais c'est comme un incendie qui embrase la plaine, comme un éclair dans les nuages. Notre vie, c'est le tremblotement de lumière. Puisse-t-il durer aussi longtemps que continue à tourner cette vieille terre ! Mais les ténèbres étaient là hier." L'auteur ne cesse d'illustrer les ténèbres et la lumière de toutes sortes de manières. Pour les ténèbres, il emploie le procédé à toutes les sauces : "C'étaient des hommes capables d'affronter les ténèbres" (p.28) "[...] comme il convient d'ailleurs quand on s'empoigne avec les ténèbres." (p.29) "C'était devenu un lieu de ténèbres." (p.32) "[...] Les gardiennes de la porte des Ténèbres [...]" (p.38) "[...] où semblaient s'agiter faiblement des choses ténébreuses." (p.49) et ainsi de suite...et pour la lumière nous avons : "Un peu comme un émissaire de lumière" (p.42) et "[...] je sus que sous le soleil aveuglant de cette terre [...]" (p.51). Donc, la fréquence est moindre pour les descriptions "lumineuses", et cela nous conduit à penser, comme le titre de l'ouvrage en fait foi, et d'un point de vue allégorique, que les ténèbres l'emporteront toujours sur le lumineux.
Alors, pour terminer, il faut savoir que l'écriture coule (les conjonctions de subordination sont rares (les "que")), le vocabulaire est aussi vaste que la mer qu'il décrit à merveille. C'est un excellent roman. Toutefois, quand je lis ces grands auteurs pour la première fois, j'ai le réflexe de me procurer l'œuvre complète, mais ici, avec Joseph Conrad, je ne crois pas que je le ferai, pour une raison qui m'échappe...
mercredi 17 septembre 2014
Saules aveugles, femme endormie, Haruki Murakami
Ma note: 8/10
Voici la quatrième de couverture: Une femme endormie sous l'emprise de saules aveugles. Un fantôme surpris par un gardien de nuit. Un écrivain possédé par le personnage qu'il vient de créer. Sur le fil secret qui enlace le rêve à la réalité, les êtres de Murakami passent en funambules d'une nouvelle à l'autre, et nous emportent avec fièvre dans les abîmes hypnotiques de notre conscience. « Haruki Murakami confirme sa stature de géant nippon des lettres. [...] Ce recueil est un labyrinthe familier, un palais des glaces, ou le lecteur peut se perdre, et se reconnaître, avec délices. » David Fontaine, Le Canard enchaîné
(Ce recueil de nouvelles d'Haruki Murakami en contient 23, ce qui ne me permet pas d'écrire sur chacune des nouvelles. J'ai donc décidé d'en résumer deux, soit la deuxième du recueil "Le jour de ses vingt ans" et la treizième "Le septième homme".)
Le jour de ses vingt ans "Le 17 novembre, jour de son vingtième anniversaire, le travail avait commencé comme d'habitude." Cette phrase n'est pas l'incipit de la nouvelle mais aurait pu l'être. Elle est quelques pages plus loin, et nous apprenons qu'une femme raconte son histoire : la jeune femme qui avait 20 ans travaillait dans un restaurant italien huppé. C'est un travail exigeant avec une grande capacité de mémorisation requise. Elle est serveuse. Ce jour-là, le patron de la serveuse est conduit à l'hôpital pour des douleurs au ventre. Il lui donne une dernière mission avant de partir : livrer un diner à la chambre 604...au propriétaire. Une fois rendue à la chambre, le propriétaire, très aimable, veut lui parler. Elle lui avoue que c'est le jour de son anniversaire et le patron en profite pour lui offrir un verre. Il lui demande de faire un vœu. Ensuite, il fait un geste pour confirmer que son vœu sera exaucé. Mais il faudra lire la nouvelle pour savoir s'il sera bien réalisé et l'objet de son vœu...
Le septième homme Un petit groupe de personnes raconte chacun leur histoire. On n'en sait pas plus pour commencer. Le septième homme - du titre - est le septième à parler et c'est son histoire que l'on suivra dans cette nouvelle. Il la compare à une énorme vague. Il commence à nous présenter son ami d'enfance : K. Une lettre fréquemment utilisée par Murakami et d'autres grands auteurs en hommage au "K" de Kafka. "K. était un enfant plutôt frêle, au teint pâle et au visage délicat." Il a des problèmes de langage. Il a aussi des talents artistiques. Ensuite, le septième homme commence à raconter les préparatifs pour l'arrivée d'un gigantesque typhon. Une fois arrivé, il profite de l'œil du cyclone pour sortir dehors avec K. Mais le problème, c'est qu'une vague emporte K. (mais pas le septième homme). Ce dernier, plusieurs années plus tard, était allé à cette réunion pour expliquer l'histoire. Il explique aussi qu'une chose mystérieuse est arrivée lors de ce tragique événement : il a vu K. sur le dessus de la vague, qui le regardait et souriait...Voici une très belle nouvelle où Murakami rend hommage aux personnes disparues, à leurs proches et surtout, il se sert de cette histoire pour nous inciter à affronter nos peurs.
Dans l'ensemble, ces 23 nouvelles forment un tout intéressant à lire. La force de Murakami est surtout dans la longueur de la chose littéraire mais même ici il démontre de belles capacités de prosateur. Le hasard et la destinée se côtoient et la simplicité du message de Murakami, qui est en fait le «vivez» d'un philosophe, fait des étincelles lorsqu'il se frotte au message d'«équilibre» qu'il veut transmettre et à la «patience» orientale. La force de Murakami est d'installer son ambiance quelque peu mystérieuse avec une profusion de mots, qui eux, (comme le disait Bakhtine à propos de Dostoïevski), donnent l'impression qu'ils se regardent l'un et l'autre, qu'ils regardent celui placé à côté d'eux, du coin de l'œil, et cela conduit le lecteur à rester attaché au texte et ainsi, celui-ci a de la difficulté à reconnecter avec la réalité. Cela m'est arrivé avec "La ballade de l'impossible" et "1Q84", mais ici, comme je le disais, la brièveté de la forme estompe un peu cette impression.
lundi 8 septembre 2014
Top 100 Écrivains
J’ai décidé d’effacer le top 50 de mes livres préférés de mon blog de même que la liste des 120 chefs-d’œuvre pour regrouper le tout dans un top 100 de mes écrivains favoris (avec les romans que j’ai préférés pour chaque auteur). Il sera suivi d’un commentaire sur ce classement. Il est en ordre décroissant et ainsi, vous devez descendre jusqu’en bas pour voir la première position ! Bonne lecture ! (J'ai surligné le roman que je préfère de chaque auteur.)
100) Michel Houellebecq
-La carte et le territoire
-Les particules élémentaires
99) Christian Bobin
-La dame blanche
98) Kazuo Ishiguro
-Auprès de moi toujours
97) Ernest Hemingway
-L’adieu aux armes
96)Stendhal
-La chartreuse de Parme
95)Joseph Roth
-Le poids de la grâce
94)Patrick Modiano
-Accident nocturne
-Dora Bruder
93)Yukio Mishima
-Le pavillon d’or
92)Günter Grass
-Les années de chien
91)Mikhaïl Boulgakov
-Le maître et Marguerite
90)Ievgueni Zamiatine
-Nous autres
89)Sofi Oksanen
-Purge
88)Maxime Gorki
-Tempête sur la ville
87)Stig Dagerman
-L'enfant brûlé
86)Danilo Kis
-Chagrin précoce
85)Chateaubriand
-Atala. René. Le dernier Abencerage
84)Amos Oz
-Seule la mer
83)Denis Diderot
-Jacques le fataliste
82)Michael Cunningham
-Les heures
81)Malcolm Lowry
-Au-dessous du volcan
80)James Joyce
-Portrait de l'artiste en jeune homme
79)Alice Munro
-Secrets de polichinelle
78)Jonathan Franzen
-Les corrections
77)John Banville
-La mer
76)Per Petterson
-Pas facile de voler des chevaux
75)Enrique Vila-Matas
-Docteur Pasavento
74)Edouard Limonov
-Journal d’un raté
73)Ivan Tourgueniev
-Père et fils
72)Patrick Süskind
-Le parfum
71)Carson McCullers
-Le coeur est un chasseur solitaire
70)Knut Hamsun
-La faim
69)Julio Cortazár
-Les armes secrètes
68)F. Scott Fitzgerald
-Gatsby le magnifique
67)Nicolas Gogol
-Les âmes mortes
66)Jean-Paul Sartre
-La nausée
65)Albert Camus
-La chute
-La peste
64)Charlotte Brontë
-Jane Eyre
63)Honoré de Balzac
-La peau de chagrin
62)Nathaniel Hawthorne
-La lettre écarlate
61)Anton Tchekhov
-Une plaisanterie et autres nouvelles
60)Alexandre Pouchkine
-La fille du capitaine
59)Oscar Wilde
-Le portrait de Dorian Gray
58)Heinrich von Kleist
-Michael Kohlhaas
57)Mary Shelley
-Frankenstein
56)Bram Stoker
-Dracula
55)Italo Svevo
-La conscience de Zeno
54)Hermann Hesse
-Le loup des steppes
53)Philip K. Dick
-Coulez mes larmes, dit le policier
-Le temps désarticulé
-Ubik
52)Joseph Conrad
-Le coeur des ténèbres
51)J.M. Coetzee
-Disgrâce
-En attendant les barbares
50)Anthony Burgess
-Les puissances des ténèbres
49)Imre Kertész
-Le refus
48)Saul Bellow
-Herzog
-La planète de Mr. Sammler
-Ravelstein
47)Franz Kafka
-Le château
-La métamorphose
46)Orhan Pamuk
-Le musée de l’innocence
-Mon nom est Rouge
-Neige
45)Stefan Zweig
-Le joueur d’échecs
-Lettre d'une inconnue
44)Ivan Gontcharov
-Oblomov
43)Émile Zola
-La saga des Rougon-Macquart
42)Alexandre Dumas
-Le comte de Monte-Cristo
41)Herta Müller
-Animal du coeur
-La bascule du souffle
-La convocation
40)J.M.G. Le Clézio
-Étoiles errantes
-Onitsha
-Ourania
39)Henry Fielding
-Histoire de Tom Jones
38)Peter Handke
-L’absence
37)Thomas Mann
-Le docteur Faustus
36)W.G. Sebald
-Campo Santo
35)Pietro Citati
- La mort du papillon
34)Gao Xingjian
-La montagne de l’âme
-Le livre d'un homme seul
33)Milan Kundera
-La plaisanterie
-La vie est ailleurs
-Le livre du rire et de l’oubli
-L’immortalité
-L’insoutenable légèreté de l’être
32)William Faulkner
-Le bruit et la fureur
-Tandis que j’agonise
31)Charles Dickens
-De grandes espérances
30)Benjamin Constant
-Adolphe
29)Haruki Murakami
-1Q84
-La ballade de l’impossible
28)Mo Yan
-Grenouille
-Le supplice du santal
-Les treize pas
27)Henry James
-Washington square
26)Paul Auster
-Brooklyn folies
-Invisible
-La trilogie newyorkaise
-Le voyage d’Anna Blume
-Moon palace
25)George Orwell
-1984
-Et vive l’aspidistra !
24)Jorge Luis Borges
-Fiction
-L’Aleph
-Le livre de Sable
23)Céline
-Voyage au bout de la nuit
22)Thomas Bernhard
-Le naufragé
-Le neveu de Wittgenstein
-L’imitateur
-Oui
21)Herman Melville
-Bartleby le scribe
-Moby Dick
20)George Eliot
-Le moulin sur la floss
-Middlemarch
19)Victor Hugo
-Le dernier jour d’un condamné
-Les misérables
-Les travailleurs de la mer
-L’homme qui rit
-Notre-Dame de Paris
18)Gustave Flaubert
-L’éducation sentimentale
-Madame Bovary
-Salambô
17)Cormac McCarthy
-De si jolis chevaux
-La route
-Méridien de sang
-Sutree
-Un enfant de Dieu
16)Don DeLillo
-Bruit de fond
-Mao II
-Outremonde
15)Elfriede Jelinek
-Enfants des morts
-La pianiste
-Les exclus
14)Philip Roth
-J’ai épousé un communiste
-Ma vie d'homme
-La tache
-Le théâtre de Sabbath
-Pastorale américaine
-Professeur de désir
-Zuckerman enchaîné
13)José Saramago
-Histoire du siège de Lisbonne
-La lucidité
-L’année de la mort de Ricardo Reis
-L’autre comme moi
-L’aveuglement
-L’évangile selon Jesus Christ
-Manuel de peinture et de calligraphie
-Tous les noms
12)Marcel Proust
-À la recherche du temps perdu
11)Fernando Pessoa
-Le livre de l’intranquillité
10)Miguel de Cervantes
-Don Quichotte
9)Léon Tolstoï
-Anna Karénine
-Guerre et paix
-La mort d’Ivan Illitch
-Résurrection
8)Johann Wolfgang von Goethe
-Les années d’apprentissage de Wilheim Meister
-Les souffrances du jeune Werther
7)Robert Walser
-Le brigand
-Le territoire du crayon
-Les enfants Tanner
-L’Institut Benjamenta
-Retour dans la neige
-Vie de poète
6)Robert Musil
-L’homme sans qualités
5)Virginia Woolf
-Les Vagues
-Mrs. Dalloway
-Vers le phare
4)Vladimir Nabokov
-Ada ou l’Ardeur
-Feu pâle
-Le Don
3)Fiodor Dostoïevski
-Crime et châtiment
-Le double
-Les carnets du sous-sol
-Les frères Karamazov
-Les pauvres gens
-Les possédés
-Souvenirs de la maison des morts
2)Roberto Bolaño
-2666
-Les détectives sauvages
1) Samuel Beckett
-L’innommable
-Malone Meurt
-Molloy
-Molloy
Tout d’abord, je dois dire que je n’ai gardé seulement que les romanciers et les nouvellistes. (De plus, j’ai décidé de ne pas inclure la majorité des écrivains de « genre » comme Stephen King pour l’horreur, Agatha Christie pour le policier, Dan Simmons pour la science-fiction, etc. Par contre, j’ai gardé sur ma liste Philip K. Dick parce qu’il est un véritable génie et quelques autres). Si j’avais inclus les poètes, les dramaturges, les essayistes, les philosophes, etc., comme mon idole Harold Bloom l’a fait dans sa liste, Giacomo Leopardi aurait sans aucun doute occupé la première place, suivi d’Arthur Schopenhauer, et Samuel Beckett en troisième position. Mais la question centrale de ce classement c’est : pourquoi Beckett ? Comme dramaturge il est, selon moi, aussi puissant que Shakespeare et comme romancier il est encore meilleur que Cervantes. Ceux qui suivent mon blogue régulièrement savent que Roberto Bolaño a longtemps été mon premier choix, mais avec le temps, je trouve que Beckett est un meilleur romancier que lui. J’aime Bolaño parce qu’il regroupe en lui-même toutes les littératures. Tous les auteurs. Mais Beckett a créé quelque chose de nouveau. Après 400 ans d’écriture de romans (si l’on compte les années après Cervantes), il est incroyable de voir qu’un écrivain ait réussi à amener la forme romanesque à son terme. Et selon moi, c’est Beckett, et non Proust, Joyce ou Kafka. Je crois qu’il y a un avant et un après Beckett, comme ce fut le cas pour Cervantes. Seul le temps, qui est impitoyable en littérature, me donnera raison ou tort. Le premier choix d’un tel classement est souvent un coup de cœur personnel sans vraiment porter attention à l’opinion des spécialistes, des critiques littéraires. Roberto Bolaño rentrait mieux dans cette case, comme numéro un, parce que le temps qui passe ne l'a pas encore consacré comme faisant partie du groupe d’élite que forme mon top 10. Et avec raison. Sa mort subite à l’âge de 50 ans (en 2003) est trop près de nous. Alors ? A-t-il sa place avant les Dostoïevski, les Goethe et les Tolstoï ? À vous de répondre. Selon moi, oui. Je crois que les décennies le consacreront comme un écrivain majeur de notre époque. Toutefois, il est périlleux de dire en littérature qui sera encore lu dans 50, 100 ou 200 ans. Même si j’ai placé Beckett en première position, je crois que Dostoïevski est l’écrivain le plus talentueux de l’histoire. Sa prose est trop puissante pour avoir de la compétition. Je l’ai placé au troisième rang parce qu’il n’avait pas le temps de bien peaufiner ses œuvres. Dans la biographie qu’elle a écrite sur ses années avec Dostoïevski, sa femme affirme qu’il devait absolument publier rapidement, sans pouvoir faire de corrections à cause des difficultés financières qui l’accablaient (il était joueur compulsif et sa famille lui coûtait cher). Ensuite, le choix qui m’a donné le plus de mal est la position 13, parce que je me demandais si elle revenait à Philip Roth ou José Saramago. Roth est peut-être le seul auteur de notre époque qui sera encore lu dans 200 ans, en tout cas c’est sur lui que je miserais, mais Saramago est le plus talentueux. C’est pour cela que je l’ai placé avant Roth. Notamment, (contrairement à la grande majorité des écrivains), il n’a pas réécrit constamment le même roman. Chacune de ses œuvres est différente. Différente du reste de son corpus mais aussi de celui des autres auteurs. Quant à Samuel Beckett, voyez ce que Harold Bloom disait de lui à la fin des années 80 : "Probably the most powerful living Western writer is Samuel Beckett. He's certainly the most authentic." Et dernièrement j’entendais l’excellent George Steiner dire que Beckett était le plus grand écrivain de notre époque.
Plusieurs diront que ce genre de classement est déplacé, notamment parce que tous les romans se valent, que c’est basé seulement sur l’opinion du lecteur et l’idéologie qu’il défend. Ce genre de commentaires provient habituellement du milieu universitaire, parce que les vrais lecteurs, les solitaires, les passionnés, savent très bien que les auteurs ne se valent pas tous. Je ne dis pas que les universitaires sont tous de mauvais lecteurs, au contraire, ils sont meilleurs que nous, les blogueurs, mais quelques-uns ont tort selon moi. Ils font lire Foucault et non Shakespeare. Ils analysent Derrida et pas Sophocle. (j’ai bien dit quelques-uns, donc, pas besoin de m’insulter en commentaire, merci). Lisez la poésie de Leopardi et celle de Houellebecq. Deux nihilistes de deux époques différentes. Le premier est infiniment supérieur au deuxième. Le problème avec certains universitaires, c’est qu’ils analyseront Houellebecq tellement en profondeur qu’ils ne verront plus la différence. En théorie littéraire il y a deux visions qui s’opposent. Premièrement, celle à laquelle j’adhère, la vision « esthétique », celle qui place l’art au centre de tout, l’art pour l’art, défendue par mes critiques préférés : Harold Bloom, James Wood, et peut-être pouvons-nous placer un George Steiner qui est certes moins radical que les deux autres sur ce point, mais qui a écrit de belles pages sur les auteurs qu’il vénère pour la beauté de leur prose. L’autre école est celle de « l’instrumentalisation » de la littérature dans un but de transformation de la société. Les études (littéraires) marxistes, féministes, postcoloniales, etc., en font partie. Les critiques et théoriciens qui représentent cette école sont Terry Eagleton, Michael Hardt et la philosophe Judith Butler (et d’autres aussi). Même si je lis à l’occasion le deuxième groupe, je vous recommande, et de loin, davantage les premiers si la théorie littéraire vous intéresse. Ensuite, quelque part entre ces deux pôles, il y a un Roland Barthes qui veut sortir de cette dichotomie. Mais tout cela est plus compliqué que ce petit résumé de la situation. Certains auteurs comme Terry Eagleton empruntent un peu au premier groupe sur certains sujets et le premier groupe emprunte au deuxième, et ainsi de suite. Bref, il faut lire ces théoriciens pour bien comprendre les enjeux qui sont plus compliqués que ce qu’ils paraissent.
Martin Amis disait avec justesse que la littérature est une guerre contre les clichés. Et je crois que c’est la meilleure voie pour savoir si un roman est mauvais, bon ou excellent. Prenez Beckett, mon écrivain préféré. Je vous mets au défi de trouver un seul cliché, un seul lieu commun dans sa trilogie romanesque. Non qu’il ne soit pas influencé par certains auteurs, par ce qu’il y a autour de lui, etc. Mais les génies comme lui ont su se défaire de leur influence (et surtout des clichés des médias de masse, de la société) pour écrire une œuvre totalement originale. Écoutez les conversations autour de vous. Lisez les mauvais romans. Entendez les médias de masse. Regardez les publicités débiles. Ce n’est que clichés par-dessus clichés. La force de la littérature, selon moi, c’est d’aller au-delà de ce monde terne, ennuyeux, pour créer une sorte d’étrangeté qui, dans un premier temps nous fera connaître l’humain davantage en profondeur, avec une autre perspective, mais aussi nous entraînera dans un monde différent et des contrées différentes (et je ne parle pas spécifiquement de science-fiction).
La pire chose avec ces classements c’est qu’ils sont à jeter aussitôt publiés. À chaque fois qu’on lit un roman, notre pensée évolue, nos goûts changent. Je le mettrai donc à jour une fois de temps en temps. Comme je le disais dans mon précédent classement, il ne faut pas se fier aux notes que je donne et en faire la comparaison avec ce top 100. J’attribue seulement ces notes pour accommoder ceux qui n’ont pas le temps de lire mes chroniques au complet. De plus, la littérature est selon moi un souvenir, une gestation qui évolue comme notre mémoire évolue elle aussi. On peut ne pas avoir aimé un livre à un tel moment de notre vie, et l’adorer quand on le relit ou simplement quand on y repense, quand le temps aura fait son œuvre.
Si j’avais établi ce top 100 d’une façon totalement objective, don Quichotte de Cervantes aurait à coup sûr occupé le premier rang. À peu près tous les grands lecteurs s’entendent pour dire qu’il est le plus grand roman de tous les temps. C'est certain qu’il est le premier roman moderne et Cervantes a influencé tous les écrivains après lui. Mais j’ai fait ce classement principalement sur mes opinions, mes goûts littéraires, mon appréciation. Et c’est la trilogie romanesque de Beckett qui me revenait sans cesse à l’esprit. Il a réussi à créer l’effet « d’un Dieu qui nous parle », avec ses narrateurs placés « au-dessus » du lecteur, où le dépouillement de la langue et la perte de repères créent un sentiment d’étrangeté métaphysique. Il est celui que je lis continuellement, après Leopardi. (je lis ce dernier presque à chaque jour). J’ai lu aussi le théâtre de Beckett, et je le trouve excellent. Je dis cela parce que cet écrivain est surtout reconnu pour ses pièces, « Fin de partie » (ma préférée) et « En attendant Godot ». Certains classent son théâtre dans le courant « de l’absurde », mais je crois plutôt qu’il n’appartient pas vraiment à un courant en particulier, ce qui est spécifique aux génies.
Bon, je pourrais continuer à écrire sur la littérature pendant des pages et des pages mais je vais m’arrêter ici pour ne pas vous endormir, surtout si vous êtes à votre travail…à bientôt…
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