mercredi 25 septembre 2013

Docteur Pasavento, Enrique Vila-Matas


Ma note: 8/10

Voici la présentation de l'éditeur: « J’ai décidé tout à coup d’arrêter de tourner autour du pot et de disparaître moi-même. Disparaître, tel était le grand défi. » Écrivain, Andrés Pasavento a en horreur la gloire littéraire. Caché à Naples, où il se fait passer pour un docteur en psychiatrie, il aurait pourtant bien aimé qu'on le recherche, à l'instar d'Agatha Christie. Mais il doit peu à peu affronter la vérité : personne ne pense à lui. Sur les traces du poète Robert Walser, son modèle dans l’art de n’être rien, il poursuit alors son errance en Suisse et tente véritablement de disparaître. Né à Barcelone en 1948, Enrique Vila-Matas est l’auteur d’une œuvre profondément originale qui brise les conventions d’écriture pour explorer des thèmes comme le mensonge, l’imposture ou la disparition. Il a reçu le prix Médicis étranger en 2003 pour Le Mal de Montano.

Collègue et ami de Roberto Bolaño, mon écrivain préféré, Enrique Vila-Matas est, de plus, souvent considéré comme le meilleur écrivain contemporain de langue espagnol avec ce même Bolaño. "Docteur Pasavento" nous amène sur les traces de deux autres écrivains extrêmement importants pour moi, Agatha Christie et Robert Walser. Il s'inspire d'un fait divers pour la première mais fondamentalement, ce roman est inspiré de la vie et de l'oeuvre du second.

D'emblée, on ne sent pas la rage littéraire qui enflamme les écrits de Roberto Bolaño, non plus la folie créatrice et géniale de Robert Walser. Par contre, avec Vila-Matas, et c'est frappant dès le début lorsqu'il écrit sur Montaigne et Descartes, on voit une érudition et un désir très fort d'écrire sur la littérature elle-même et ainsi, le résultat est très "littéraire", pris dans l'abstrait, éloigné du roman réaliste. Le personnage principal, l'écrivain Pasavento, est passionné du thème de la disparition et il veut ressuscité sous une autre persona. Il a les mêmes goûts littéraires que moi, ce qui m'a fait apprécier le roman, et il est passionné, le mot est faible, par Robert Walser, autant que je le suis. On assistera à la désintégration de sa personnalité plus le roman avance. Il admire "le glissement vers le silence" de Walser et tentera de l'imiter. À travers cette quête du rien, si l'on prend pour acquis que disparaître c'est n'être rien, Vila-Matas appuiera sa thèse sur une foule de références aux grands auteurs, même si Walser reste le point central, parce que l'on sent qu'il lui rend un vibrant hommage. Pasavento, quant à lui, nous écrit de sa disparition, où il devient effacé. Il écrit à la première personne pour ne pas masquer son "je" avec un "il" comme d'autres auteurs le font.

Je crois que Vila-Matas est proche d'un Kundera, d'un Musil, d'un Sollers. Et un peu d'un Carrère et d'un Auster. Il écrit sur un thème cher à Cioran et Emily Dickinson. C'est un roman qui se rapproche de la métaphysique, de la leçon d'écriture aussi. Il analyse la relation entre la réalité et la fiction à travers une utopie personnelle qui débouche sur la conquête ultime du moi dans le but de se débarrasser de la persona. Le style est précis, mais il n'a pas un vocabulaire extraordinaire. Si on rassemble tous les éléments qui donnent la forme à un roman, "Docteur Pasavento" est agréable à lire.

Cependant, je pense que ce bouquin aura du mal à plaire à tous. Les références sont trop nombreuses, on est davantage dans l'étalage de connaissances que du roman en tant que tel. C'est proche de l'essai. Il y a tellement de références qu'elles peuvent parfois devenir encombrantes, surtout au début où j'ai eu peine à rentrer dans ce livre. Avec toutes ces citations, le lecteur est en droit de se demander si Vila-Matas s'est vraiment accaparé son roman (et son sujet, la disparition volontaire). Mais finalement, même si le début a été ardu pour moi, une fois rentrée, on n'y sort pas !

mercredi 11 septembre 2013

1Q84, Haruki Murakami



Ma note: 8,5/10


Livre 1 : Immense fresque de plus de 1600 pages, "1Q84" est divisé en trois livres, dont le premier couvre la période des mois d'avril à juin. La référence à Orwell se limite surtout pour le titre (en effet, on prononce la lettre "Q" en japonais comme le chiffre "9", ce qui donne 1984) parce que, ensuite, le roman en tant que tel n'est pas vraiment du même genre que celui de George Orwell et les références que l'on retrouve dans le bouquin sont négligeables. Dans "1Q84" on est dans la science-fiction générale alors que le "1984" d'Orwell était un roman d'anticipation. Dans le premier volume de "1Q84", deux personnages, aux antipodes l'un de l'autre, évoluent dans un univers réaliste au départ, et sous la plume de Murakami, cet univers basculera vers une réalité "décalée" pour nos deux protagonistes. Le style d'écriture de Murakami permettra d'établir un rythme excessivement lent, en volupté, qui nous donnera la sensation d'être bien installé dans cet univers qui deviendra de plus en plus inquiétant mais aussi liquéfié, magique, hors de notre portée psychique. Les deux personnages sont Tengo et Aomamé. Le premier est un écrivain, enseignant de mathématiques, qui deviendra un écrivain fantôme à succès. Le second, est une tueuse à gages pour le moins spéciale, qui tue avec un pic à glace, seulement des hommes qu'elle croie coupables. La force du roman, ce sont ces deux personnages d'une profondeur rare en littérature et que l'on verra évoluer dans une réalité qui change peu à peu d'apparence. Le rythme très lent de Murakami, qui est par moments une faiblesse autant qu'une force à d'autres moments, permettra d'exploiter encore plus la profondeur des personnages en revenant constamment sur leur attitude, leur caractère, leur façon de vivre, en décrivant souvent les mêmes facettes de leur personnalité mais d'un angle différent. Aomamé remarquera que les costumes des policiers changent, et plus loin dans ce premier livre, une deuxième lune apparaîtra. Quant à Tengo, ce sera plus subtil, de léger étourdissement l'assaille avec une petite voix à l'intérieur qui lui murmure. Aussi, il y aura cet étrange roman qu'il doit réécrire et les Little People qui parsèment le roman. De plus, il rencontrera "Le maître" qui lui parlera de la secte des "Précurseurs" qui semble avoir un étrange lien avec le roman qu'il réécrit. Pour Aomamé surtout, la réalité de 1984 basculera vers celle de "1Q84", tranquillement, avec lenteur. Dans ce premier volume nous assisterons seulement au prologue de cette nouvelle réalité parce que l'auteur prend un temps énorme pour placer son histoire. Il prend aussi le temps de placer d'autres personnages plus secondaires, comme l'auteur Fukaéri qui a écrit "La Chrysalide de l'air" (que Tengo réécrit), en plus de Komatsu, l'éditeur de Tengo et mentor littéraire. Quant à Aomamé, elle rencontre son employeur (rappelons qu'elle est tueuse à gages), elle rencontre Tamaru, elle rencontre Ayumi. Et pour l'histoire, les deux récits développés en parallèle par le biais de Tengo et Aomamé commencent à se fondre l'un dans l'autre avec "La Chrysalide de l'air" et la vie d'Aomamé.

Livre 2 : La fin du premier livre traite surtout de la secte des "Précurseurs" et nos deux personnages principaux convergent petit à petit vers cette secte pour des raisons différentes. Aomamé est chargée par son supérieur de retrouver Tsubasa, une fillette du "safe house" disparue et d'éliminer le chef de la secte des "Précurseurs". Tengo doit retrouver l'auteur des "Chrysalide de l'air". Les Little People ont à voir avec ces deux intrigues parallèles qui se rejoindront plus tard. Ensuite, Tengo se voit offrir une occasion en or de terminer son roman en chantier, par une subvention d'une mystérieuse organisation. Et entretemps, nous découvrons que Tengo et Aomamé se sont déjà connus, à l'école primaire, et surtout, qu'ils ne se sont jamais oubliés malgré la brièveté de leur rencontre. La copine policière d'Aomamé, Ayumi, décède d'une sauvage agression. Aomamé se remet en question. Tengo semble avoir ouvert, avec Fukaéri, quelque chose de très puissant en plaçant leur effort en commun pour écrire "La Chrysalide de l'air". L'imagination se mêle à la réalité et c'est vers cette piste que semble nous diriger Murakami. Tengo retrouve Fukaéri sans l'avoir recherché activement. Aomamé finit par rencontrer "Le leader" de la secte en se faisant passer pour une massothérapeute. Elle découvre qu'il a réellement d'étranges pouvoirs. Elle apprendra qu'elle a vraiment pénétré dans l'année 1Q84. "Le leader" explique tout à Aomamé, ce que sont les Little People, leur puissance quand les gens comme Aomamé passent en 1Q84 et les anti-Little People qui se forment pour garder l'équilibre. Et surtout, il lui explique que 1Q84 n'est pas un monde parallèle mais un deuxième temps qui se forment et qu'une poignée d'individus peuvent voir. Les deux lunes servent d'aiguillage. Aomamé découvrira qu'elle et Tengo font partie du virus et de l'anti-virus mais qu'en même temps, ils "s'attirent".

Livre 3 : Dans ce dernier livre, un nouveau personnage principal fait surface, que l'on avait à peine vu dans le deuxième livre, celui qui représentait l'organisation qui voulait donner une subvention à Tengo, et ce nouveau personnage, maintenant détective privé, arrive dans l'histoire d'une façon presque incongrue. Il n'y a rien qui nous préparait à cela, parce que Tengo et Aomamé prenaient quasiment toute la place dans les deux premiers livres. De plus, ce troisième livre fragilise en lui-même une trilogie qui était excellente. Ce troisième personnage c'est Ushikawa. Il enquête sur la mort du "Leader". Il a été mandaté par la secte des "Précurseurs". Le problème avec ce genre d'enquête qui arrive dans le dernier tiers d'un long roman comme celui-ci, c'est que l'enquêteur suit, en quelque sorte, les traces du lecteur et cela devient rapidement redondant. Des chapitres complets sont un résumé dispensable des deux premiers livres, qui eux, étaient magnifiques. Par contre, on retrouve encore Tengo et Aomamé et les chapitres alternent entre ces trois personnages au lieu des deux personnages dans les autres livres. Au début, Aomamé et Tengo se cherchent l'un et l'autre, espère enfin se retrouver pour de bon, et on ne sait plus trop s'ils sont la même personne. Tengo continue ses visites à son père qui est dans le coma, à lui faire la lecture. Il se demande si la Chrysalide de l'air le visitera de nouveau, avec Aomamé-fillette à l'intérieur, comme dans le deuxième volume. Le troisième livre traîne en longueur, parce que quand ce n'est pas le détective qui fait son enquête inutile, ce sont Tengo et Aomamé qui ressassent les mêmes choses que dans les deux premiers livres. Et pour la suite et la fin, je ne la dévoilerai pas, comme j'en ai pris l'habitude dans mes chroniques, pour ne pas brimer votre plaisir de la découvrir.

Impression générale

Il n'y a pas vraiment de nouvelles idées romanesques dans ce roman mais plutôt une quantité impressionnante de bonnes idées regroupées dans un tout cohérent et surtout, raconter différemment des autres auteurs de science-fiction qui se ressemblent tous. Il y a l'idée du roman des "Chrysalides de l'air", de sa fonction dans le réel, dans la nouvelle réalité 1Q84. Aussi, il y a l'idée de ce temps qui change pour nous projeter en 1Q84. Il y a la ville des chats que je n'ai pas traitée dans mon résumé mais qui prend une place importante. Les Little People, leurs anti-Little People, la secte, les deux lunes, etc. Sans oublier le genre policier qui vient se greffer dans un univers science fictionnel. Sur certains plans, "1Q84" est une oeuvre qui traite de sujets d'extrême droite comme le fait qu'Aomamé aide à faire justice soi-même. Les aphorismes sur la philosophie de Murakami parcourent le roman, essaimés ici et là. Une philosophie basée sur l'équilibre dans tous les plans de la vie. Haruki Murakami ne sera jamais mon écrivain préféré parce que ses thèmes sont trop juvéniles et globalement ses livres se rapprochent trop de la littérature pour adolescents. Par contre, Murakami semble, et de loin, le meilleur dans cette catégorie. Son imagination est débordante. Son talent c'est aussi de nous permettre de nous évader, un peu comme Paul Auster réussit à le faire et la reconnexion avec notre réalité est difficile. Peu d'auteurs réussissent cela. "1Q84", de par son histoire, se rapproche aussi de l'oeuvre de Philip K. Dick, mais avec une forme complètement différente, à l'exact opposé. Alors que Murakami étire le roman à son maximum, qu'il suspend le temps, qu'il emploie une foule de stratégies pour rendre le roman plus long, un peu à la manière des romans feuilletons, K. Dick se contente de courts romans, précis, concis, justes. Par contre, nombreux thèmes sont les mêmes, entre autres, la réalité qui se transforme, le temps qui change, le genre policier qui côtoie celui de la science-fiction. La façon dont Aomamé enquête sur son passage dans une nouvelle réalité (avec les journaux, les revues, etc.) m'a fait penser au roman "Le temps désarticulé" de Philip K. Dick. On retrouve dans "1Q84" plusieurs digressions intéressantes, notamment sur la création littéraire par le biais de Tengo, l'écrivain enseignant de mathématiques. Avec ce roman, Murakami va à contre-courant de notre société : le rythme d'une lenteur extrême est en opposition avec le rythme très rapide de nos sociétés. Murakami nous dit, en plus de valoriser l'équilibre, que la patience en création littéraire est d'une extrême importance. Comme mode de vie aussi. J'ai trouvé que son talent éclatait avec "1Q84" mais il a du mal à le gérer surtout dans le troisième livre. Parce que les deux premiers sont les romans les mieux écrits de cet auteur, c'est une littérature envoûtante, comme l'était l'extraordinaire "La ballade de l'impossible" même si ce dernier était entièrement du genre réaliste. En conclusion, je dirais que la plus grande force de Murakami est de suspendre et d'étirer le temps, et par le fait même de nous faire décrocher de la réalité, en passant, dans ce roman, d'une réalité à une autre, sans en voir les ficelles.

lundi 2 septembre 2013

Au coeur de ce pays, J.M. Coetzee



Ma note: 8/10

Voici la quatrième de couverture: Au plus noir de la nuit, la maison devrait être silencieuse. Pourtant, l'oreille collée à la cloison, Magda perçoit des halètements presque inhumains. Elle attend le moment propice. Dans une minute, elle se lèvera et se dirigera vers la chambre de son père, un fusil chargé à la main, bien décidée à changer le cours de son existence...

La forme.
Écrit en paragraphes numérotés de 1 à 266, comme un journal intime. Le narrateur, c'est la fille, Magda qui écrit (et lit) dans sa chambre, souvent en train de combattre la migraine. Les autres personnages seront son père et sa nouvelle belle-mère de même que Hendrick, l'employé de la ferme. Le style de Coetzee est concis et précis. Le roman ne fait que 215 pages, et cette concision dans l'écriture est donc indispensable.
Le fond.
L'apartheid apparaît presque toujours dans les romans de Coetzee et celui-ci ne fait pas exception. Rarement en avant-plan, toujours amené d'une façon subtile, silencieuse. L'histoire est celle de cette nouvelle famille, la mère de Madga étant décédée quand elle était jeune. La nouvelle famille est malheureuse, et pour cause. L'on ne sait même pas au début si c'est réellement sa belle-mère. Magda sera malheureuse toute sa vie, on la suit jusqu'à la toute fin. En fait, cette histoire décousue au possible est celle, du début jusqu'à la fin, de Magda. Et revenons à cette nouvelle belle-mère. Elle ne fait rien, elle flâne dans la maison du père de Magda. Cette dernière est rejetée, elle idéalise sa mère qu'elle n'a pas connue, elle déteste son père qui voulait un fils. La ferme, située passablement à l'écart, est le décor. Quasiment prisonnière de cette ferme, la fille prendra la décision de tuer le père. Enfin, presque. Parce que tout cela est davantage compliqué que ce qu'il paraît. Le meurtre est plutôt un accident mais en même temps, elle voulait le tuer. Et c'est à partir du décès du père que la cassure se fera. Elle vivra ensuite avec Hendrick et Anna, qui eux aussi, comme le père, la prendront en grippe. La suite du récit abondera en digressions, en explications sur l'après-père. Un peu à la manière d'Elfriede Jelinek, où la pulsion de mort, de même qu'un nihilisme violent, ressurgiront dans un flot de pensées. Tandis que la haine de l'écrivain Jelinek est dirigée vers sa mère, celle du narrateur-Magda sera plutôt portée vers son père. Le complexe d'Oedipe pour Jelinek, l'anti-Oedipe pour Madga.

Contrairement à ses autres romans, Coetzee descend plus en profondeur dans l'âme humaine avec "Au coeur de ce pays". On assiste aux lamentations de la narratrice et personnage principale sur les deux cents quelques pages. Sa haine, ses tourments, ses craintes, et finalement sa vengeance plus ou moins inconsciente. Le roman est un flux de pensées intérieurs (et même extérieurs) où Magda imagine, ressasse, mais aussi, où elle décrit la vie à la ferme. C'est une sorte de huis clos réel, imaginaire, psychologique.

Je ne crois pas avoir déjà lu de romans semblables. Comme je le disais il se rapproche un peu sur la forme (et un peu sur le fond) de l'oeuvre de Jelinek. Mais aussi peut-être se rapproche-t-il un peu de "Crime et châtiment" de Dostoïevski, avec le meurtre, le flux de pensées, la folie, la subtilité entre le bien et le mal, le relativisme moral qui s'en dégage, le remords plus ou moins fort, l'angoisse développée par les personnages principaux, leurs tendances à spéculer sur la réalité. Par contre, la forme des deux romans diffère parce que l'un est classique alors que l'autre, moderne, jouit d'une forme éclatée comme je la décrivais plus haut. Il y aurait aussi une intertextualité à faire avec un autre roman de Dostoïevski, "Les Carnets du sous-sol", notamment par le venin craché par ses narrateurs.

En conclusion, je dois dire que c'est un excellent roman. Encore une fois, les personnages "blancs" doivent payer pour les crimes de l'apartheid. Cette métaphore explique bien l'oeuvre de Coetzee, le grand écrivain Sud-africain.

samedi 24 août 2013

Michael K, sa vie, son temps, J.M. Coetzee


Ma note: 8/10

Voici la présentation de l'éditeur: Michael K, dont la couleur de peau n'est jamais mentionnée, homme frustre et solitaire, quitte Le Cap accompagné de sa mère et se lance sur les routes. Contrôles, interdictions, combats ne l'empêcheront pas d'accomplir son périple, remontant toujours plus loin au nord, en quête d'une ferme-refuge originelle où il espère vivre paisiblement. Il parvient seul en ce lieu reculé, sa mère n'ayant pas supporté le voyage. A partir de quelques graines retrouvées par hasard, il cultive son champ et crée son petit paradis. Mais la guerre ne s'arrête pas, elle, et bien vite le rattrape. Pourtant, malgré les emprisonnements, la cruauté et le dénuement, Michael K ne se pliera pas aux lois des hommes... Avec ce roman, J. M. Coetzee nous donne à lire une superbe parabole, à la fois sombre et éblouissante, sur la dignité humaine.

Ce résumé laisse présager un roman dans la même veine que "Moon Palace" de Paul Auster alors que ce n'est pas tout à fait ce qu'on retrouve. L'action est davantage explicite, soutenue, alors que dans les romans d'Auster, on a une intimité comme je m'y attendais après la lecture de cette quatrième de couverture. Dans le présent roman, on retrouve le même genre de manichéisme que dans les autres romans de Coetzee, notamment "En attendant les barbares" et "Disgrâce" où ce manichéisme se traduit par le "seul contre tous" que j'ai décrit lors d'une précédente chronique. Le personnage principal, souvent bon, semble totalement incompris. Dans un premier temps, il se referme sur lui-même pour ensuite jouir d'une seconde naissance spirituelle, une sagesse renouvelée, une humanité postapocalyptique à l'épreuve des plus grands fardeaux que peut lui apporter le commerce du monde. Avec Michael K, c'est un peu ce que l'on voit, avec le style d'écriture propre à Coetzee, un prix Nobel de littérature.

La première partie du roman est écrite avec le narrateur omniscient, mais dans une courte deuxième partie, la narration est faite à la première personne par un personnage secondaire qui côtoie Michael K. Quant à la troisième partie, elle reprend la narration à la troisième personne qu'elle avait délaissée dans la seconde partie. La forme du roman sort donc un peu des sentiers battus. Pour le contenu maintenant, on doit dire que l'histoire commence directement à la naissance de Michael K, lorsque la sage-femme découvre un handicap qui le suivra tout au long de sa vie, son bec-de-lièvre. Sa mère, personnage important du récit, s'appelle Anna K. (comme dans Anna Karénine de Tolstoï?). Et parlons maintenant du nom Michael K. Y a-t-il un lien à faire avec Kafka et son Joseph K ? Nous ne le saurons jamais même si l'on peut le croire. Parce que l'analogie à faire avec "Le procès" de Kafka est par moments évident. L'absurdité, surtout celle de la vie de Michael K, parcourt tout le roman. Cette existence qui se transformera en une quête incessante pour l'épicurisme (même si K. ne s'en doute pas étant donné son retard mental), celui d'Épicure, le vrai, où le bonheur ne signifie pas le plaisir à tout prix peu importe la douleur, mais bien "l'absence de douleur" qui conduit à l'ataraxie, le but ultime d'Épicure qui sera repris plus tard par Schopenhauer, un autre philosophe mal lu par nos contemporains. Coetzee nous ramène donc sur le vrai terrain de l'épicurisme et non sur celui de l'hédonisme postmoderne qui sert fallacieusement de référence pour décrire l'épicurisme. Mais cette quête de l'absolue par le personnage principal ne se fera pas sans heurts. Éduqué à l'écart, pour cause de malformation (le roman se rapproche sur ce point d'un classique de la littérature, "L'homme qui rit" de Victor Hugo), ridiculisé donc, élevé dans la honte, Michael K sera envoyé, durant sa jeunesse, avec d'autres enfants ayant un handicap. Cette jeunesse aura une incidence certaine sur la vie de K. Son désir de migrer vers la campagne, son désir d'être seul avec son jardin. D'accomplir ce que sa mère ne pourra pas faire parce qu'elle mourra en chemin. Finalement, K. affrontera l'enfer pour arriver au paradis.

En conclusion, comme pour ses autres romans, l'action évolue vite, étant donné que le bouquin n'est pas très long. En quelques pages, on peut sauter plusieurs années de la vie de Michael K. Et pour compléter mon introduction, il est important de savoir que Coetzee est peut-être à mille lieues de la splendeur esthétique de Paul Auster mais qu'il le regagne en efficacité, en réalisme et en humanité. Bien que j'aie préféré "En attendant les barbares", le roman est quand même excellent.

vendredi 9 août 2013

En attendant les barbares, J.M. Coetzee



Ma note: 8,5/10

Voici la présentation de l'éditeur: Dans un désert sans nom et un temps incertain, un Magistrat gère un fort qui marque la frontière de l'Empire. Le pouvoir central s'inquiète d'une invasion barbare et dépêche sur les lieux le colonel Joll, un tortionnaire de la pire espèce. Parmi les hommes et les femmes ramenés au fort et torturés, une jeune fille blessée attire l'attention du Magistrat qui finit par partir avec elle. Mais, rejeté par le peuple nomade dont elle est originaire, le Magistrat s'en retourne auprès des siens. Accusé de trahison, il va à son tour passer par les mains du bourreau... J.M. Coetzee, jouant ici sur la peur de l'autre et de l'inconnu qui mène parfois à la plus grande des cruautés, questionne les notions de liberté et de pouvoir au sein d'un Etat imaginaire qui n'est pas sans rappeler l'Afrique du Sud de l'apartheid.

"En attendant les barbares" est le troisième roman de Coetzee, de qui j'avais lu "L'homme ralenti", un roman plutôt moyen, et "Disgrâce" pour lequel j'avais été déçu étant donné les critiques toutes plus élogieuses les unes que les autres qu'il avait reçues. Par contre, j'ai adoré le présent roman. Ici, c'est l'angoisse de la terreur qui prend le dessus sur tout le reste. Il commence avec un décor de contrée sauvage qui m'a rappelé quelque peu les romans de Cormac McCarthy, notamment "De si jolis chevaux". Le récit est écrit au "je", ce qui amplifie l'angoisse intérieure dans un univers qui était déjà terrifiant de l'extérieur. Et cela, même si le type de narration est particulier en ce sens que le narrateur reste le plus neutre possible - si tant que cela est possible - et c'est donc avec une certaine objectivité que le récit se rend jusqu'à nous. Après avoir placé son décor, Coetzee nous raconte les péripéties du magistrat qui rencontre des malades, éclopés par ceux qui hantent la cité. Le narrateur est ce magistrat, responsable, bon, au service de l'Empire. Dans ce roman, le contraste manichéen est puissant. D'une part, il y a le magistrat qui est seul contre tous mais aussi, nous avons l'Empire qui affronte les barbares de crainte d'une invasion. La peur des barbares s'amplifie dans la région et elle parcourt tout le bouquin. D'où le concept que j'ai utilisé plus tôt : l'angoisse de la terreur. L'angoisse qui en résultera fort probablement à la guerre entre l'Empire et ces barbares.

Le personnage principal peut être vu comme une allégorie du Christ. Cependant, il vient un temps au cours de notre lecture où l'on se demande s'il est si bon que cela ou s'il se donne tout simplement le beau rôle. Il sort une jeune fille de la mendicité (elle est une barbare) pour la faire travailler dans les cuisines. Ensuite ce sont les racontars de la ville qui se feront de plus en plus persistants. Il va le payer cher. La suite est consacrée à la terreur, encore une fois, mais cette fois-ci ce sera celle de l'Empire, ce qui constitue un revirement du manichéisme. Finalement, il en reste, comme au départ, que le magistrat est seul contre tous, ce qui peut aussi servir d'allégorie de la vie en tant que telle.

L'écriture est simple, sans fioritures, sans artifices, d'une efficacité rare. Les romans de Coetzee sont courts, ce qui démontre, entre autres, qu'il veut s'en tenir à l'essentiel. Dans "Disgrâce" il n'y avait aucune chaleur au récit alors qu'il aurait dû en avoir. Mais avec "En attendant les barbares", cette absence rend l'histoire davantage crédible, le contexte se retrouvant parfaitement rendu. La tension est tellement forte, de même que l'horreur, et tout cela est merveilleusement accompagné d'une prose qui est proche de la poésie. Il n'y a pas de temporalité et nous ne savons pas sur quel territoire le récit est ancré, même si l'on peut deviner. En conclusion, je dois dire que c'est une lecture très passionnante où le grand talent de cet auteur éclate au grand jour.

jeudi 25 juillet 2013

L'innommable, Samuel Beckett



Ma note: 8,5/10

Voici la quatrième de couverture: « De même que Dante chemine de cercle en cercle pour atteindre son Enfer ou son Paradis, de même Samuel Beckett situe-t-il, chacun dans un cercle bien distinct, les trois principaux protagonistes des romans de sa trilogie, Molloy, Malone meurt et L'Innommable, afin qu'ils atteignent, peut-être, le néant auquel ils aspirent. D'un roman à l'autre, ce cercle est de plus en plus réduit. Le cercle imparti à l'Innommable se réduit à un point, c'est le trou noir au centre d'une galaxie, là où l'espace-temps se déforme, où tout est happé et s'engouffre sans pour autant disparaître. L'être qui réside en ce point est nécessairement sans nom puisqu'il s'agit de " je ”, ce “ moi ” à jamais non identifiable. Figé, le corps de l'Innommable est incapable du moindre mouvement. Cependant il a à parler. Ses précédents personnages, Molloy, Malone et les autres passent et repassent, tournant autour de lui. Ils semblent avoir ourdi un complot pour le contraindre à continuer d'être, le forcer donc à continuer de dire. Alors l'Innommable va créer d'autres mondes, donner voix à d'autres lui-même. Les personnages qu'il devra essayer d'être - avec lucidité, mais sans jamais se départir de son humour –, seront tour à tour Mahood, homme-tronc fiché dans une jarre, puis Worm, visage indistinct qui n'est qu'oreille tressaillante et terrible inquiétude d'un unique œil aux aguets. »

Dernier roman de la trilogie de Beckett. Il clôt en beauté cette trilogie même s'il est plus difficile à lire que les deux premiers. Parce que cette trilogie est de plus en plus à l'étroit. Ici, une chose (un humain?), à tout le moins un narrateur, est pris dans une jarre. Quant à "Malone meurt", le personnage principal était enfermé dans une chambre. Le langage s'effondre aussi. Voici l'incipit pour preuve :
"Où maintenant ? Quand maintenant ? Qui maintenant ? Sans me le demander. Dire je. Sans le penser. Appeler cela des questions, des hypothèses. Aller de l'avant, appeler ça aller, appeler ça de l'avant. Se peut-il qu'un jour, premier pas va, j'y sois simplement resté, où, au lieu de sortir, selon une vieille habitude, passer jour et nuit aussi loin que possible de chez moi, ce n'était pas loin. Cela a pu commencer ainsi. Je ne me poserai plus de question."
Il n'y a pas d'intrigue. Seulement qu'une suite de digressions autour du néant. Une voix, une chose, l'innommable ! Et c'est comme cela tout le roman. Un flux de pensées désincarné, une langue brutalisée, une matérialité inatteignable. Le narrateur ne veut pas se taire et il le dit : "Cependant je suis obligé de parler. Je ne me tairai jamais. Jamais." Pourquoi ne veut-il pas se taire ? Nous ne le saurons pas au début, mais ensuite cela s'éclaircit un peu. On est en droit de penser qu'il ne veut pas éteindre son pessimisme, son nihilisme.

Le narrateur parle ensuite des personnages antérieurs, des débuts de la trilogie. Il parle de Malone, celui qui inventait, imaginait, pour avancer jusqu'à sa mort. Des personnages éclopés il y en a beaucoup dans cette trilogie. Éclopé comme Beckett l'a été toute sa vie, poignardé par un inconnu dans les rues de Paris, ensuite il a eu des kystes dans la mâchoire, des doigts qui ne bougent plus. Voilà la vie de Beckett. Et ses personnages ? Des prisonniers de leurs psychismes surtout. Molloy, celui qui m'a le plus convaincu, était en même temps le plus pitoyable, quoiqu'il eût accès au "dehors". On doit lire cette trilogie en ordre : "Molloy" en premier, ensuite "Malone meurt" et pour finir, celui-ci, "L'innommable". Et avec ce dernier, nous assistons à la métafiction dans toute sa splendeur. La boucle est bouclée. L'imagination a pris le dessus sur le réel. Elle est plus forte, et comme le dirait Emily Dickinson, elle est plus grande que le ciel.

En terminant, même si "L'innommable" (et "Malone meurt") n'atteignent peut-être pas la puissance intellectuelle, narrative et romanesque de "Molloy", je ne crois pas que l'on puisse en parler sans parler du "tout". Ces livres marqueront la littérature du 20e siècle par une virtuosité rarement égalée. Le narrateur de "L'innommable" (qui lui se rapproche dangereusement de Beckett) ne parle pas seulement des personnages de cette trilogie mais aussi de toute l'oeuvre précédente de Samuel Beckett. Cela agrandit encore plus une perspective qui était gigantesque au départ. Bref, ces romans sont sombres, profonds, non-humains, trop humains !

mercredi 17 juillet 2013

Malone meurt, Samuel Beckett



Ma note: 8,5/10

Voici la présentation de l'éditeur: « De même que Dante chemine de cercle en cercle pour atteindre son Enfer ou son Paradis, de même Samuel Beckett situe-t-il, chacun dans un cercle bien distinct, les trois principaux protagonistes des romans de sa trilogie, Molloy, Malone meurt et L'Innommable, afin qu'il atteignent, peut-être, le néant auquel ils aspirent. D'un roman à l'autre, ce cercle est de plus en plus réduit. Beaucoup plus à l'étroit que Molloy, voici donc Malone figé dans une chambre close, gisant quasi immobile dans son lit, attendant sa mort prochaine. Le seul cheminement apparemment possible est celui du regard qu'il pose sur les objets qui l'entourent. Cependant Malone possède un crayon et un cahier : il va écrire. II va décrire son état par le menu, de façon tout à la fois savoureuse et bouleversante, mais aussi il va enfin s'exiler de soi vers la périphérie où réside l'imaginaire : il va pouvoir inventer. " Vivre et inventer. (...) vivre, faire vivre, être autrui, en moi, en autrui. ”. Dès lors, ce sont d'incessants allers et retours du centre jusqu'à la circonférence, cet ailleurs où prennent vie les personnages rocambolesques qu'il crée. “ Et doucement mon petit espace vrombit, à nouveau. Vous me direz que c'est dans ma tête, et il me semble souvent en effet que je suis dans une tête, que ces huit, non, ces six parois sont en os massif, mais de là à dire que c'est ma tête à moi, non, ça jamais. ” Malone gagne ce domaine périphérique où tantôt il semble s'inventer lui-même, tantôt il se métamorphose en l'un ou l'autre des personnages qu'il invente. Est-il encore Malone ou serait-il devenu Macmann ? Les limites deviennent floues, la frontière s'abolit entre l'écrivain Malone et ses personnages, comme aussi, fort subtilement, entre l'écrivain Samuel Beckett et Malone, son personnage. Malone meurt est l'œuvre dans laquelle, avec un humour extrême, une acuité et un sens poétique infinis, Samuel Beckett s'exprime le plus explicitement sur l'acte d'écrire et sur la complexité des rapports entre un écrivain, sa création et ses créatures. » « Malone meurt apparemment va plus loin. (...) Il n'y a que la chambre, le lit, il y a le bâton avec lequel celui qui meurt attire et repousse les choses, augmentant par là le cercle de son immobilité. (…) Malone, comme Molloy, c'est un nom et une figure, et c'est aussi une suite de récits, mais ces récits ne reposent plus sur eux-mêmes ; loin d'être racontés pour que le lecteur y croie, ils sont dénoncés aussitôt dans leur artifice d'histoires inventées. »

"Malone Meurt" est le deuxième roman d'une trilogie qui débuta avec le stupéfiant "Molloy" et qui se terminera avec "L'innommable" que je lirai tout de suite après cette chronique. Beckett a écrit ces trois romans en français, bien que sa langue maternelle soit l'anglais, peut-être pour se démarquer (et écrire autre chose) de son mentor James Joyce. Beckett est un pionnier de la littérature du néant et pour certaines parties de la littérature métafictionnelle. C'est pourquoi plusieurs spécialistes de la littérature le considèrent comme le meilleur écrivain du 20e siècle au côté de Marcel Proust. Mais Samuel Beckett est mon préféré (de ces deux auteurs), parce qu'il est (selon moi), le seul écrivain, de par son style dépouillé et précis, qui permet au lecteur de rentrer dans la tête de ses personnages.

Et pour ce roman en tant que tel, je dois dire que dès le départ, toutes les qualités de l'écriture de Beckett ressurgissent. Le narrateur, Malone (ou Beckett?) nous annonce sa mort pour le mois d'avril ou mai. Le ton est donné. Il est pessimiste, il souhaite la souffrance aux autres, se considère récompensé par cette mort qui approche. Beckett joue avec la langue, comme lui seul sait le faire, les "je" foisonnent, le narrateur est égoïste, narcissique, introverti. On sent que cette prose lui fait bonheur, et que pour une fois, il peut vraiment exprimer le fond de sa pensée. Beckett semble se projeter dans ce personnage, comme il se projette à la fin de sa vie. En somme, il se pense déjà mort, cette condamnation que la plupart d'entre nous refusons de voir. Alors que dans "Molloy" le pessimisme de Becket s'exprimait dans la "nature" avec le personnage principal qui léchait les pierres de la forêt ravageuse, ici avec "Malone meurt" un autre roman extraordinaire, on est enfermé avec le narrateur dans une chambre inconnue et avec le pouvoir de l'imagination comme seul salut. La forme du roman alterne entre les histoires qu'il nous raconte et sa vie dans sa chambre. Il garde sa prose épurée à l'extrême, d'une froideur sans nom et va à l'essentiel. On est touché au plus profond de notre être.

La littérature du néant offre davantage de beauté (selon moi) que celle du réalisme. Peut-être que cela est dû à la langue et au vocabulaire qui se prête pour ce genre d'exercice ou c'est peut-être tout simplement que les auteurs avec le plus de talent écrivent sur ces sujets. Par contre, cette trilogie de Beckett va plus loin que le simple roman nihiliste. Fondamentalement, c'est une trilogie sur l'imagination comme remède à la vie. L'auteur ne nous cache rien. Il invite le romanesque par les histoires qu'invente le narrateur et aussi par la prise de contrôle de son propre roman. En plus d'Elfriede Jelinek qui est sans aucun doute sa plus digne héritière, on voit un grand attachement de Paul Auster pour l'oeuvre de Beckett. La chambre où est confiné un personnage, un protagoniste qui se voit confier la mission de surveiller quelqu'un d'autre, la métafiction, les mises en abymes, sont tous des sujets et des formes maintes fois employés par Auster par l'influence de Samuel Beckett.

mardi 9 juillet 2013

Opération Shylock, Philip Roth



Ma note: 6/10

Voici la quatrième de couverture: En face de Philip Roth, personnage central de cette confession, un deuxième Philip Roth, un homonyme, un imposteur. Et ce sosie parfait, ce double monstrueux, s'est mis en tête de faire retourner «chez eux» - en Pologne, en Ukraine, en Allemagne - les Juifs venus d'Europe vivant en Israël.Tout se noue en quelques jours à Jérusalem, pendant le procès de John Demjanjuk, un Ukrainien alors suspecté d'être le «bourreau de Treblinka». Ajoutons que Philip Roth relève d'une profonde dépression, qu'il se fait passer pour le Philip Roth qu'il n'est pas, et que le Mossad s'en mêle...Opération Shylock est un livre pétillant d'intelligence et d'humour. C'est aussi l'émouvant bilan d'un homme entièrement investi dans son œuvre.

Selon moi, c'est le roman de Philip Roth le moins intéressant (et le moins bon aussi). Il reprend un peu la même forme et surtout les mêmes thèmes que "La contrevie", que je venais tout juste de lire. On croirait, et Roth en fait mention dans le bouquin, qu'il est un chapitre de "La contrevie", même s'il s'étire sur 600 pages. Et c'est là son plus grand défaut.

Commençant avec une fausse préface où l'auteur essaie d'ajouter un élément de réel à toute cette histoire (en plus d'avoir ajouté "Une confession" au titre de l'ouvrage), on devine dès le début que tout ceci est absurde. Le double est une invention de Roth lui-même, le vrai, pour montrer la possibilité qu'apporte le pouvoir de la création (comme dans "La contrevie" où cette fois-là, Roth utilisait les mises en abymes et son alter ego littéraire Nathan Zukerman). Et contrairement à la plupart de ses autres romans, "Opération Shylock" a une résonance universelle où la politique est omniprésente, de même que les complots qui en dérivent. Mais l'histoire commence avec un Philip Roth (le vrai?) en dépression, souffrant d'anxiété, suicidaire, perdant ses points de repère avec la réalité, ce qui explique peut-être (et je dis bien peut-être) l'apparition de son double. Roth cherche à se soigner, et peu après, reçoit un appel l'informant de l'existence de son double. Il doit donc partir à sa recherche pour rétablir cet imbroglio à Jérusalem. Il assiste ainsi au procès d'un bourreau, nous raconte l'horreur des camps de concentration. Ensuite, il rencontre son double, et se met à imaginer toutes les maladies dont pourrait souffrir son double ou bien toutes les hypothèses de cette situation plus qu'absurde. S'ensuit presqu'un cours d'histoire sur les Juifs, Israël, Jérusalem (là où se déroule l'action), etc. Il tourne ensuite autour du débat sur la diaspora juive (est-ce le salut juif tant espéré?) et revient pendant de nombreuses pages sur sa relation avec son double qui lui, n'est peut-être pas si menteur que cela. Et ensuite, dans la deuxième moitié, l'histoire devient un peu n'importe quoi.

Dans ce roman-ci, on retrouve les thèmes que sont le sionisme, la judaïcité, l'antisémitisme, avec un mélange de l'autobiographie de Philip Roth. C'est une sorte de suite métafictionnelle de "La contrevie" qui lui aussi était métafictionnel. Philip Roth est un grand lecteur de Dostoïevski et il est donc facile d'imaginer qu'il se soit inspiré du roman "Le double" pour écrire "Opération Shylock". De plus, le narrateur souffre un peu des mêmes tourments existentiels. Dostoïevski est même cité dans le roman, par sa plus belle réplique de "Crime et châtiment".

Roth est un excellent romancier et bien que je sois très déçu de ce roman, il ne peut pas vraiment écrire de mauvais livres. Après celui-ci, il écrira quatre chefs-d'oeuvre, coup sur coup, ses quatre meilleurs romans, avec "Le théâtre de Sabbath", "Pastorale américaine", "J'ai épousé un communiste" et "La tache". C'est, pour moi, et de loin, la période faste de Philip Roth (il avait entre 62 et 67 ans) que l'on pourrait comparer aux années miraculeuses de Dostoïevski qui écrivit "Crime et châtiment", "Le joueur", "L'idiot", "L'éternel mari" et "Les possédés" entre 1866 et 1871. Avec Philip Roth, le plus grand plaisir que j'éprouve est de relire continuellement ses livres, mais ici, je crois que l'on est en face de son pire roman.

mardi 2 juillet 2013

La contrevie, Philip Roth



Ma note: 7,5/10

Voici la quatrième de couverture: La contrevie est le roman d'hommes et de femmes qui réalisent leur rêve de prendre un nouveau départ et d'échapper au cours censément irréversible de la destinée - parfois au péril de leur vie. Où qu'ils se trouvent, ces personnages se laissent tenter par la perspective d'une existence de rechange, à rebours de la voie tracée. La conscience du romancier Nathan Zuckerman éclaire ces vies en transit et nous fait visiter les paysages du livre, familiers ou lointains mais toujours riches de sens. Sa vision d'ensemble, son intelligence sceptique évaluent le prix à payer pour qui veut réécrire son destin personnel ou infléchir l'histoire, que ce soit dans le cabinet dentaire d'une banlieue résidentielle du New Jersey, un village ancestral du Gloucestershire, une église du West End à Londres, ou une minuscule colonie israélienne en Cisjordanie.

Selon moi, "La contrevie" est un roman plutôt moyen de Philip Roth. Le roman commence de cette façon : Nathan Zuckerman, écrivain et personnage récurrent chez Roth, doit écrire l'éloge funèbre de son frère décédé. Mais il n'y parvient pas. L'écrivain Zuckerman est davantage tenté, comme chaque auteur, de raconter cette vie de façon autofictionnelle. Et la vie d'Henry, le frère de Nathan, c'est Philip Roth qui commence à nous la raconter dans les premières pages du récit, avec un chapitre écrit à la troisième personne, entrecoupé d'un récit découvert parmi un vieux journal intime qu'il tenait sur Henry. Ensuite, on assiste à la rencontre de Nathan, au moment des funérailles, avec des connaissances d'Henry. (C'est le talent de Roth d'esquisser une peinture de la vie américaine par le truchement de la biographie des personnages). Le deuxième chapitre est écrit à la première personne, par Nathan Zuckerman, qui se retrouve en Israël (il y rencontre même le Premier ministre). Zuckerman (Roth?) parle de sa condition de juif, et aussi, de la condition mondiale des Juifs. Nathan est en fait sur les traces de son frère dentiste (le même Henry) avant qu'il ne meurt. Roth en profite pour critiquer les Juifs au passage comme il le fait souvent dans ses romans (il est lui-même juif soit dit en passant). Il retrouve un frère complètement changé après avoir eu des problèmes cardiaques. Nathan reprend ensuite l'avion pour écrire à Henry.

Je ne peux m'aventurer plus loin dans l'histoire parce que j'en dirais trop. Ce roman offre quelques surprises. Disons simplement qu'il est question d'attentats terroristes, le thème du judaïsme (et du sionisme) et d'Israël revient plusieurs fois, des relations de Nathan et d'Henry (une sorte de rivalité s'installe) et pour la forme, on y retrouve différentes narrations (avec différents narrateurs), de la métafiction (des mises en abyme), les rôles des personnages changent (et pas à peu près), etc. On est presque dans le recueil de nouvelles. Et aussi, je dirais que c'est le roman de Philip Roth (j'en ai lu une vingtaine) qui se rapproche le plus de l'oeuvre de Paul Auster. Mais contrairement à lui, Roth n'a pas réécrit sans cesse le même roman comme Auster l'a fait. La plupart des critiques s'entendent ainsi pour dire que Philip Roth est un meilleur écrivain.

Nathan Zuckerman est selon moi le personnage de Roth le plus intéressant (ce qui inclut Mickey Sabbath). C'est l'alter ego littéraire de Roth qui lui ressemble le plus. Par contre, pour "La contrevie", l'auteur n'a pas une idée forte comme pour "La tache" (l'identité) et "Pastorale américaine" (le terrorisme et sa relation avec la famille stéréotypée américaine). Ici, il n'y a rien de vraiment intéressant qui solidifie le socle du roman. Parce qu'au fond, quel est le thème dominant de "La contrevie" ? Le pouvoir de la création ? Le judaïsme ? La vie de quotidienne des Zuckerman (de Philip Roth) ? Les thèmes de Roth sont souvent accrocheurs, mais pour le présent roman, ils m'ont ennuyé.

  Pour conclure, attardons-nous un peu sur le style d'écriture de cet auteur (qui lui, est toujours réussi). Avec Philip Roth, ce n'est pas la beauté de la prose qui se démarque, qui nous enchante. C'est davantage l'ensemble de l'oeuvre ; il a un souffle, sa plume est rythmée, etc. Ainsi, par ses romans, Philip Roth ne réussit peut-être pas à nous toucher par la beauté de l'art romanesque, mais il parvient certainement à toucher notre esprit. Malgré un roman avec plusieurs défauts, c'est quand même une bonne lecture.

mardi 25 juin 2013

Monsieur Pain, Roberto Bolaño



Ma note: 7,5/10

Voici la quatrième de couverture: Paris, avril 1938. Tandis que sévissent le fascisme et la guerre civile espagnole, le poète Vallejo se meurt, possédé d'un hoquet incurable. Surgit alors un homme étrange aux poumons brûlés, acupuncteur féru de sciences occultes, Pierre Pain, qui eût pu arracher Vallejo à la mort mais qui s'abîme dans l'angoisse d'un labyrinthe psychique, vaincu par des forces démoniaques, impuissant à juguler l'agonie de Vallejo qui accomplit une fonction rituelle effroyable.

Roberto Bolaño est mon écrivain préféré. Il est l'écrivain le plus complet selon moi, et je crois qu'il faut remonter à Dostoïevski pour trouver son équivalent. Les deux ont un style d'écriture où la fluidité, la profondeur et la puissance d'écriture (et de vivre) font des ravages. Toute la littérature mondiale (et de tout temps) se retrouve dans l'écrivain Bolaño. J'ai lu un nombre incalculable de fois "2666" et "Les détectives sauvages". Ce sont les deux meilleurs romans que j'ai lus dans ma vie. Au fil des années, "Les détectives sauvages" sont devenus mon roman préféré, de par ses multiples voix et surtout son côté "underground". Je découvre le reste de son oeuvre petit à petit, je prends mon temps, en sachant fort bien que ses autres romans occupent davantage une place de soutien à ces deux grandes oeuvres et en ayant une attente modérée à leur égard.

Contrairement à ces deux romans de 1300 et 900 pages, "Monsieur Pain" n'en fait que 160 pages. Il fait donc partie de ses très courts romans (Bolaño l'appelle même une nouvelle dans sa préface) et il est écrit à la première personne, le narrateur étant monsieur Pain lui-même, un homme inquiet, qui ne cesse, au début du récit, de regarder constamment autour de lui. On rentre dans l'histoire facilement, par l'écriture toujours juste de l'auteur, et son psychisme nous est dévoilé dans une histoire sans échappatoire pour le lecteur de même que pour les personnages.

Revenons au début du roman. Comme je le disais Monsieur Pain est inquiet. Il se sent suivi. Une rencontre mystérieuse lui fait ensuite découvrir les raisons de son inquiétude qui elle, était bien fondée. Des hommes qu'il semble avoir croisés plus tôt lui demandent d'oublier Vallejo, d'oublier la clinique, etc. De ne plus s'occuper de son patient. Le médecin l'avait auparavant traité de charlatan (n'oublions pas que monsieur Pain est acupuncteur). Pierre Pain accepte donc la demande, accompagné d'un pot-de-vin mais en même temps, il n'en revient pas de cette situation parce qu'il vient juste de connaître Vallejo et n'est pas attaché à lui (en fait il ne le considère même pas comme son patient). Et c'est là que les choses commencent à déraper. La réalité fait place à une absurdité peu commune (on n'est pas loin du "Procès" de Kafka), et l'on se demande si monsieur Pain est en proie au délire ou si une autre réalité prend vraiment place. La suite de l'histoire est par moments reliée à la science, la radioactivité, Marie Curie, etc.

J'ai bien aimé ma lecture, même si je ne suis pas certain d'avoir très bien compris. Jusqu'au milieu du récit, les choses sont bien mises en place mais la deuxième moitié et surtout la chute sont un peu précipitées (oui je sais qu'une chute doit être précipitée). Mais n'empêche, l'histoire est plaisante même si je crois que Bolaño aurait dû fournir un peu plus d'éclaircissement. Et je pense même que ce roman aurait dû être beaucoup plus long parce qu'on sent quelque chose de grand qui tombe un peu à plat.

jeudi 20 juin 2013

V., Thomas Pynchon



Ma note: 4/10

Voici la quatrième de couverture: Que signifie V.? Victoire, vol d'oiseaux, ou encore Vheissu, un pays imaginaire et mystérieux? C'est la question que se pose Herbert Stencil depuis qu'il a repéré le fameux signe dans le journal intime de son père défunt. Très vite, V. devient une énigme aux nombreuses significations, une figure féminine aux multiples visages, la clé de voûte de la vaste réalité. Un récit vertigineux, dans le sillage de Kerouac et Joyce.

J'aime la littérature postmoderne. Les lecteurs de mon blog ne seront pas surpris de l'apprendre. Je reviens sans cesse à ce courant littéraire qui a une façon bien particulière de raconter une histoire. La forme de ses romans est éclatée, la métafiction est souvent présente, ses personnages (et surtout l'identité de ceux-ci) sont oubliés dans une histoire plus grande qu'eux et souvent présentés sous forme de simulacres, et ses sujets sont contemporains. Les écrivains ont une vision décalée de la société, à tout le moins ils nous présentent leurs points de vue en retrait d'une société sclérosée. Et parmi eux, Pynchon est celui qui, le premier, a poussé l'éclatement du récit le plus loin possible. Et ce "V." est la référence du postmodernisme. Il l'a tellement poussé loin que l'action devient vite absurde.

Un des nombreux problèmes de ce roman est que sa quatrième de couverture est meilleure que le roman en tant que tel. Notamment parce qu'il n'est pas du tout cohérent. C'est probablement le roman le plus difficile que j'ai lu. Il part dans tous les sens, l'écriture est parfois illisible, il n'y a aucun repère où l'on peut s'accrocher. Je pense que c'est la première fois, en toute humilité, que je lisais un auteur trop intelligent pour moi (même si j'avais déjà lu Pynchon). Je ne parviens pas vraiment à saisir la signification de sa structure romanesque. J'avais adoré "Contre-jour" même si lui aussi était difficile à comprendre, mais j'avais détesté "Vice caché" qui était mal traduit.

Encore une fois, pour "V.", la traduction cause problème. Pynchon écrit des romans à peu près intraduisibles. Je ne peux même pas dire que j'ai réellement lu ce livre, parce qu'il use d'une langue très américaine, à la limite du slang, parfois incompréhensible. En ajoutant une action incompréhensible pour moi, tout y était pour que je déteste. Par exemple, voici quelques situations (action) qu'on retrouve dans le roman "V.": en plus d'Herbert Stencil qui tente de trouver la signification de V, on a Berny Profane, l'autre personnage principal du roman, qui part à la chasse aux alligators dans les égouts de New York, on a aussi un prêtre qui est dans ces mêmes égouts et qui tente de convertir des rats, une ratte s'appelle Véronica (il y a un "V", vous avez vu?), il y a l'intrigue qui semble se diriger vers le Venezuela comme étant "V", une danseuse de ballet qui meurt sur scène, etc. Bref c'est un peu du n'importe quoi ce roman et en plus, les scènes ne sont pas cohérentes entre elles. Et que dire de la narration qui nous échappe complètement dans une foule de digressions fumeuses, inintéressantes, bancales, illogiques.

En terminant, il faut savoir que Pynchon est un auteur culte qui a sa légion de fans derrière lui. Je m'inscris, non en faux contre eux, parce que cela serait beaucoup trop prémédité, mais davantage en attente de voir s'il a un réel génie. Du courant postmoderniste j'apprécie plus un Paul Auster qui, même s'il se répète de livre en livre, parvient à rester dans le domaine du compréhensible, de la littérature intelligente et profonde. Don DeLillo que j'ai lu récemment est un autre bel exemple d'auteur postmoderniste qui réussit à me convaincre. Avec Pynchon, et surtout avec "V.", tout est trop gonflé, déjanté, hallucinatoire. Je n'ai rien retenu de ma lecture, c'est décevant.

jeudi 13 juin 2013

La dure loi du karma, Mo Yan



Ma note: 8/10

Voici la présentation de l'éditeur: Selon la dure loi du karma, Ximen Nao est condamné à être réincarné en animal. Âne, puis boeuf, cochon, chien ou singe : il revient dans son village, partageant le quotidien de ses descendants. Témoin discret et acteur décalé, comique et déguisé, il suit cinquante ans durant le destin d'une communauté de paysans. Et justement, dans le village, vit un petit drôle mal élevé et terriblement bavard : Mo Yan.

Quand je lis Mo Yan (et Haruki Murakami) il m'est frappant de constater les nombreux liens à faire entre ces deux auteurs mondialement célèbres. Murakami est le meilleur écrivain japonais, favoris du prix Nobel de littérature à chaque année, tandis que Mo Yan est le meilleur écrivain chinois, récipiendaire du dernier Nobel. Les deux écorchent une réalité qui semblait inaliénable au départ, et ainsi, Murakami passe très souvent à la "science-fiction" (ce n'est pas un hasard si je l'ai placé entre guillemets) alors que Mo Yan nous offre un réalisme hallucinatoire (comme l'a décrit le comité du Nobel), hystérique, tellement impatient que la réalité devient vite absurde, charcutée, éclatée. Contrairement à Mo Yan, les romans de Murakami souffrent selon moi d'un rythme beaucoup trop lent. Je reconnais la grande qualité de ses livres (j'en ai lu plusieurs que je n'ai pas critiqués sur ce site) et sa prose est parfois poétique, mais selon mes préférences, Mo Yan contrôle mieux le rythme qui est si essentiel en littérature. De plus, il use d'un vocabulaire recherché, ne rentre pas dans un genre de roman en particulier (il n'est pas moderniste, postmoderniste, réaliste, etc.), nous fait découvrir une culture loin de nos médias et de notre propre réalité (contrairement au Japon de Murakami qui lui, a épousé sur plusieurs aspects la vie américaine-occidentale). J'avais lu de Mo Yan son "Supplice du Santal" qui était extraordinaire. Je commençais donc avec fébrilité "La dure loi du karma", souvent reconnu comme son meilleur roman, du moins son plus complet, avec ses 1000 pages de prose.

"La dure loi du karma" est un roman difficile d'approche, contrairement au "Supplice du Santal" qui était certes aussi recherché, mais avec une lecture davantage plaisante. J'avais remarqué dans le "Supplice du Santal" que l'auteur avait le souci d'incorporer, à la forme, à l'esthétique du roman, des éléments originaux, par exemple, les différents narrateurs et cela se confirme avec "La dure loi du karma". En plus de faire parler (et surtout penser) plusieurs animaux (les différentes réincarnations du personnage principal), nous retrouvons d'autres narrateurs qui sont proches de l'histoire et de ce personnage. Aussi, Mo Yan se met en scène, comme l'écrivain qui a déjà abordé les sujets traités dans ce roman. Mais la plupart du temps cela est complètement faux et Mo Yan fait référence à des livres qui n'existent même pas. Mo Yan, le personnage du roman, est présenté comme une canaille, un petit drôle, un petit bavard, alors qu'en réalité le nom "Mo Yan" en est un de plume que l'écrivain a choisi parce qu'on peut le traduire par "celui qui ne parle pas", la véritable personnalité de l'auteur, dans la vraie vie. Mo Yan, contrairement au personnage du même nom qu'il met en scène, était quelqu'un de discret, qui ne parlait jamais. Cela ajoute à l'absurdité qu'il tente de nous transmettre.

Je ne résumerai pas le roman étant donné l'ampleur de la chose. Comme je le disais, il fait 1000 pages et il aborde dans une large mesure les années Mao Zedong. Ayant un intérêt marqué pour l'histoire du communisme, je peux dire que le roman m'a grandement plu. La scène du début, la réincarnation du narrateur et personnage principal en âne est très bien rendue ce qui démarre parfaitement une histoire assez complexe. Par contre, cette histoire est un peu trop longue pour ce qu'il nous en reste en terminant notre lecture. Je reproche à Mo Yan d'avoir trop étiré la sauce, sur cet interminable cycle de réincarnations, en détaillant la vie de chaque animal qui reçoit l'âme de l'humain qu'est Ximen Nao. L'aspect historique est fort intéressant (en plus d'être appuyé par une traductrice exceptionnelle), mais les interminables descriptions des sentiments de chaque animal m'ont ennuyé.

En terminant, il est facile de voir que Mo Yan est très critique de Mao Zedong et du parti communiste, contrairement à ce que disent ses détracteurs qui affirment qu'il fait partie de ce système en étant le président de l'association des écrivains de Chine. Bien sûr qu'il ne peut pousser sa critique jusqu'au bout (notamment par les médias) tout comme nous ne voyons pas d'écrivains anticapitalistes à CNN (de toutes façons nous ne voyons pas d'écrivains tout court à CNN, ce qui est encore pire). Et quant à la fin de "La dure loi du karma", son explication se retrouve peut-être au début lorsque Mo Yan cite un adage bouddhique : " La dure loi du karma trouve son origine dans la convoitise. Restreignez vos désirs, pratiquez le non-agir et vous vous sentirez libre dans votre corps comme dans votre esprit ". Ximen Nao ne comprenait pas pourquoi il était sans cesse réincarné dans des espèces inférieures. Voilà la réponse.