samedi 16 mai 2015

Great Jones Street, Don DeLillo


Ma note : 7,5/10 

 Voici la présentation de l'éditeur: Rock-star et messie en herbe, Bucky Wunderlick, en proie à une crise spirituelle, lâche son groupe au beau milieu d’une tournée pour aller se terrer dans un appartement minable de l’East Village de New York, afin d’échapper à la machine infernale d’un système dont il a jusqu’alors parfaitement joué le jeu. Pendant que les fans en délire aspirent au retour sur scène de leur idole charismatique, Bucky, moins coupé de ses semblables qu’il ne l’aurait souhaité, se voit mis en demeure, par divers interlocuteurs plus ou moins bien intentionnés et diversement amateurs de substances illégales, de déchiffrer la partition inédite composée à son intention par un monde déviant et éminemment toxique, capable de le manipuler jusqu’à attenter à son intégrité psychique. Contemporain d’une époque – le début des années 1970 – dont il reflète les cauchemars et les hallucinations, Great Jones Street constitue une pénétrante approche des arcanes d’une pop culture au sein de laquelle s’inaugure la fusion de l’art, de la loi du marché et de la décadence urbaine.Sur les origines d’une scène culturelle toujours prégnante et dont la mythologie ne cesse de donner lieu à des revivals en tout genre, Don DeLillo apporte ici, loin des clichés qu’engendrent de pures récupérations mercantiles, un témoignage aussi authentique que visionnaire. 

 Pour Harold Bloom, Don DeLillo est un auteur plus complexe que l'étiquette de "postmoderniste" qu'on lui colle habituellement. Bloom dit que Outremonde est son chef-d'oeuvre (ce que peu de lecteurs désapprouvent) et pour lui, Don DeLillo est sans aucun doute l'un des grands écrivains de notre époque (parmi les écrivains vivants, il le classe dans les quatre meilleurs). Il dit qu'il est un « superbe inventeur ». De plus, DeLillo est pour lui un « high romantic » qui doit plus à Emerson, Thoreau et Whitman qu'à un postmoderne comme Thomas Pynchon. Paul Maltby est plutôt d'accord, parce qu'il a, (selon lui) : "an acknowledgement of a spiritual tone of life", ce qui représente un aspect du romantisme en littérature. (Toutes ces références sont dans le recueil de critiques sur Don DeLillo édité par Harold Bloom). Et dans son résumé de ce recueil de critiques, Chris Porter dit : "Concentrating on the «visionary moments» in The Names, White Noise and Libra, Maltby celebrates the anti-postmodern wonder and mystery that DeLillo foregrounds. These moments act in DeLillo as an "affirmation that the near-global culture of late capitalism cannot exhaust the possibilities of human experience." 

 Comme tous les romans de Don DeLillo, Great Jones Street semble de prime abord à l'opposé du romantisme mais sa poétique fait ressortir, d'une façon éclatante, les émotions humaines les plus profondes, ce qui n'est pas sans rappeler quelques grands romans de la période romantique. Un des éléments importants du romantisme est de faire passer les émotions avant la raison et sur ce point aussi, Great Jones Street récupère un peu du romantisme. 

 Ensuite, on doit dire que le style de DeLillo se prête moins bien à une histoire comme celle de Great Jones Street, surtout si on le compare à Mao II et Outremonde. La plume de cet auteur est l'élément crucial qui fait de ses romans des classiques à en devenir et ainsi, Great Jones Street devient un roman mineur dans l'oeuvre de ce grand écrivain, au même titre que Body Art et L'homme qui tombe. Par contre, une autre facette de cet écrivain est de montrer à la face du monde les clichés de la société pour ensuite en faire une critique subtile, et sur ce point, le présent roman est réussi. Comme pour Outremonde, mais d'une façon plus concise, DeLillo essaie de montrer le «sous-monde» de la société. Et cela est ici abordé avec le thème de la célébrité, de la musique, de la pop culture, du divertissement impérial. Le roman nous happe dès le début au sujet de la célébrité, (écrit sous la très belle plume de DeLillo) : «La célébrité nécessite toutes sortes d'excès. Je parle de la célébrité véritable, de la dévoration des néons, pas du crépusculaire renom d'hommes d'État sur le déclin ou de rois sans couronne. Je parle de longs voyages dans un espace gris. Je parle de danger, du bord qui cerne un néant après l'autre, de la situation où un seul homme confère aux rêves de la république une dimension de terreur érotique. Comprenez l'homme contraint d'habiter ces régions extrêmes, monstrueuses et vulvaires, moites de souvenirs de profanation. Si demi-fou qu'il soit, il se trouve absorbé dans la folie absolue du public ; même entièrement rationnel, bureaucrate en enfer, génie secret de la survie, il ne peut qu'être détruit par le mépris du public pour les survivants. La célébrité, cette espèce particulière, se nourrit de scandale, de ce que les conseillers d'hommes inférieurs considéraient comme de la mauvaise publicité - hystérie en limousines, bagarres au couteau dans l'assistance, litiges bizarres, trahisons, fracas et drogues. Peut-être l'unique loi naturelle régissant la célébrité véritable, est-elle que l'homme célèbre se voit, à la fin, contraint de se suicider. » 

Le personnage principal, la vedette, se cache par fatigue : « Les Américains recherchent la solitude de mille façons. Pour moi Great Jone Street correspondait à une période d'épuisement propice à la prière. Je devins un demi-saint, rompu aux visions, instruit par un sens de l'économie corporelle, mais déficient en termes d'authentique douleur. J'étais soucieux de me préserver en vue d'un supplice inconnu encore à venir et n'y travaillais pas en m'engageant dans des dialogues, en faisant plus de pas que ceux requis pour aller d'un endroit à une autre, ou en urinant si ce n'était pas nécessaire. » La Great Jones Street prend une place prépondérante et symbolique dans ce roman : « Lentement tout au long de Great Jones des signes de commerce se manifestèrent, expédition et réception, emballage pour l'exportation, bronzage à la demande. C'était une vieille rue. Ses matériaux étaient son essence même, ce qui explique sa laideur centimètre après centimètre. Mais on n'était pas dans le sordide irrévocable. Certaines rues qui dépérissent sont dotées d'une sorte de coefficient rédemption, de suggestion quant à de nouvelles formes sur le point de se développer, et Great Jones était de celles-là, suspendue dans l'attente du moment où elle se révélerait. Papier, ficelle, cuirs, outils, boucles, cadres-métalliques-et articles-de-fantaisie. Quelqu'un déverrouilla le portail de l'entreprise de sablage. De vieux camions arrivèrent en grondant sur les pavés de Lafayette Street. Chaque camion montait tour à tour sur le bord du trottoir, où plusieurs d'entre eux devaient rester toute la journée, un peu penchés, encerclés par des types ventripotents portant des blocs-notes, des factures, des listes de marchandises, et qui remontaient sans cesse leurs pantalons sur leurs hanches. Une femme noire sortit d'une épave de voiture abandonnée, en psalmodiant des bribes de chansons. Le vent fouettait depuis le port. » 

 Peu importe le sujet de ses romans, DeLillo a toujours le souci extrême de la prose bien écrite et Great Jones Street ne fait pas exception à la règle : 


 «Je longeai en taxi les cimetières sur la route de Manhattan et sa marée de lumière cendrée qui se brisait au sommet des gratte-ciels. New York avait l'air plus vieux que les villes d'Europe, sadique cadeau du XVIe siècle sous la menace permanente de la peste. Le chauffeur de taxi était jeune, pourtant, un gamin à taches de rousseur à la sobre coupe afro orangée. Je lui dis de prendre le tunnel. » Et un peu plus loin dans le roman : « Dans la soirée, je croisais des troupeaux de gens qui rentraient chez eux avec leurs journaux, porteurs d'une charge bien au-delà des simples poids et mesures. Ils remontaient une rue encore vérolée de néons et autres plaies larmoyantes, des hommes et des femmes presque en file indienne, courbés face au vent, tels des guides de montagne dressés à ne pas se plaindre, engagés pour rapporter ce fardeau turgescent et le dépiauter, rubrique après rubrique, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que la trace de l'encre sur leurs doigts. » 


 Cet écrivain est souvent considéré comme un prophète pour l'intuition juste qu'il a des changements qui surviendront dans la société et ce roman accroît davantage ce sentiment, parce que les médias d'aujourd'hui glorifient la célébrité encore plus, comme Don DeLillo l'avait prévu. Écrit 20 ans avant le suicide de Kurt Cobain, Great Jones Street le prédisait en quelque sorte. Ce roman intègre des extraits de chansons dans son corpus ce qui lui donne un aspect original. Le style est envoûtant, il rappelle un peu la période gothique, et le tout est écrit avec un souci de nous rappeler l'urbanité démentielle des grandes villes. Malgré mon paragraphe d'introduction, on retrouve plusieurs éléments du postmodernisme dans ce roman : paranoïa, médias, simulacres. Et tout cela est exceptionnellement bien traduit par Marianne Véron, (une de mes traductrices préférées), parce qu'elle a bien «saisi» la poésie de DeLillo. Pour plusieurs, le jeu, l'aspect ludique définit bien le courant du postmodernisme et Great Jones Street représente bien cela, notamment avec les paroles de chansons (et autres) intégrées dans la structure du roman. Le narrateur est le personnage principal, et dans ce roman, cela amène une inquiétante étrangeté si le lecteur accepte de se laisser transporter. Par moments, cela est augmenté par une action « de la chambre » - pourrait-on dire - qui est proche de celle de Paul Auster (le narrateur reste dans un appartement et différents personnages viennent lui parler). J'ai préféré le premier tiers du roman parce qu'ensuite, il tombe dans le roman déjanté, psychédélique, «sous acide», proche de ceux de Thomas Pynchon. Je crois que DeLillo est un meilleur écrivain que Pynchon mais malheureusement, il veut parfois tellement l'imiter que le pire de Pynchon ressort dans DeLillo.

mercredi 6 mai 2015

Le poids de la grâce, Joseph Roth


Ma note : 8/10 

 Voici la quatrième de couverture : L’œuvre de Joseph Roth est faite d’ironie, de dérision, d’humour et d’une infinie compassion pour ses personnages. Une grande liberté d’expression alliée à une précision méticuleuse, une extrême rigueur, en font l’un des plus grands prosateurs de la langue allemande. Il a ce goût viennois de la plaisanterie, de la pointe amère et sceptique. Mais il a aussi un côté « prophète » qui s’exprime en particulier dans Le Poids de la grâce, et qui l’apparente parfois à Isaac B. Singer. Treize romans, huit récits, trois volumes d’essais et de reportages et un millier d’articles... Voilà ce qui nous reste aujourd’hui de Joseph Roth. A un enfant qui lui posa un jour la question : « Pourquoi écris-tu toujours ? » il répondit simplement : « Pour que le printemps revienne. » 

 Le nom de famille (juif) "Roth" est pour le moins important en littérature au XXème siècle. Parmi ces nommés "Roth", il y en a trois qui se démarquent : Henry, Philip et Joseph. Les deux premiers sont Américains. Henry Roth est né en 1906 en Europe mais a immigré aux États-Unis. Il y est mort en 1995. Son oeuvre la plus connue est le roman L'Or de la terre promise parue en 1934. Philip Roth est quant à lui le plus connu et reconnu à notre époque. Il est né en 1933 à Newark et a donc aujourd'hui 82 ans. Il a gagné à peu près tous les prix littéraires imaginables, à l'exception du Nobel, et ce succès est dû, entre autres, à de magnifiques romans comme Le théâtre de Sabbath et La tache. Joseph Roth, l'écrivain qui nous intéresse ici, est né en 1894 et mort en 1939. En plus d'être romancier, il est aussi journaliste. Il écrit en allemand. Il est Autrichien et Le poids de la grâce a paru en 1930, ce qui le situe au centre de son oeuvre. Il est aussi considéré comme un de ses meilleurs romans. 

 Les romans familiaux comme celui-ci ont généralement une immensité, une longueur qui égale celle de l'histoire dont ils parlent. Ainsi, il est rare de retrouver, comme ici, un roman familial de 250 pages. Je pense à Anna Karénine qui était aussi vaste que la grandeur de son histoire. Joseph Roth s'aventure ainsi dans des sentiers à défricher et parsemés d'embûches. Nous suivrons Mendel Singer, un maître d'école pauvre qui a quatre enfants. Une série de tragédies le frappera au fil de notre lecture. Le plus jeune sera atteint d'un grave handicape qui le privera finalement de paroles. Le cadet quittera la famille pour faire fortune en Amérique. Le plus vieux se fera abattre à la guerre. Sa fille sombrera dans la folie et la femme de Mendel Singer mourra au milieu de toutes ces tragédies. La toile de fond (ou le fil rouge) de cette histoire sera la foi de Mendel. 

 Pour poursuivre avec le résumé, on pourrait prendre l'incipit comme un résumé en tant que tel : « Voici déjà bien des années que vivait à Zuchnow un homme qui avait pour nom Mendel Singer. Il était pieux, il craignait Dieu et n'avait rien d’extraordinaire : c'était, en somme, un de ces Juifs tels que l'on en voit tous les jours. Il exerçait modestement le métier de maître d'école. Sa maison, en tout et pour tout, ne comprenait qu'une cuisine, d'assez vastes dimensions ; il y inculquait aux enfants la connaissance de la Bible. Avec ardeur et conviction, il faisait chaque jour sa classe, sans jamais obtenir de succès éclatants. D'autres Juifs, avant lui, par milliers, par centaines, avaient vécu de même et, de même, enseigné. » Le personnage principal ne dégage peut-être rien d'intéressant pour son milieu et son époque, mais pour un Occidental contemporain, c'est tout autre : « Sa personne était tout entière insignifiante - insignifiant aussi, son visage au teint blême. Comme il portait toute sa barbe, celle-ci, d'un noir très quelconque, encadrait ses joues, et sa bouche disparaissait sous cette barbe. Ses grands yeux, noirs et indolents, sous des paupières trop lourdes, avaient l'air à demi voilés. Il gardait constamment sur la tête une calotte de reps noir, d'aspect démodé. Il était vêtu d'un cafetan, sorte de lévite mi-longue qu'on voyait aux Juifs de cette contrée et dont les pans, flottant au vent, venaient battre, d'un rythme régulier, les bottes de cuir de Mendel Singer quand il allait, de son pas pressé, par les rues de la ville. » 

 Sa femme est davantage superficielle, dans les stéréotypes de la société, à l'aise de vivre dans les clichés que cette société nous renvoie. Ainsi, sa femme devient jalouse par la force des choses, ce que, bien sûr, la société cherche à faire ressortir chez les citoyens : « Telles étaient les misères que déplorait, dans ses lamentations, Déborah, l'épouse de Mendel Singer. Étant femme, elle succombait parfois aux embûches du démon. Elle jetait des regards d'envie sur le bien des gens fortunés ; les bénéfices que réalisaient les commerçants suscitaient sa jalousie. À ses yeux, Mendel Singer faisait trop piètre mine. Tout était pour elle objet de reproches : leurs enfants, sa nouvelle grossesse, la cherté de la vie, les tarifs ridicules dévolus à l'enseignement, et souvent même le mauvais temps. Le vendredi, elle frottait le plancher jusqu'à ce qu'il devînt jaune comme du safran. Ses larges épaules exécutaient un mouvement saccadé, cent fois répété, de bas en haut, de haut en bas ; [...] ». Dès la première tragédie qui frappe la famille, celle d'avoir un enfant handicapé, l'on peut voir l'importance de la religion. L'obscurité frappera cette famille. En voici un passage écrit dans un style somptueux : « Malgré tout, depuis l'heure fatale de la vaccination, la crainte pesait comme un cauchemar sur le foyer de Mendel Singer ; le chagrin dévastait les cœurs dont le souffle brûlant harcèle sa proie sans relâche. Déborah pouvait désormais soupirer à loisir sans encourir les réprimandes de son mari. Quand elle priait, elle gardait plus longtemps que jadis son visage caché dans ses mains comme pour se créer des nuits à elle seule, où enfouir ses angoisses et, pour elle seule aussi, des abîmes d'obscurité où trouver en même temps une source de grâce. Car elle croyait que, selon l'Écriture, la lumière de Dieu se manifeste dans toute Sa splendeur en illuminant les ténèbres et que Sa bonté dispense au milieu de l'ombre Sa clarté. Cependant, les crises de Ménouhim ne cessaient pas. Déborah voyait ses trois aînés grandir, toujours grandir. Les échos trop bruyants de leur bonne santé avaient, pour la malheureuse, des accents de méchanceté et même d'hostilité à l'adresse de Ménouhim, le pauvre infirme. » 

Étrangement, le style est simple, moderne et classique en même temps. On ressent bien qu'il n'a pas pris une ride malgré la distance qui nous sépare de sa publication. Traduit d'une main de maître par P. Hofer-Bury, ce roman a paru en français chez Calmann-Lévy en 1965. On pourrait associer la forme et l'infrastructure du roman à un réalisme tardif, post-flaubertien, mais le côté «mystique» (et surtout la finale) renverse un peu la tendance générale. Cette finale est grandiose mais le roman est tellement court qu'on ne peut pas vraiment en profiter. L'écrivain ne prend pas assez de temps et d'espace pour développer ses personnages pour que ceux-ci donnent l'impression d'avoir un passé derrière eux, d'avoir une profondeur réelle-imaginaire respectable pour ce genre de livre. Le poids de la grâce donne l'impression d'avoir été écrit d'un même souffle. Pour reprendre le terme de Bakhtine, Joseph Roth semble écrire des romans « monologiques » comme Tolstoï et Flaubert plutôt que des romans polyphoniques comme Dostoïevski. (sur le site de fabula, ils expliquent le roman polyphonique). Avec son récit grandiose et tragique, ce roman promet de grandes choses mais semble avoir de la difficulté à tenir ses promesses. Cependant, c'est une histoire magnifique de résilience comme don Quichotte en était une dans un registre différent. Le poids de la grâce pourra être perçu comme austère et rébarbatif (tout le contraire du don Quichotte) mais la littérature n'a pas toujours à être «excitante». Selon moi, ce roman deviendra un classique mineur (s'il ne l'est pas déjà). Le style est parfois sublime, et la force de l'histoire est de faire ressortir nos émotions, surtout vers la fin. La religion est partout dans ce roman. Par exemple, pour apprendre au jeune handicapé à parler, Mendel ouvre la Bible et lit le premier passage. La religion s’immisce dans tous les aspects de l'histoire et cela aussi pourra rebuter nombre de lecteurs. 

Pour faire ressortir l'émotion du lecteur, Joseph Roth semble s'inspirer de Dickens et Les grandes espérances. Une technique facile qui est souvent utilisée. Il sépare des personnages en cours de récit pour subitement, et d'une façon inattendue, les réunir à la fin. Joseph Roth a du talent mais n'est pas un génie. Dans Promenade au phare, qui est écrit à la même époque, Virginia Woolf a été capable de combiner un style magnifique, poétique, avec un roman familial et surtout, avec une originalité qui porte de nos jours le nom de modernisme. Roth n'a pas été capable de le faire. Il s'est contenté d'imiter un peu les grands classiques en édulcorant ces grands chefs-d'oeuvre. Fondamentalement, La promenade au phare et Le poids de la grâce sont deux grandes épopées familiales, mais à l'extrême l'une de l'autre. Virginia Woolf a réussi sur tous les plans alors qu'avec un talent plus limité, Joseph Roth s'est contenté de subir l'influence du 19e siècle. Depuis que je lis les classiques (et j'inclus là-dedans les chefs-d'oeuvre contemporains), je réalise que l'histoire de la littérature n'est qu'une suite d'influence, d'inspiration, etc. Je crois que les meilleurs romans sont ceux qui «plagient» le mieux leurs «ancêtres». Mais parfois aussi, de grands génies comme Virginia Woolf s'échappent un peu de leur influence et deviennent de véritables incontournables parmi les classiques tandis que les Joseph Roth demeurent parmi les mortels, parmi les bons écrivains de leur époque... 

 Finalement, c'est un bon roman de Joseph Roth, mais vais-je relire un jour cet auteur ? Je ne crois pas !

dimanche 26 avril 2015

La planète de Mr. Sammler, Saul Bellow


Ma note : 8/10

 Voici la quatrième de couverture: « Notre espèce est-elle folle? Les preuves n’en manquent pas.» Ainsi pense Mr. Sammler, rescapé de l’Holocauste. Dans le New York décomplexé des années soixante, cet intellectuel d’un autre temps observe avec stupéfaction l’hédonisme ambiant. Et les promesses d’un avenir radieux lui semblent au contraire mener à plus de souffrance et de folie. Constat amer sur nos sociétés de consommation, La planète de Mr. Sammler est aussi un récit d’apprentissage, celui d’un vieil homme qui devra apprendre à compatir.

 Selon moi, la difficulté de la littérature, celle de l'acte d'écrire, c'est de trouver la subtilité nécessaire pour donner l'illusion au lecteur qu'il ne lit pas vraiment, étant donné qu'il se retrouve transporter confortablement par sa conscience (et parfois par son inconscient). Sur ce point, qui est extrêmement important pour être reconnu dans le «canon», Virginia Woolf, Dostoïevski et quelques autres grands écrivains sont insurpassables. Et plus je lis Saul Bellow, plus je reconnais en lui ce type de génie. Il a été capable de «saisir» la vie et surtout sa société pour en faire une critique sans employer trop de clichés, comme la plupart des autres écrivains américains ont le défaut de faire. C'est pour cela, entre autres, que l'Académie de Suède lui a donné le Prix Nobel de littérature.

  La planète de Mr. Sammler est un livre intéressant dans l'oeuvre de Saul Bellow, parce qu'il amène des éléments de l'Europe aux États-Unis par le truchement de ce singulier personnage d'Arthur Sammler. Le roman a été publié en 1970 et les années soixante y sont décrites dans un style très «yiddish» où la profusion de mots se mélange avec un vaste vocabulaire et une érudition éclatante. Arthur Sammler a 70 ans lorsqu'on le découvre. Il est l'antithèse de l'anarchiste. Il arrive à New York sans rien connaître des coutumes américaines, il est encore un Européen : « Il s'était mêlé des affaires des autres ce qu'un homme de soixante-dix ans ne devrait jamais faire à New York. C'était l'éternel problème avec Mr. Sammler : il ne se comportait pas comme un homme de son âge, n'évaluait pas correctement sa situation, lui qui, ici, ne bénéficiait pas de la protection que procurent le rang social et les privilèges de la distance conférée à New York par un revenu de cinquante mille dollars - adhésion à des clubs, taxis, déjeuner au distributeur. Pas de quoi se plaindre sérieusement, certes, mais les années où il avait été un «Anglais», deux décennies à Londres en tant que correspondant de journaux et de revues de Varsovie, lui avaient inculqué des comportements qui n'étaient pas particulièrement adaptés à un réfugié à Manhattan. Il employait des expressions dignes d'une salle des professeurs d'Oxford ; il avait la tête d'un assistant du British Museum. En classe à Cracovie, avant la Première Guerre mondiale, il était tombé amoureux de l'Angleterre. Par la suite, la vie l'avait débarrassé de presque toute cette idiotie. Il avait reconsidéré dans son ensemble la question de l'anglophilie, et il portait un regard sceptique sur les œuvres de Salvador de Madariaga, de Mario Praz, d'André Maurois et son colonel Bramble. » Arthur Sammler n'est pas l'homme pragmatique - raisonnable - américain : « De fait, il semblait ignorer son âge, ou à quelle étape de son existence il se trouvait. On le voyait à sa démarche. Dans la rue, il était tendu, vif, léger et insouciant, fantasque, ses cheveux de vieil homme en bataille sur sa nuque. Pour traverser, il brandissait son parapluie roulé pour montrer aux voitures, aux autobus, aux camions filant à toute allure et aux taxis fonçant sur lui la direction qu'il comptait emprunter. Il risquait de se faire écraser, mais il ne changerait pas sa manière d'aller à grandes enjambées, en aveugle. » Humble comme plusieurs immigrants, Sammler, contrairement à Herzog, n'est pas un raté : « N'éprouvant aucun plaisir à parler, privé de l'attention de son auditoire (il y avait beaucoup de bruit), il ne ressentait qu'une maigre satisfaction, fantôme ténu de la fierté que sa femme et lui avaient tirée de leurs succès anglais. De son succès à lui : un Juif polonais reconnu et accepté par les gens de la haute, par H.G. Wells. De même que, par exemple, avec Gerald Heard et Olaf Stapledon pour le projet Cosmopolis d'un État mondial, Sammler avait publié des articles dans News of Progress ainsi que dans l'autre revue, The World Citizen. Comme il l'expliqua d'une voix qui conservait des traces de sifflantes et de nasales polonaises, à peine perceptibles, le projet était fondé sur le développement des sciences de la biologie, de l'histoire et de la sociologie ainsi que sur l'application effective des principes scientifiques pour l'amélioration de la condition humaine ; l'édification d'une merveilleuse société mondiale planifiée, ordonnée : abolition de la souveraineté nationale, mise hors-la-loi de la guerre ; monnaie et crédit, production, distribution, transports, démographie, armement et cetera soumis à un contrôle collectif à l'échelle de la planète, éducation gratuite pour tous, liberté individuelle (compatible avec le bien-être collectif) poussée à l'extrême ; une société de services fondée sur une attitude scientifique rationnelle à l'égard de la vie. Avec une confiance et un intérêt croissants à mesure que ses souvenirs lui revenaient, Sammler disserta de Cosmopolis pendant une demi-heure, tandis qu'il réalisait combien ce projet, rempli de bons sentiments, avait été naïf et stupide. S'adressant au vide éclairé et agité de l’amphithéâtre à la coupole sale et aux appliques grillagées, jusqu'à ce qu'une voix forte et claire l'interrompe. On lui posait des questions. On l'apostrophait. » Cela se passait lors d'une conférence et elle se terminera mal étant donné que Sammler est déconnecté des autres : « Il ne regrettait pas d'avoir affronté les réalités, aussi attristantes et regrettables fussent-elles. Le résultat, cependant, c'est que Mr. Sammler se sentait quelque peu séparé des membres de son espèce, si ce n'est coupé - coupé non pas tant par l'âge que par des préoccupations trop différentes et trop éloignées, disproportionnées, les siennes portant sur le XIIIe spirituel, platonicien, augustinien. Il y avait le flot de la circulation, le flot des rafales de vent, et un soleil plutôt brillant pour Manhattan qui se déversait à flot par les ouvertures et les brèches de son corps. Comme s'il eût été sculpté par Henry Moore. Plein de trous, de manques. » Le roman suit (par les yeux de Sammler) un pickpocket et cela débouche sur l'allégorie de la société moderne. Bellow écrit surtout des romans à «personnages», et sa vision de ce roman devait être éclatante parce que son personnage principal est lui aussi éclatant. Ravelstein avait trop de thèmes, il y avait trop d'espoir pour ce qu'il était capable d'apporter. Même si les thèmes étaient importants, il ne les développait pas assez. Avec La planète de Mr. Sammler, l'histoire est plus «petite» mais elle est développée en profondeur, un peu le contraire de Ravelstein. 

 Contrairement à Herzog, Bellow utilise le «monsieur» pour Sammler. Et pourquoi ce titre était-il absent d'Herzog ? Je crois que c'est parce que Saul Bellow a créé un personnage davantage éloigné de ce qu'il est, et ainsi, le respect pour son personnage est plus grand, étant donné la distance. Il a aussi davantage de froideur avec Arthur Sammler. Bellow était, en quelque sorte, Herzog lui-même, notamment avec son enfance passée à Montréal. Bellow n'utilise pas tout le temps le «monsieur» avec Sammler, mais le titre est très évocateur à ce sujet. Dans ma chronique sur Herzog je comparais Saul Bellow à Philip Roth, deux écrivains fortement semblables. Par contre, Saul Bellow est celui qui «intellectualise» ses idées, ses sujets, son action romanesque, sa narration, alors que Philip Roth, qui hait au plus haut point la philosophie et les concepts abstraits, est un auteur «sanguin» qui, avec l'aide de sa prose, nous rentre sous la peau. Dans La planète de Mr. Sammler, les références du personnage principal sont souvent intellectuels pour expliquer le concret : « En tout cas, Mr. Sammler devait reconnaître qu'après avoir surpris une fois le pickpocket en action, il avait ardemment désiré le voir de nouveau à l'oeuvre. Il ne savait pas pourquoi. C'était un événement marquant, et illicite - ou du moins, opposé à ses principes fondamentaux - , et il mourait d'envie d'assister à sa répétition. Le souvenir d'une de ses anciennes lectures lui revint facilement en mémoire - le moment où, dans Crime et Châtiment, Raskolnikov abat la hache sur la tête nue de la vieille femme dont la natte de cheveux grisonnants clairsemés et tachés de graisse pend dans son cou, maintenue par un peigne en corne ébréché. Cela pour dire que l'horreur, le crime, le meurtre catalysent tous les phénomènes, les détails les plus banals de l'expérience. Dans le mal comme dans l'art il y a illumination. »

 En conclusion, les ressemblances avec Ravelstein et surtout avec Herzog restent nombreuses. Ce sont des romans qui offrent une place prépondérante aux digressions (Philip Roth avait raison de le comparer à Ulysse de James Joyce), au biographique, à la condition juive en Amérique, aux problèmes de la masculinité aux États-Unis, et finalement, dans tous ces romans, l'intellectualité saura plaire aux grands lecteurs. Saul Bellow est un des écrivains les plus «énergiques» que j'ai lus, avec Philip Roth et Roberto Bolaño entre autres.

jeudi 16 avril 2015

Herzog, Saul Bellow


Ma note : 8,5/10 

Voici la présentation de l'éditeur : Le héros de ce roman, Moses Herzog, professeur âgé de quarante-sept ans, jouissant d'une certaine renommée dans l'université où il enseignait, est abandonné par sa seconde femme, Madeleine. Il s'isole dans la maison de campagne du Massachusetts qu'il a habitée dans les premiers temps de son mariage, et traverse une grave crise nerveuse. Au bord de la folie, Moses Herzog se met à écrire des lettres à sa famille, à des collègues, aux membres du gouvernement, à des hommes célèbres vivants ou morts. Il se contente parfois de les imaginer, mais se garde bien de les envoyer à leurs destinataires. Victime de lui-même et du monde qui l'entoure, Moses Herzog revit tout son passé mêlé au présent. À travers cette correspondance passionnée, tumultueuse, se dessine l'autobiographie d'un homme américain des années 60 aux prises avec la société moderne. «Herzog» a connu aux États-Unis un très grand succès. Il a été couronné par le Prix international de littérature en 1965. 

 (Les citations de cette chronique renvoient à la nouvelle traduction française (2012) de Michel Lederer) 

 Dans «La tache» de Philip Roth, un ancien professeur d'université, dont on ne sait pas trop s'il est en train de perdre la tête, habite la campagne profonde et nous apprendrons, du crayon de Nathan Zuckerman, l'alter-ego littéraire de Roth, qu'il a été injustement accusé de racisme (quoique peut-être pas "si" injustement que cela). Dans «Le théâtre de Sabbath» de ce même Roth, nous découvrons la vie de Morris "Mickey" Sabbath, ancien marin et surtout, homme en perdition complète, perdant sur toute la ligne (de la vie). «Herzog» est un peu le croisement de ces deux romans, et il a été écrit bien avant eux, même si à la date de sa publication, Philip Roth avait déjà gagné le National Book Award (Goodbye Columbus). Avec «Herzog», Saul Bellow a lui aussi remporté le plus prestigieux des prix littéraires américains. 

Philip Roth est un grand lecteur de Bellow. Ce dernier est né à Lachine au Québec en 1915 et a émigré aux États-Unis avec sa famille à l'âge de neuf ans. Cette enfance demeurera très présente dans son oeuvre, notamment dans «Herzog» de même que sa condition de Juif (comme Philip Roth d'ailleurs). À propos de Herzog, Philip Roth dit :
«Tel est Herzog, la plus grande création de Bellow, le Leopold Bloom de la littérature américaine, à ceci près qu'avec Ulysse l'esprit encyclopédique de l'auteur se fait chair dans le verbe qu'il écrit, sans que Joyce confère jamais à Bloom sa vaste érudition, alors que dans Herzog Bellow donne à son héros, non pas seulement un état d'esprit, une tournure d'esprit, mais un esprit digne de ce nom.»
Les romans de Saul Bellow et de Philip Roth sont tellement semblables que l'on croirait qu'ils sont écrits par le même écrivain (Philip Roth, par contre, amène la sexualité plus loin que son collègue). Philip Roth a plusieurs lecteurs dans la francophonie, notamment à cause des excellentes traductions de Lazare Bitoun et de Josée Kamoun, mais ses lecteurs devraient lire aussi Saul Bellow pour plonger plus profondément dans les racines de son oeuvre. Bellow semble avoir influencé Philip Roth sur tous les plans. En premier lieu, les thèmes (avec ce personnage récurrent, celui de l'universitaire en perdition). Le style aussi ! De même que la structure et la forme (en écrivant surtout des biographies fictives). Comme Saul Bellow, Philip Roth prend le temps de décrire la vie de presque tous les personnages, parfois même ceux qui ont le moins d'importance. Bellow a eu aussi une influence considérable sur les critiques littéraires de notre époque. Il était, entre autres, le mentor de James Wood à l'Université de Boston. Saul Bellow, contrairement à Philip Roth, a été récompensé en 1976 du Prix Nobel de littérature (du temps où le comité donnait encore des prix aux Américains) « for the human understanding and subtle analysis of contemporary culture that are combined in his work ». Pourtant, 39 ans plus tard, Saul Bellow est encore mal édité en français. Tous ses romans ne sont pas disponibles, la plupart des éditions prennent de l'âge, etc. 

Le sujet de « L'homme qui se retire de la société, généralement dans les bois, pour ensuite écrire sa haine de cette société qu'il a quittée  » est un des plus grands clichés de la littérature. Les écrivains qui prennent cette avenue veulent certainement écrire des romans subtils, remplis d'inquiétante étrangeté, « sous la société », « en dessous du monde », mais le résultat est souvent l'inverse de cela, étant donné la récurrence de la chose. Cependant, quand c'est bien fait, cela peut donner de magnifiques romans comme «La tache» de Philip Roth (même si le narrateur est Nathan Zuckerman et non pas Coleman Silk) et ce «Herzog» de Saul Bellow, l'ancêtre des meilleurs romans de Philip Roth. 

Voyons maintenant ce que le contenu du roman nous réserve et le style de Bellow en tant que tel. Il nous dit que Herzog semble perdre la tête, mais la perd-il vraiment étant donné qu'il en a assez pour se questionner à ce sujet ? :
«Peut-être que j'ai perdu l'esprit, mais ça ne me dérange pas, songea Moses Herzog. D'aucuns le croyaient cinglé et pendant un temps, lui-même douta d'avoir toute sa tête. Mais aujourd'hui, bien qu'il se comportât bizarrement encore, il se sentait sûr de lui, gai, clairvoyant et fort. Comme envoûté, il écrivait des lettres à la terre entière, et ces lettres l'exaltaient tant que depuis la fin du mois de juin, il allait d'un endroit à l'autre avec un sac de voyage bourré de papiers. Il l'avait porté de New York à Martha's Vineyard, d'où il était reparti aussitôt; deux jours plus tard, il prenait l'avion pour Chicago, et de là, il se rendait dans un village de l'ouest du Massachusetts. Retiré à la campagne, il écrivit continuellement, fanatiquement, aux journaux, aux personnages publics, aux amis et aux parents, puis aux morts, à ses morts obscurs et, enfin, aux morts célèbres.»
En tout cas, Herzog a le sentiment d'avoir perdu :
« Se penchant sur sa vie, il se rendait compte qu'il avait tout raté - absolument tout. Sa vie était fichue, comme on dit. Mais comme elle n'avait jamais été grand-chose, il n'y avait pas grand-chose à regretter. Sur le canapé malodorant, pensant aux siècles passés, le XIXe, le XVIe, le XVIIIe, il retrouva, datant de ce dernier, une citation qu'il affectionnait : Le chagrin, Monsieur, est une manière d'oisiveté. Couché sur le ventre, il continua à faire le point. Était-il intelligent ou idiot ? En ce moment, il ne pouvait guère prétendre être intelligent. Il avait peut-être eu un jour les armes pour le devenir, mais il avait plutôt choisi d'être un rêveur, et les requins l'avaient nettoyé. Quoi d'autre ? Il perdait ses cheveux. Il lisait les publicités de Thomas, le spécialiste du cuir chevelu, avec le scepticisme de celui dont le désir de croire est profond, désespéré. »
En réalité, ce n'est pas vrai qu'il a tout perdu dans sa vie :
«Herzog ne renonça pas à une carrière universitaire en raison d'un quelconque manque de compétence. Au contraire, il jouissait d'une excellente réputation. Sa thèse, traduite en français et en allemand, avait fait autorité. Son premier ouvrage, bien que peu remarqué lors de sa publication, figurait maintenant dans de nombreuses bibliographies recommandées, et la jeune génération d'historiens le considérait comme le modèle d'une nouvelle approche de l'histoire - « une histoire qui nous intéresse, nous - personnelle, engagée - et qui regarde le passé tout en jugeant nécessaire de se référer au présent ». Marié à Daisy, Moses avait mené l'existence tout ce qu'il y a de plus banale d'un maître assistant, équilibré et respecté. Dans son premier travail, fruit de recherches objectives, il expliquait ce que le christianisme était au romantisme. Dans son second, il fut plus ferme, plus assuré, plus ambitieux. En réalité, il y avait beaucoup de rudesse dans son caractère. Il possédait une forte volonté et un talent pour la polémique, une prédilection pour la philosophie de l'histoire. »
Contrairement à «La tache», qui avait Nathan Zukerman comme narrateur qui racontait la vie de Coleman Silk, «Herzog» a une narration plutôt conventionnelle à la troisième personne du singulier mais les lettres écrites par Moses Herzog sont incorporées dans cette narration, ce qui lui donne sans aucun doute un aspect original et intéressant à lire. Pour le style d'écriture, on peut voir dans cet extrait de «Herzog» que Philip Roth, subséquemment, s'est inspiré de Saul Bellow. Dans sa narration, lorsque l'écrivain effleure le nom d'un personnage secondaire quelconque, - en l’occurrence Elias Herzog (le personnage principal se nomme Moses Herzog) - il se met à décrire sa vie :
« De retour chez lui, il essaya les vêtements. Le maillot de bain était un peu juste. Par contre, le chapeau de paille ovale, qui flottait sur ses cheveux encore bien fournis aux tempes, lui plut. Comme ça, il ressemblait à Elias Herzog, le cousin de son père, le représentant en farine qui, dans les années vingt, parcourait le secteur du nord de l'Indiana pour le compte de la General Mills. Elias avec son visage américanisé rasé de près, sérieux, mangeait des oeufs durs et buvait de la bière de contrebande- de la piva polonaise artisanale. Il tapait d'un coup sec les oeufs sur la balustrade de la véranda avant de les écaler minutieusement. Il portait aux manches des élastiques de couleur et un canotier pareil à celui-ci, posé sur une chevelure évoquant celle de son père à lui, Rabbi Sandor-Alexander Herzog qui arborait de son côté une barbe superbe, une barbe éclatante qui s'étalait et cachait le contour de son menton de même que le col en velours de sa redingote. »
«Herzog» est un roman plus pessimiste que «Ravelstein». Ce dernier était un très bon livre de fin de carrière. «Herzog» est aussi plus complet que lui et Saul Bellow aurait pu écrire le grand roman américain du 20e siècle, mais je crois que Philip Roth a dépassé le maître, en talent surtout (même si, comme je le disais, ces deux écrivains se ressemblent sur tous les plans) ! «La tache», «Le théâtre de Sabbath» et «Pastorale américaine» sont de meilleures œuvres. 

 Pour moi, la vie c'est la littérature, la littérature c'est la vie et Saul Bellow, comme Flaubert, Dostoïevski et bien d'autres avant, et après lui, a posé un jalon important dans cet édifice indestructible. Les livres sont plus importants que les humains. Ils survivent même à leurs auteurs. Certains personnages de fiction sont plus importants que nous. Don Quichotte sera encore important dans 500 ans. Et nous ? Que serons-nous dans 500 ans ? Eschyle est encore lu et joué 2500 ans après sa mort. Pensez-vous que les séries télé d'aujourd'hui seront encore regardées dans 2500 ans ? Ils ne dépasseront même pas 50 ans ! Il n'y a rien de plus important que la lecture. Les autres plaisirs de la vie nous rendent malades après quelque temps ou nous ennuient tout simplement. Mais pas la littérature. Elle est un peu comme la musique. Plus on lit, plus on veut lire et cela nous permet de nous rapprocher de l'ataraxie. La littérature c'est la vie, mais parfois, elle semble la dépasser !

lundi 6 avril 2015

Le Don, Vladimir Nabokov


Ma note: 9/10


Voici un extrait de la présentation du «Don» par Vladimir Nabokov lui-même : « Puisque le monde du Don est devenu tout aussi fantasmagorique que la plupart de mes autres mondes, je puis parler de ce livre avec un certain détachement. C'est le dernier roman que j'ai écrit, et que j'écrirai jamais , en russe. Son héroïne n'est pas Zina, mais la littérature russe. Les poèmes de Fiodor forment la trame du premier chapitre. Le Chapitre Deux est une aspiration vers Pouchkine dans l'évolution littéraire de Fiodor, et contient sa tentative de descritption des explorations zoologiques de son père. Le Chapitre Trois est sur Gogol, mais son centre réel est le poème d'amour dédié à Zina. Le livre de Fiodor sur Tchernychevski, une spirale à l'intérieur d'un sonnet, prend soins du Chapitre Quatre. Le dernier capitre combine tous les thèmes rpécédents et laisse pressentir le livre que Fiodor rêve d'écrire un jour : Le don. L'épigramme n'est pas une fabrication personnelle. Le poème qui sert d'épilogue parodie une stance d'Onéguine. Je me demande jusqu'où l'imagination du lecteur suivra les amants après la sortie de scène.

Pour ma part, je me demande si Nabokov lui-même aimerait son roman «Le Don». Cet écrivain valorise au plus au point Tolstoï et Flaubert, «Guerre et paix» et «Madame Bovary». Mais lorsqu'on analyse ces romans, ils sont extrêmement éloignés du «Don». Ils ont une forme et une structure « classiques », ou plutôt « classiquement romanesques » ! Ils ont un début, un milieu et une fin. Ils ont une intrigue, à tout le moins un récit, une histoire. La narration se fait dans les règles de l'art. Alors qu'avec «Le Don», un roman qui, personnellement, m'a complètement ébloui, Nabokov y va d'un exercice de style et le roman « à message » n'est pas loin non plus, même s'il semble détester ce genre. Cependant, comme plusieurs autres de ses livres, notamment «Feu pâle» et «Pnine», l'aspect « parodique » fait partie un peu du roman, Nabokov aimant se moquer des milieux intellectuels. Dans «Ada ou l'Ardeur», ce sont les traducteurs qui étaient la cible de Nabokov. En plus d'être un romancier, un des plus grands, Nabokov est un critique littéraire, professeur d'université, et un des critiques les plus difficiles, en tout cas le plus difficile que je connaisse. Rares sont les romans qui lui plaisent. Aussi, il faut dire que «Le Don» est peut-être plus proche des romans préférés de Nabokov au 20e siècle (avec ses nombreuses digressions, entre autres) : «Ulysse» de James Joyce, «À la recherche du temps perdu» de Marcel Proust et «La métamorphose» de Franz Kafka.

«Le Don» ne représente peut-être pas parfaitement l'oeuvre de Nabokov, mais selon moi, notamment en écrivant sur l'écriture elle-même, sur ses possibilités et ses non-possibilités, l'on sent bien que Nabokov lui-même savait à quel point il était talentueux, à quel point il était un génie. Et lorsqu'on fouille un peu dans ses entrevues et dans sa vie privée, cela semble se confirmer. Il connaissait vraisemblablement ses capacités, comme la plupart des génies littéraires. Selon moi, «Le Don» pourrait être classé parmi les romans de la méta-littérature. Un peu moins que «Feu pâle», et d'une façon différente aussi, mais c'est un roman sur la littérature, un roman qui se suffit à lui-même. Il a pris du temps à prendre forme : « Ce n'est qu'en 1952, presque vingt ans après ses premières ébauches, que parut une édition complète du roman [...] ». Contrairement à ce que j'en pense, Nabokov nous assure qu'il n'a rien à voir, ou presque, avec le personnage principal (sur une note ironique quand même) : « Je vivais à Berlin depuis 1922, donc à la même époque que le jeune homme dans le roman ; mais ni ce fait ni la parenté de nos intérêts, tels que la littérature et les lépidoptères, ne devraient pousser le lecteur à dire " Hum...hum... " et à confondre le créateur avec l'oeuvre. Je ne suis pas, et ne fus jamais Fiodor Godounov-Tchedyntsev. » Les références à la littérature pullulent à chaque chapitre dans ce roman : « Sur le trottoir, devant la maison (que j'habiterai moi aussi) se tenaient deux personnes qui étaient évidemment venues à la rencontre de leur mobilier (dans ma valise, il y a plus de manuscrits que de chemises). » ; « Un jour, pensa-t-il, je dois me servir d'une scène semblable pour commencer un bon vieux roman bien épais. » ; « mon recueil de poèmes a été publié ; et lorsque, comme maintenant, son esprit culbutait de la sorte, c'est-à-dire lorsqu'il se rappelait les quelque cinquante poèmes qui venaient juste de paraître. » Et c'est comme cela tout le roman, c'est un livre sur le monde des lettres. Aussi, on ne sait jamais vraiment si Nabokov y va d'un passage sérieux ou plutôt ironique. Par exemple, celui-ci où il tourne fort probablement en dérision les poètes et surtout, les critiques : « La stratégie de l'inspiration et les tactiques de l'esprit, la chair de la poésie et le spectre d'une prose translucide - telles sont les épithètes qui nous semblent caractériser avec une justesse suffisante l'art de ce jeune poète... Et après avoir fermé sa porte à clé, il sortit son livre et se jeta sur le canapé - il lui fallait le relire tout de suite, avant que l'excitation n'ait le temps de se refroidir, afin de vérifier la qualité supérieure des poèmes et de se préfigurer tous les détails de la haute approbation que leur avait accordé le critique intelligent, délicieux, et encore anonyme. » Mais tout de suite après, Nabokov y va d'un passage qui semble sérieux en décrivant une méthode de lecture (ou peut-être le passage avant était sérieux et pas celui-ci ?) : « Il lisait à présent en trois dimensions pour ainsi dire, explorant chaque poème avec soin, soulevé comme un cube parmi d'autres et baigné de tous les côtés dans cet air de campagne merveilleux et duveteux qui nous laisse toujours si épuisés le soir. En d'autres mots, tandis qu'il lisait, il réemployait tous les matériaux déjà amassés par sa mémoire pour l'extraction de ces poèmes, et reconstruisait tout, absolument tout, comme un voyageur qui revient et voit dans les yeux d'un orphelin, non seulement le sourire de sa mère qu'il avait connue dans jeunesse, mais aussi une avenue qui se termine dans un éclat de lumière jaune et cette feuille châtaine sur le banc, et tout, et tout. »


Comme le disait Nabokov dans sa présentation, le premier chapitre fusionne la poésie et la vie de Fiodor. Voici la forme adoptée par Nabokov (un extrait où il parle de sa jeunesse) :


« L'auteur a trouvé des mots efficaces pour décrire les sensations éprouvées en effectuant la transition à la campagne. Quel plaisir, dit-il, quand

On n'a plus besoin de mettre une casquette 
Ou de changer ses chaussures légères,
Pour aller courir encore au printemps
Sur le sable couleur de brique du jardin.

A l'âge de dix ans, un nouvel amusement fut ajouté. Nous étions encore en ville lorsque la merveille fit son entrée en roulant. Assez longtemps, je la menais d'une chambre à l'autre par ses cornes de bélier ; avec quelle grâce timide ne roulait-elle pas sur le parquet jusqu'à ce qu'elle s'empale sur une punaise ! En comparaison de mon vétuste petit tricycle bruyant et pitoyable dont les roues étaient si minces qu'elles s'enfonçaient même dans le sable de la terrasse du jardin, la nouvelle venue possédait une céleste légèreté de mouvement. Ceci est bien exprimé par le poète dans les vers suivants :

Oh, cette première bicyclette ! 
Sa splendeur, sa hauteur,« Dux » ou « Pobiéda » inscrit sur son cadre,
Le silence de son pneu étanche ! 
Les vacillements et les tortillements sur l'avenue verte
Où les taches de soleil vous glissent sur les poignets
Et où les taupinières surgissent menaçantes
Et annoncent votre chute !
Mais le lendemain, on les effleure
Et comme dans un monde de rêve le soutien fait défaut,
Et faisant confiance à cette simplicité de rêve
La bicyclette ne s'écroule pas. »

C'est un roman extrêmement difficile d'approche, autant que «Feu pâle» mais pas pour les mêmes raisons. Pour Nabokov, le «bon goût» en littérature, en écriture, est primordial, et sur ce point, il est réussi. L'écrivain incorpore des poèmes à la prose contrairement à «Feu pâle» où il commençait avec un long poème pour en donner l'explication en prose, et par la suite, nous constations que tout cela formait le roman en tant que tel. Même s'il se suffit à lui-même, je crois que «Le Don» pourrait servir d'introduction au chef-d'oeuvre ultime qu'est «Feu pâle» dans un sens différent de «Pnine», qui lui, exerçait aussi cette vocation. Je crois que toute l'oeuvre de Nabokov converge vers «Feu pâle», même les romans écrits après. Dans «Le Don», c'est l'apprentissage du métier des lettres qui pourrait lui servir d'introduction.

«Le Don» est le genre de roman que j'affectionne particulièrement parce que sa relecture nous en apporte davantage que lors de notre première lecture. De plus, avec ce livre, on n'est pas dans le roman-roman. Nabokov est sans aucun doute l'un des meilleurs romanciers de l'histoire, et il nous signe ici un roman sur la littérature en général et l'écriture en particulier. Alors, malgré ses défauts et son côté rébarbatif, on se doit d'y jeter un œil ! Nabokov répond parfaitement aux trois critères posés par Harold Bloom pour évaluer la littérature : « aesthetic splendor, intellectual power, and wisdom ». Et bien sûr, lorsque Bloom parle de la lecture «profonde», du plaisir «difficile», je pense immédiatement à Nabokov (même si Bloom, dans ce passage, parle de la lecture et non pas des écrivains): 


“We read deeply for varied reasons, most of them familiar: that we cannot know enough people profoundly enough; that we need to know ourselves better; that we require knowledge, not just of self and others, but of the way things are. Yet the strongest, most authentic motive for deep reading…is the search for a difficult pleasure.” 


Ce roman est capable d'épater aussi bien avec ses thèmes profonds et intellectuels comme la « littérature » et « l'écriture », qu'avec sa prose poétique d'une esthétique sublime. En voici un exemple :


« Il pleuvait encore légèrement, mais, avec l’insaisissable soudaineté d'un ange, un arc-en-ciel avait déjà fait son apparition. Il demeura suspendu au-dessus du champs moissonné en un langoureux étonnement de lui-même, rosâtre et vert avec une suffusion violacée le long de sa lèvre intérieure, dominant l'orée d'un bois lointain dont il laissait transparaître une partie frémissante. Des flèches de pluie égarées qui avaient perdu à la fois le rythme et le poids et la capacité de faire le moindre bruit, étincelaient à l'aventure, ici et là, dans le soleil. Là-haut, dans le ciel lavé par la pluie, de derrière un nuage d'une ravissante blancheur qui brillait de tous les détails d'un moulage monstrueusement compliqué. »


lundi 30 mars 2015

Mes lectures des trois derniers mois

 Et voilà !

Janvier

1-La description du malheur - à propos de la littérature autrichienne - W.G. Sebald 9/10

2-Disgrâce - J.M. Coetzee 8,5/10

3-Un singulier regard - Fernando Pessoa 8/10

4-L'imitateur - Thomas Bernhard 7/10

5-Oui - Thomas Bernhard 8/10

6-Le livre d'un homme seul - Gao Xingjian 8,5/10

7-La guerre des mondes - H.G. Wells 8/10

8-La chambre de Jacob - Virginia Woolf 8/10

9-Le journal de Kafka - 7/10

10-Prométhée enchaîné - Eschyle 10/10 (un des meilleurs livres que j'ai lus dans ma vie)

11-Médée - Euripide 10/10

12-Lettres à un jeune poète - R.M. Rilke 10/10

13-Commentaires sur Lettres à un jeune poète - Jean-Michel Maulpoix 8/10

14-Théorie de la justice - John Rawls 8/10


Février 

1-Leopardi - Pietro Citati 10/10

2-Biographie Schopenhauer - Didier Raymond 8/10

3-Auprès de moi toujours - Kazuo Ishiguro 8/10

4-Les cahiers de Malte Laurids Brigge - R.M. Rilke 8/10

5-Les Années - Virginia Woolf 8/10

6-Vers le phare - Virginia Woolf 9/10

7-Le neveu de Wittgenstein - Thomas Bernhard 8/10

8-Dora Bruder - Patrick Modiano 8,5/10

9-Genius - Harold Bloom 10/10

10-Ruin the sacred truths - Harold Bloom 8/10

11-Villa triste - Patrick Modiano 7/10

12-Livret de famille - Patrick Modiano 7,5/10

13-Shakespeare : théâtre et poésie - Yves Bonnefoy 8/10

14-Les treize pas - Mo Yan 8,5/10

15-Le songe d'une nuit d'été - Shakespeare 10/10


Mars 

1-Lettre d'une inconnue - Stefan Zweig 8,5/10

2-Oblomov - Gontcharov 8,5/10

3-L'absence - Peter Handke 8,5/10

4-Des putains meurtrières - Roberto Bolano 8,5/10

5-La caverne - José Saramago 8/10

6-Candide - Voltaire  7/10

7-Les joyeuses commères de Windsor - Shakespeare 7/10

8-Le soir des rois - Shakespeare 8/10

9-Chronique de l'oiseau à ressort - Haruki Murakami 7,5/10

10-Les contes de Canterbury - Chaucer 7/10 (problème : la traduction)

11-Moby Dick - Herman Melville - 9/10

12-Danse Danse Danse - Haruki Murakami 8/10

13-Zuckerman enchaîné - Philip Roth 9/10

14-Martin Heidegger - George Steiner 7/10

15-Collectif Nietzsche : Les cahiers de l'Herne - 8/10

16-Dits et écrits - Michel Foucault 8/10






lundi 23 mars 2015

Oblomov, Gontcharov


Ma note: 8,5/10


Voici la quatrième de couverture: Partisan de la position allongée, Oblomov ne trouve le bonheur que dans le sommeil. Ni son ami Stolz, incarnation de l'énergie et de l'esprit d'entreprise, ni la belle Olga avec qui se nouera l'embryon d'une idylle, ne parviendront à le tirer de sa léthargie. Entreprendre et aimer sont décidément choses trop fatigantes. Grand roman de mœurs, Oblomov offre une satire mordante des petits fonctionnaires et des barines russes. La première partie du texte constitue un véritable morceau de bravoure, irrésistible de drôlerie, décrivant les multiples tentatives toutes vouées à l'échec d'Oblomov pour sortir de son lit. La profondeur du roman et la puissance du personnage d'Oblomov n'ont pas échappé à des philosophes comme Levinas. L'inertie du héros est moins une abdication que le refus farouche de tout divertissement. 
L'humour et la poésie sont au service d'une question que Gontcharov laisse ouverte : et si la paresse, après tout, était moins un vice qu'une forme de sagesse?

Ce qui m'a le plus frappé chez Gontcharov, c'est le style, d'une puissance inouïe. Il se compare à Dostoïevski, tant par cette puissance que par la profondeur, le ruissellement des mots aussi. Gontcharov a moins publié que Dostoïevski et cela l'empêche d'être aussi reconnu que lui. Pouchkine est le plus grand écrivain de la Russie, on dit même que la langue russe est celle de Pouchkine comme le français est celle de Molière, l'anglais celle de Shakespeare, l'espagnol celle de Cervantès et l'allemand celle de Goethe. Lorsqu'on lit Gontcharov et Dostoïevski, on retrouve dans leurs romans la même ironie que dans ceux de Gogol. Tolstoï est peut-être celui qui se détache de cela parce que l'humour russe, et surtout son ironie, y sont moins présents. Selon Harold Bloom, Tolstoï est capable de créer des personnages masculins et féminins alors que Dostoïevski est seulement capable de créer des personnages masculins. J'ai remarqué, en lisant Oblomov, que même sur ce point, Gontcharov se rapproche davantage de Dostoïevski. Oblomov est un grand roman de personnages « hommes » alors qu'il ne semble pas capable de créer des « femmes », comme Dostoïevski. Ses thèmes sont aussi moins universels que ceux de Tolstoï et bien sûr, que ceux de Dostoïevski aussi, ce qui lui laisse encore moins de place dans le « canon » littéraire. Oblomov est surtout connu en Russie. Ce pays est un des seuls qui a une aussi grande tradition littéraire, avec d'aussi grands écrivains. Lorsque Nabokov énumère ses écrivains russes préférés, Dostoïevski n'y apparaît pas, de même que Gontcharov : « Tolstoï est le plus grand des romanciers et nouvellistes russes. En écartant Pouchkine et Lermontov, ses précurseurs, on pourrait distribuer les prix de la façon suivante : premier, Tolstoï ; deuxième, Gogol ; troisième, Tchekhov ; quatrième, Tourguéniev. » Pour ma part, au 20e siècle, mes romanciers préférés sont Autrichiens (entre autres : Rilke, Musil, Handke, Jelinek, Bachmann, Zweig, Bernhard). Je ne vois pas un autre pays qui en a un aussi grand nombre. Il y a certes le Portugal avec Pessoa et Saramago et l'Irlande avec Joyce et Beckett, mais leur nombre est moins grand qu'en Autriche. Et pour le 19e siècle, contrairement à ce que disait Léon Trotski (selon lui les Français étaient les meilleurs), je crois que les Russes sont les plus grands, avec tous les écrivains titanesques qu'ils ont ! Et Gontcharov a bel et bien sa place dans ce panthéon de grands noms.

Malgré toutes les qualités d'Oblomov, les questionnements philosophiques et métaphysiques qui en découlent surpassent peut-être en intérêt la puissance du roman. Selon moi, la dernière phrase de la quatrième de couverture est au cœur de ces questionnements : « L'humain et la poésie sont au service d'une question que Gontcharov laisse ouverte : et si la paresse, après tout, était moins un vice qu'une forme de sagesse ? ». Il faut remonter au bouddhisme pour en avoir un début de réponse, et ce, très indirectement  :

« L'homme qui s'attache à cueillir les plaisirs comme des fleurs, est saisi par la mort qui l'emportera comme un torrent débordé emporte un village endormi. »

« Celui qui est le maître de lui-même est plus grand que celui qui est le maître du monde. »


« Deux choses participent de la connaissance : le silence tranquille et l'intériorité. » 


(les citations sont de Bouddha)


La lecture du roman apporte davantage de questionnements que de réponses. Voyez comment agit Oblomov, qui il est, et qu'est-ce qui amène ce questionnement philosophique à notre conscience lors de la lecture de ce livre :

« Sa pensée voltigeait sur son visage comme un oiseau, tournoyait dans son regard, se posait sur ses lèvres entreouvertes, se cachait un instant dans les plis de son front, puis disparaissait complètement, et l'insouciance alors éclairait tout son visage. Et de son visage cette insouciance se transportait dans toutes les poses de son corps, et même jusque dans les plis de sa robe de chambre. Parfois son regard s'obscurcissait, prenait une expression qui semblait dénoter la fatigue ou l'ennui. »

D'emblée, Gontcharov explique que l'on peut voir son personnage de plusieurs façons et que les yeux de celui qui regarde prennent toute l'importance : « Un observateur froid et superficiel, jetant sur lui un regard à la dérobée, eût conclu : ce brave homme est plutôt un simple. Mais un autre, plus profond, plus sympathique aussi, et qui aurait bien examiné ce visage, s'en serait allé plein de pensées agréables, et avec le sourire. »

Oblomov n'a pas une grande connaissance de ce qui se passe à l'extérieur de chez lui : « - Mais d'où sortez-vous, Oblomov ? Il ne connaît pas Dachenka ! Mais toute la ville perd la tête, rien qu'à la voir danser ! Ce soir nous allons avec Micha au ballet ; il lui jettera un bouquet de fleurs. Seulement nous devons l'introduire auprès d'elle : c'est encore un enfant, un novice... Ah, il faut que je m'en aille... pour trouver des camélias... »

Tout ce qui se passe à l'extérieur ennuie Oblomov, surtout le commerce du monde. Voici un des nombreux dialogues du roman :
« -Impossible ! J'ai donné ma parole aux Moussinski. C'est leur jour. Mais venez-y aussi, je vous présenterai !
-Non, qu'y ferais-je ?
-Que feriez-vous chez les Moussinski. Mais la moitié de la ville y va, voyons ! On y parle de tout !
-C'est justement ce qui m'ennuie, dit Oblomov.
-Alors, fréquentez les Mezdrov, interrompit Volkov. Là, on ne parle que d'une seule chose : d'art. Tantôt il s'agit de l'école vénitienne, tantôt de Bach et de Beethoven, tantôt de Léonardo de Vinci...
-Rien que d'une chose ! Mais c'est d'un ennui ! Des pédants, voilà ce qu'ils sont sans doute, reprit Oblomov en bâillant. »

Pour Giacomo Leopardi, le grand poète italien (et mon écrivain préféré), l'illusion est d'une importance cruciale dans la vie, de même que l'ennui : 

« L’ennui est, en quelque sorte, le plus sublime des sentiments humains. Je ne crois pas que de l’examen de ce sentiment naissent les conséquences que beaucoup de philosophes ont cru en tirer ; mais cependant ne pouvoir être satisfait par aucune chose terrestre et, pour ainsi parler, de la terre entière ; considérer l’étendue incalculable de l’espace, le nombre et la masse prodigieuse des mondes, et trouver que tout est pauvre et petit pour la capacité de notre âme ; se figurer le nombre des mondes infini, l’univers infini et sentir que son âme et son désir sont encore plus grands que cet univers, et toujours accuser les choses d’insuffisance et de nullité, et souffrir de manque et de vide et, par là, d’ennui : – voilà pour moi le plus haut signe de noblesse et de grandeur qui se voie dans la vie humaine. Aussi l’ennui est-il peu connu des hommes médiocres, et très peu ou point des autres animaux. »

Pour Oblomov, cela semble être un peu la même chose, l'illusion, l'imagination et l'ennui prennent toute la place et deviennent beaucoup plus importants que la réalité. Un peu aussi comme le don Quichotte de Cervantès. Voici le flot de conscience d'Oblomov : « "Te voilà enchaîné, mon pauvre ami, enchaîné jusqu'aux oreilles", songea Oblomov en le suivant des yeux. "Et comme il est aveugle et sourd à tout ce qui se passe dans le monde ! Mais il arrivera, il brassera de grandes affaires, et il récoltera tous les grades... Chez nous, on appelle cela : faire carrière. La volonté, l'intelligence, les sentiments, à quoi bon ? Et avec ça il travaille, travaille, de midi à cinq heures au bureau, et de huit heures à minuit chez lui !" Oblomov éprouvait une joie paisible à l'idée que de rester étendu sur son divan, et il s'enorgueillissait de n'avoir pas de dossiers à présenter, de documents à rédiger ; bref, de pouvoir donner libre cours à ses sentiments et à son imagination. » Nietzsche a déjà écrit sur le dur labeur qui brime notre bonheur :

« Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la « bénédiction du travail », je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd'hui, à la vue du travail - on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir -, qu'un tel travail constitue la meilleure des polices, qu'il tient chacun en bride et s'entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l'indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l'amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l'on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l'on adore aujourd'hui la sécurité comme la divinité suprême. » 

Oblomov a tout pour devenir écrivain, il ne lui manque qu'un peu de volonté : « - Exactement, déclara Penkine. - Vous avez beaucoup de doigté, Ilia Ilitch, vous dévriez écrire !... J'ai réussi, par ailleurs, à dénoncer les manières autocratiques du maire, la perversion des moeurs provincinciales, la déplorable organisation [...] »

Fernando Pessoa disait une bien drôle de chose sur les porcs du destin, et selon moi, cela pourrait s'appliquer en partie à Oblomov :

« Il y a des porcs à qui répugne leur propre saleté, mais qui ne s'en écartent pas, retenus par le même sentiment, poussé à l'extrême, qui fait que l'homme épouvanté ne fuit pas le danger. Il y a des porcs du destin, comme moi, qui ne s'écartent pas de la banalité de leur vie quotidienne en raison même de l'attrait exercé par leur propre impuissance. Ce sont des oiseaux fascinés par l'absence du serpent ; des mouches qui restent collées à un tronc d'arbre sans rien voir, jusqu'au moment où elles arrivent à la portée visqueuse de la langue du caméléon. »                                                                                         .

En terminant, il faut savoir que Tolstoï et Dostoïevski adoraient ce roman. Celui-ci est plein d'humour, plein d'ironie. Comme Gogol, il fait une critique de la bourgeoisie russe mais comme je le disais, le plus important selon moi, c'est le questionnement sur l'action (la vie pratique) contre l'inaction (l'imagination). Pour Oblomov, la vie est trop brève, le temps est trop court pour perdre son existence à travailler, à s'occuper. C'est un roman du paradoxe. Oblomov mène un peu la même vie que les prisonniers, mais le vent de sa liberté souffle plus fort que pour le commun des mortels. Je comparais la philosophie derrière Oblomov avec le bouddhisme mais je dois dire que le personnage principal n'est pas « bouddhiste », qu'il est très aristocrate, quasi-occidental, et souvent mesquin, irascible, capricieux, difficile à vivre, etc. Il se détache réellement de la tradition littéraire avant lui, ce qui fait assurément de Gontcharov un grand innovateur. Mais pour la forme, Oblomov est assez représentatif de son époque. Comme les autres classiques du 19e siècle, il alterne entre la narration romanesque (avec les longues descriptions) et les très longs dialogues. Il emprunte au carnavalesque. Il est aussi parfois cinématographique dans ses descriptions (avant l'heure).