dimanche 24 février 2013

L'homme ralenti, J.M. Coetzee



Ma note: 7/10

Voici la quatrième de couverture: Vol plané au ralenti après le choc initial et retombée brutale sur le bitume d'un carrefour d'Adélaïde : mis à bas de son vélo par un jeune chauffard puis amputé d'une jambe, le sexagénaire Paul Rayment reprend connaissance d'un moi diminué sur son lit d'hôpital. Il refuse l'équilibre factice d'une prothèse, s'empêtre dans ses béquilles. Il lui faut désormais une auxiliaire de vie pour veiller au ménage et soigner le moignon. Marijana Jokic, l'immigrée croate, s'acquitte au mieux de sa tâche, mais ranime, à son corps défendant, le coeur en souffrance de Paul Rayment. Il va jusqu'à offrir de prendre tous les Jokic sous son aile. A la réalité inerte d'un membre artificiel, Paul substitue la chimère d'une famille fantôme qui prolongerait son monde rétréci. C'est alors qu'Elizabeth Costello frappe à sa porte. Prompt à le rappeler à l'ordre, ce double féminin bavard, intempestif et omniprésent s'acharne sans relâche à élaborer une fiction d'un homme amoindri et indûment épris qui aborde la vieillesse. La vie passée du jeune garçon transplanté d'Europe en Australie et le progrès difficile vers l'âge d'homme, entre deux langues et deux cultures, font place, dans la dignité précairement conservée et avec un humour résigné, à un questionnement sur le crépuscule qui nous attend.

Prix Nobel de littérature 2003, Coetzee est l'auteur sud-africain le plus reconnu dans le monde. Actuellement professeur de littérature dans une université américaine, cet écrivain, considéré comme génial par la plupart des critiques, traîne derrière lui nombre de cultures et ainsi, en plus de l'Afrique et des États-Unis, il y a en lui une culture australienne et anglaise. C'est un peu pour cette raison que l'on retrouve dans ce roman plusieurs cultures différentes à travers une foule de personnages très différents les uns des autres.

"L'homme ralenti" m'a rappelé, entre autres, des romans de Philip Roth ("Un homme" et "Exit le fantôme") et de Victor-Levy Beaulieu ("Bibi"). Comme ces derniers, c'est un roman sur la vieillesse, sur la perte de la santé, etc. Mais contrairement à eux, "L'homme ralenti" réserve quelques surprises, notamment un événement qui vient chambarder la vie du héros, et c'est à ce moment que l'on passe à la deuxième comparaison, soit celle avec "Le double" de Dostoïevski. En effet, comme pour le roman de Dostoïevski, un double du personnage principal arrive à l'improviste dans sa vie. Cela est amené d'une façon différente de Dostoïevski, mais il n'en demeure pas moins que cet événement impromptu bouleverse le réalisme du roman pour lui donner une touche ludique. On se demande d'où vient cette énergumène qui cherche à construire un récit à travers l'homme ralenti, Paul Rayment. Est-elle réelle ou est-elle tout droit sortie de l'imagination de Paul? Cela débouche sur une troisième analogie, soit celle avec Paul Auster. Eh oui, le postmodernisme vient faire une légère apparition dans le roman par le personnage de Costello, ce "double" à la recherche d'inspiration. Le roman nous offre par le fait même une leçon sur l'écriture, la fiction, l'imaginaire qui côtoie et s'imbrique même dans la réalité. Auster nous offre souvent l'hypothèse que l'écrivain doit s'enfermer pour écrire, pour trouver l'imagination, alors qu'ici, c'est un peu la thèse inverse, où Coetzee nous invite à réfléchir sur l'expérience de la vie qui donne matière à écrire.

En conclusion, j'ai trouvé le style de l'auteur correct mais sans plus. On n'est pas dans le grand lyrisme. Aussi, on le compare souvent à Philip Roth mais je préfère le souffle littéraire de Roth ainsi que le rythme qui parcourt ses romans. "L'homme ralenti" est un roman d'apprentissage pour adulte (je dirais même de réapprentissage) et la traduction rend mal un contenu qui avait tout pour plaire. Par moments, on croirait lire une pièce de théâtre parce que les personnages et l'action du récit semblent figés sur place. Et l'on en vient par se rendre compte que finalement, c'est un conte pour adultes, parfois bancal, parfois réussi, et qui devient plus complexe plus l'intrigue avance. Cependant il n'y a rien dans ce roman d'essentiel et de totalement intéressant.

mercredi 20 février 2013

L'homme sans qualités, Robert Musil



Ma note: 10/10

Voici la quatrième de couverture : tome 1 Ce livre étincelant, qui maintient de la façon la plus exquise le difficile équilibre entre l'essai et la comédie épique, n'est plus, Dieu soit loué, un “roman” au sens habituel du terme : il ne l'est plus parce que, comme l'a dit Goethe, “tout ce qui est parfait dans son genre transcende ce genre pour devenir quelque chose d'autre, d'incomparable. Son ironie, son intelligence, sa spiritualité relèvent du domaine le plus religieux, le plus enfantin, celui de la poésie. tome 2 Dans ce roman, qui comporte jusqu'ici 1800 pages, Musil a pour principe de choisir de minces coupes de vie qu'il modèle en profondeur et donne à sa description du monde une ampleur universelle. Le livre a été salué dès sa parution comme une des grandes oeuvres du roman européen. Sous prétexte de décrire la dernière année de l'Autriche, on soulève les questions essentielles de l'existence de l'homme moderne pour y répondre d'une manière absolument nouvelle, pleine à la fois de légèreté ironique et de profondeur philosophique. Narration et réflexion s'équilibrent parfaitement, de même que l'architecture de l'immense ensemble et la plénitude vivante des détails. Texte de présentation par Robet Musil en 1938.

Il n'est pas facile de critiquer un roman parfait, qui plus est, un classique. Je me suis fait un devoir (et surtout un plaisir) de lire ce volumineux livre de 1800 pages au complet. Sa structure paraît simple même si elle est d'une extrême complexité. L'intrigue est simple, l'histoire aussi, et ce qui ressort, ce sont les digressions. En fait, le récit se fond dans les digressions, le résultat devient donc très nuancé. De plus, le roman (et l'auteur) pose plus de questions qu'il ne donne de réponses. En général, la première comparaison que je peux faire est celle avec l'oeuvre de Kundera. C'est même ce dernier qui m'a fait connaître Musil dans un de ses essais sur la littérature. Musil est le précurseur de Kundera. Les deux ont Nietzsche et Goethe comme source principale et les deux nous offrent des romans où la digression devient l'élément central de l'histoire. Par contre, Kundera use surtout de digressions à l'extérieur du récit (à l'intérieur de chapitres différents) en plaçant son histoire sur pause alors que Musil les intègre dans le texte, ce qui donne davantage de profondeur au récit (selon moi). Un autre rapprochement avec un auteur contemporain est celui avec Philippe Sollers et surtout avec son roman sur Nietzsche "Une vie divine". Il s'est grandement inspiré de Musil dans son rapprochement de Nietzsche avec le Christ. Il y a même des passages presque semblables.

Les thèmes de "L'homme sans qualités" sont variés et nombreux. Il y a la science qui prend une place prépondérante (il ne faut pas oublier que Robert Musil est avant tout un scientifique), la philosophie, le désir, l'âme, la psychanalyse, l'économie politique où le personnage d'Arnheim prend un rôle important. D'ailleurs ce personnage est inspiré de Walther Rathenau, un industriel partisan de la social-démocratie. Ce roman de Musil est aussi une analyse sociologique efficace sur son époque. C'est le livre parfait que je rêverais d'écrire. C'est un roman moderne, un pionnier même, bien meilleur que le "Ulysse" de Joyce. Il se lit comme une agonie, notamment parce que l'éditeur a placé les ébauches, les brouillons, les plans, etc., dans la deuxième moitié du dernier tome, et ainsi, on avance vers la fin en sachant que Musil approchait lui aussi de sa mort. C'est saisissant.

La plume de l'auteur est elle aussi parfaite. Son style, bien que froid et chirurgical, rend à la perfection le propos et les aventures des personnages principaux (peu nombreux). Je crois que le premier tome est meilleur que le deuxième parce que le roman est tellement long que notre surprise de découvrir un grand auteur est effacée lors de la lecture du dernier tome. Pour le contenu, je m'attendais à plus de Schopenhauer (son nom n'apparaît que deux fois) que de Nietzsche parce que Musil semble avoir une conscience plus proche de Schopenhauer. Il se dit influencé par Nietzsche et les personnages du roman ne cessent de le citer. Pourtant, ce genre de roman, un peu nihiliste et mélancolique, se prête en général mieux avec la philosophie de Schopenhauer. Aussi, Musil déconstruit la psychanalyse en s'attaquant à Freud comme le démontre très bien ce texte sur ces deux auteurs : Musil et la psychanalyse. En conclusion, je dirai que les auteurs autrichiens ne cessent de me surprendre, entre autres par leur qualité stylistique du roman, leur esthétique. Le trio Musil-Bernhard-Jelinek contient peut-être les trois meilleurs écrivains du 20e siècle.

mardi 12 février 2013

Mon nom est rouge, Orhan Pamuk



Ma note: 8,5/10

Voici la quatrième de couverture: Istanbul, en cet hiver 1591, est sous la neige. Mais un cadavre, le crâne fracassé, nous parle depuis le puits où il a été jeté. Il connaît son assassin, de même que les raisons du meurtre dont il a été victime : un complot contre l'Empire ottoman, sa culture, ses traditions et sa peinture. Car les miniaturistes de l'atelier du Sultan, dont il faisait partie, sont chargés d'illustrer un livre à la manière italienne... Mon nom est Rouge, roman polyphonique et foisonnant, nous plonge dans l'univers fascinant de l'Empire ottoman de la fin du XVIe siècle, et nous tient en haleine jusqu'à la dernière page par un extraordinaire suspense. Une subtile réflexion sur la confrontation entre Occident et Orient sous-tend cette trame policière, elle-même doublée d'une intrigue amoureuse, dans un récit parfaitement maîtrisé. Un roman d'une force et d'une qualité rares.

Et cette présentation de l'éditeur est tout à fait juste. Mais avant, parlons un peu des nobélisés. Je dois dire que j'ai lu une foule d'auteurs ayant reçu le prix Nobel de littérature et plus particulièrement ceux l'ayant reçu après les années 80. Et chaque récipiendaire le méritait pleinement. Bien sûr qu'il y a des oubliés, parce que c'est un prix tellement rare et difficile à remporter que le contraire serait invraisemblable. Sur les milliers d'auteurs (sinon les millions) dans le monde, il y a seulement un gagnant par année. Certains choix sont critiqués à cause de leur caractère politique. Pour ma part, ceux que j'ai lus sont tous excellents. Ainsi, pour moi, le comité du Nobel a toujours raison.

Orhan Pamuk, quant à lui, a reçu le prix en 2006 et encore une fois (et c'est la première fois que je le lisais) je découvre un auteur extraordinaire. Qui plus est, il me fait découvrir une culture qui m'est inconnue dans un siècle tout aussi rarement discuté dans les sources d'information de masse. Je pourrais passer la journée à vous dire tout le bien que j'ai pensé de ce roman mais parlons seulement de sa forme. C'est un roman historique, et ce qui frappe ici, c'est la structure de l'oeuvre. Elle est éclatée. Les chapitres sont cours (et donc très nombreux étant donné l'aspect volumineux du roman), écrits à la première personne et avec des narrateurs différents à chaque changement de chapitre où certains de ces narrateurs reviennent. En plus, ce n'est pas seulement des humains qui parlent, il y aussi une couleur (d'où le titre de l'ouvrage), un animal, la mort, le diable, un arbre, l'argent, etc. Dès le départ, les narrateurs s'adressent au lecteur sans "l'hypocrisie" littéraire.

C'est un roman contemporain écrit dans un style puissant. C'est aussi un roman policier où l'intrigue nous rappelle même un écrivain comme Agatha Christie. Il n'y a pas vraiment de défauts dans ce roman, tout est à peu près parfait et les rapprochements avec les grands auteurs peuvent être nombreux sans tomber dans l'esbroufe, dans le plagiat, etc. Par moments je pensais à Shakespeare mais dans l'ensemble, Pamuk a son propre style. Les personnages sont tous attachants, et il vient un moment où les bons et les méchants se fondent les uns dans les autres. La subtilité de l'oeuvre l'emporte sur tout et la beauté de l'écriture est éclairante. En fait, tout est là pour nous donner un grand roman !

dimanche 3 février 2013

L'ombre en fuite, Richard Powers




Ma note : 5,5/10

Voici la présentation de l'éditeur: Washington. Adie Klarpol, une jeune artiste désillusionnée, est engagée par une compagnie d'informatique pour travailler sur un système expérimental, " la Caverne ". Ce simulateur d'univers virtuels en 3D permet de revisiter, entre quatre murs, les chefs-d'œuvre de l'art. Beyrouth. Taimur Martin, professeur d'anglais, est pris en otage par des fondamentalistes islamistes. Seul dans un cachot, il n'a que sa mémoire et son imagination pour s'évader. Un simulateur d'univers virtuels, un cachot: deux pièces dissemblables, toutes deux ouvertes à toutes les transformations, l'une par la magie de l'informatique, l'autre par la ténacité de l'esprit humain. Deux univers a priori inconciliables dont Richard Powers, avec son sens renversant du romanesque, tire une polyphonie grandiose. Le romancier explore le destin de l'art à l'époque du virtuel, celui de la mémoire à l'époque de l'informatique et questionne une fois de plus les rapports entre science, histoire et imagination.

Il est très hasardeux d'écrire un roman sur l'univers de l'informatique en général. C'est un sujet qui vieillit mal, c'est le moins que l'on puisse dire, et en quelques années seulement, le roman peut devenir obsolète. La technologie change, de même que ses termes, ses références, son propos, etc. Ici, on fait face un peu à ce genre de problème. On est dans la réalité virtuelle.

Et c'est raté selon moi. Autant "La chambre aux échos" et "Le temps où nous chantions" frappaient dans le mille avec des sujets et des récits extraordinaires, autant "L'ombre en fuite" est d'une inutilité presque totale. On ne sait pas trop où l'auteur veut nous amener, et cela perdure tout le roman, hormis à la fin où un léger développement se pointe à l'horizon. Aussi, c'est un roman qui n'a pas vraiment d'ancrage de genre. C'est un thriller raté, un roman contemporain sans qualités littéraires et par moments, on se croirait dans le genre de la science-fiction.

L'écriture de Powers est aussi décevante que le reste (sinon plus). L'histoire en parallèle, la deuxième intrigue où l'on suit un otage dans un pays musulman, est écrite au "Vous" et cela donne un résultat plus qu'ordinaire. Je hais ce genre d'exercice stylistique écrit au "Tu", au "Nous" et comme dans le présent, au "Vous". L'esthétique qui s'en dégage est repoussante et la difficulté de notre lecture s'en retrouve augmentée sans rien apporter en retour.

En conclusion, d'une façon objective, je ne dirais pas que c'est le pire roman que j'ai lu (d'où ma note). Certains trouveront probablement leur compte, notamment, parce que je ne suis pas le meilleur chroniqueur pour ce genre de livre, étant donné que je deviens embarrassé assez rapidement dans ces univers virtuels. Pour un vrai un roman de science-fiction, avec de vraies chutes, de la grandiloquence simple et efficace, je vous conseille beaucoup plus Philip K. Dick et ses romans "Coulez mes larmes, dit le policier", "Ubik" et "Le temps désarticulé". Avec "L'ombre en fuite", on est peut-être davantage dans la science, le réel augmenté, mais l'aspect littéraire (dans son sens large) est plutôt......diminué !

dimanche 27 janvier 2013

La chambre aux échos, Richard Powers




Ma note : 8/10

Voici la quatrième de couverture : Par une nuit d'hiver, sur une petite route du Nebraska, Mark Schluter est victime d'un grave accident de voiture. Sa soeur aînée, Karin, revient dans sa ville natale pour être à son chevet. Mais lorsque Mark sort du coma, il semble ne plus la reconnaître. Karin fait alors appel à Gerald Weber, un célèbre neurologue, spécialiste des troubles singuliers du cerveau. Alors que Weber étudie son cas, Mark essaye de reconstituer peu à peu ce qui s'est passé la fameuse nuit de son inexplicable accident et d'identifier le témoin anonyme qui lui a sauvé la vie avant de disparaître en laissant une étrange note. Ce qu'il va découvrir changera à jamais sa vie, celle de sa soeur et celle de Weber. Après le succès du Temps ou nous chantions, élu meilleur livre étranger 2006 par Lire, Richard Powers réussit le tour de force de nous donner avec La Chambre aux échos, National Book Award 2007, un roman qui aborde la question de l'identité et de la condition humaine, sans jamais se départir d'un remarquable sens du récit et de l'intrigue.

Je trouve quelque peu paresseux les écrivains qui ouvrent le DSM-xx (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), découvrent un syndrome quelconque et écrivent un roman qui tourne autour de ce problème psychologique. Ici, le point de départ est exactement sur ce modèle. Powers traite du syndrome de Capgras qui amène les patients à prendre leurs proches pour des sosies (sous forme d'extraterrestres, de simulacres, de robots, etc.) mais pas les étrangers. (Wikipedia décrit le syndrome en ces termes : "[...] le patient, tout en étant parfaitement capable d'identifier la physionomie des visages, affirme envers et contre tout que les personnes de son entourage ont été remplacées par des sosies qui leur ressemblent parfaitement.") C'est donc "l'Affect" qui est en jeu ici. Un jeune d'Angleterre a même déjà tué son père pour ensuite l'ouvrir pour démontrer qu'il était fait de fils, qu'il était un androïde, tellement convaincu que son père était en réalité une chose qui se faisait passer pour son parent. C'est de ce syndrome de Capgras que Richard Powers nous parlera pendant tout le récit, ou presque.

Ayant gagné le prestigieux National Book Award, je me demandais ce que ce prix avait à récompenser un thriller. Je me suis dit que peut-être ils voulaient racheter leur erreur de n'avoir pas récompensé cet écrivain pour son précédent roman "Le temps où nous chantions", une énorme saga familiale parfaitement réussie. Eh bien, je dois dire que "La chambre aux échos" réserve tout de même des surprises, quoique le genre "thriller" soit très présent tout au long du bouquin. En plus de ce genre, le postmodernisme vient appuyer le roman en général (et je dirais même le post-postmodernisme) et l'on pense tout de suite à un auteur comme Paul Auster. Dans une moindre mesure, il y a aussi un léger soupçon de Philip K. Dick et en plus, le tout est recouvert du voile de la théorie psychologique.

Mais surtout, ce qui m'a le plus enchanté, ce sont les connaissances scientifiques (et médicales) qui font partie intégrante du livre de Richard Powers. J'en ai rarement autant appris en lisant un roman. Il va au-delà du simple thriller. On navigue dans des eaux troubles, les questionnements sont nombreux et l'écriture de l'écrivain, son style, se prête mieux à ce genre de thriller qu'à une saga familiale comme "Le temps où nous chantions". Je ne sais pas s'il méritait ce genre de prix (très prestigieux), mais une chose est sûre, c'est que Powers amène le thriller dans des contrées trop peu exploitées, celles de l'intellectualité et des connaissances.

dimanche 20 janvier 2013

Le temps où nous chantions, Richard Powers



Ma note: 8/10

Voici la présentation de l'éditeur: En 1939, lors d'un concert de Marian Anderson, David Strom, un physicien juif allemand émigré aux États-Unis pour fuir les persécutions nazies, rencontre une jeune femme noire, Delia Daley. Ils se marient et élèvent leurs trois enfants dans le culte exclusif de la musique, de l'art, de la science et de l'amour universel, préférant ignorer la violence du monde autour d'eux. Cette éducation va avoir des conséquences diverses sur les trois enfants. Jonah devient un ténor de renommée mondiale, Ruth va rejeter les valeurs de sa famille pour adhérer au mouvement de Black Panthers, leur frère Joseph tentera de garder le cap entre l'aveuglement des uns et le débordement des autres, afin de préserver l'unité de sa famille en dépit des aléas de l'histoire. Avec des personnages d'une humanité rare, Richard Powers couvre dans cet éblouissant roman polyphonique un demi-siècle d'histoire américaine, nous offrant, au passage, des pages inoubliables sur la musique. Le Temps où nous chantions a été élu meilleur livre de l'année par The NewYork Times et TheWashington Post.

Je me joins au concert de critiques pour ennoblir ce roman. Mais en même temps, je ne serai pas aussi dithyrambique que la plupart de ces critiques. Oui, c'est un bon roman, pour ne pas dire excellent, mais je ne crois pas que ce soit le roman parfait comme semblait le dire le chroniqueur qui m'a amené à ce livre.

En effet, lors d'une émission culturelle, le chroniqueur (et écrivain et éditeur) Jean Barbe disait qu'il était le meilleur roman qu'il avait lu lors des dix dernières années (au moins). Étant donné que je suis souvent d'accord avec lui (même si je trouve qu'il est un écrivain très ordinaire) je plongeais dans "Le temps où nous chantions" avec beaucoup d'attente. J'ai découvert une histoire merveilleuse qui fait un peu la synthèse entre le roman sur l'identité (dans ce cas-ci les noirs américains de l'après-guerre), la révolution vers quoi tout converge et surtout, sur la musique (et le chant), qui elle, traverse tout le roman pour la plus grande joie de nos oreilles, de nos yeux, de notre imagination. Ceci est amené par le genre du roman familial américain.

Ce livre est arrivé quelques années seulement après "Pastorale américaine" et "La tache" de Philip Roth. On sent l'influence à plein nez. Non seulement reprend-il les mêmes thèmes que ces deux romans (à l'exception de la musique) mais il reprend aussi une forme de l'intrigue en ajoutant un revirement aux deux tiers de son corpus. Dans "Pastorale américaine" on apprenait l'extrémisme de la fille du Suédois, dans "La tache" on apprenait l'identité réelle de Coleman Sick alors qu'ici, les liens entre David (le père du narrateur) et la science nous serons dévoilés sous une forme qu'on ne s'attendait pas.

En plus du grand roman familial américain, on est en présence d'un roman du genre réaliste. La science y joue un grand rôle, notamment la relativité générale et la physique quantique. La structure est la force du bouquin, on passe à travers les années pour revenir en arrière, pour revenir dans le présent, pour retourner loin en arrière, etc., et ainsi, tout s'emmêle, tout se rejoint. C'est un roman du tout, de la complétude, du général et du particulier.

Aussi, un autre rapprochement que je pourrais faire est celui avec l'oeuvre de Jonathan Franzen. C'est le même genre de roman familial mais davantage historique. Powers a un peu le même style que Franzen, où l'action se déplace lentement et où les aphorismes sont rares. Je n'ai pas été happé par la plume de Powers, les métaphores sont souvent insipides de même que les dialogues. Mais par-dessus tout, ma plus grande déception c'est l'attente que j'avais. Sa réputation est gonflée par les nombreuses critiques élogieuses. Pour ma part, si cela était possible, je dirais que le roman est meilleur que son auteur...

vendredi 11 janvier 2013

Le rapport de Brodie, Jorge Luis Borges



Ma note: 6/10

Voici la quatrième de couverture: « En 1885 Kipling avait commencé, à Lahore, une série de brefs récits, écrits de façon simple, dont il allait faire un recueil en 1890. Beaucoup d'entre eux - In the House of Sudhoo, Beyond the Pale, The gate of the Hundred Sorrows - sont de laconiques chefs-d'œuvre ; je me suis dit un jour que ce qu'avait imaginé et réussi un jeune homme de génie pouvait, sans outrecuidance, être imité par un homme au seuil de la vieillesse et qui a du métier. Cette pensée a eu pour résultat le présent volume que mes lecteurs jugeront. » J. L. Borges.

Petit recueil de 150 pages qui compte 11 nouvelles, "Le rapport de Brodie" est décevant, surtout si l'on a déjà lu Borges. Contrairement au "Livre de sable" et à "Fictions", entre autres, on est ici sur le terrain du réalisme. Selon moi, cela ne fait pas à Luis Borges, parce que sa force, à l'exception de son style impeccable, se situe plutôt dans l'imaginaire, le merveilleux, le fantastique. Dans le présent livre, il y a certes quelques nouvelles qui appellent au mystère, mais dans l'ensemble, le réalisme prend le dessus et les récits deviennent vite banals.

La plupart des nouvelles commencent avec une mise en abyme, un peu comme le fait Paul Auster pour ses romans. Le narrateur devient l'intermédiaire d'une histoire qu'il s'est fait raconter par une connaissance. La nouvelle qui m'a le plus marqué (et que j'ai aimé) est celle sur Bolivar, le Libertador de l'Amérique du sud. On y discute de lettres retrouvées et cela débouche sur une impressionnante discussion (et même une allégorie) sur le rôle de l'écrivain. La pensée de Schopenhauer vient y faire son tour, notamment sur le rôle de la volonté par opposition à celui de la dialectique. Borges est très influencé par le philosophe de Dantzig et son spectre traverse donc l'oeuvre de Borges au complet.

Une autre nouvelle intéressante est celle qui a pour titre "Histoire de Rosendo Juarez" et où Borges nous tend un piège, en ce sens qu'il nous force à nous questionner sur la lâcheté, son origine, sa définition, etc. Ainsi, il pose la question à savoir s'il vaut mieux affronter le grand danger quand il se présente ou plutôt, comme le fait le personnage principal de la nouvelle, plier bagage et partir.

Mais pour le reste du bouquin, je me suis ennuyé. Avec le réalisme, comme c'est le cas ici, je crois qu'un développement plus long s'impose. Souvent, les meilleurs livres de ce genre en particulier sont les plus longs (les romans-fleuves). Parce qu'il n'est pas facile de faire une peinture de la société, de ses citoyens, de ses histoires, etc., en seulement quelques pages.

samedi 5 janvier 2013

Fictions, Jorge Luis Borges



Ma note : 7,5/10

Voici la quatrième de couverture : «Des nombreux problèmes qui exercèrent la téméraire perspicacité de Lönnrot, aucun ne fut aussi étrange - aussi rigoureusement étrange, dirons-nous - que la série périodique de meurtres qui culminèrent dans la propriété de Triste-Le-Roy, parmi l'interminable odeur des eucalyptus. Il est vrai qu'Eric Lönnrot ne réussit pas à empêcher le dernier crime, mais il est indiscutable qu'il l'avait prévu...» Jorge Luis Borges est l'un des dix, peut-être des cinq, auteurs modernes qu'il est essentiel d'avoir lus. Après l'avoir approché, nous ne sommes plus les mêmes. Notre vision des êtres et des choses a changé. Nous sommes plus intelligents. Sans doute même avons-nous plus de coeur.

Alors que "Le livre de sable" de Borges m'habitait encore, même si cela fait très longtemps que je l'ai lu, j'entamais "Fictions" avec le souvenir d'un géant des lettres qui sait manier la nouvelle littéraire comme pas un. Borges est le nouvelliste que je préfère et "Fictions" fait même partie des 100 plus grands livres de tous les temps, selon 100 écrivains de partout dans le monde. C'est ce qui frappe d'emblée avec cet écrivain, son internationalité, et dans celui-ci, c'est un peu la même chose, à l'exception de la dernière nouvelle du recueil où l'on sent bien l'Argentine, le pays de Jorge Luis Borges.

La deuxième partie du recueil m'a par contre déçu et globalement ennuyé. Il n'y a pas vraiment de nouvelles qui ressortent du lot et mon souvenir de ces nouvelles s'est déjà estompé après quelques heures seulement, ce qui est mauvais signe (entre autres parce que c'est le contraire qui se produisit avec "Le livre de sable". Il y a plusieurs nouvelles que je me rappelle encore, notamment celle où un protagoniste rencontre un double de lui-même (plus vieux) sur un banc de parc. Aussi, il y a celle du pays, dans un autre espace et temps, où il n'y a plus de gouvernements, plus de guerres, plus de livres, etc. Avec "Le livre de sable" il y avait un thème qui reliait chaque nouvelle, celui du temps, alors que c'est moins intéressant avec "Fictions" où l'on retrouve bien entendu le thème de la fiction au travers des âges de même que celui du livre et de son histoire (par moments encyclopédique)).

Par contre, dans la première partie, il y a des nouvelles qui m'ont marqué. En premier lieu, celle où un auteur essaie de réécrire le Don quichotte de Cervantes mais sans écrire une suite ni même de le réécrire avec un oeil contemporain. Il essaie plutôt de se replonger dans le siècle de Cervantes en étant encore plus Cervantes que Cervantes lui-même, en oubliant volontairement l'histoire du monde depuis l'écriture de ce roman, etc. Bref, j'ai trouvé Borges très malin avec celle-ci. Aussi, il y a la première nouvelle du recueil où l'auteur place l'idéalisme philosophique comme idée centrale appuyée par le thème de l'encyclopédie. De plus, il y a celle de la loterie à Babylone où l'on pourrait dire qu'elle est une métaphore sur l'absurdité de notre monde contemporain écrit avec le prisme du passé, de la société perdue. En terminant, comme je le disais, cette première partie est très réussie, mais dans la deuxième partie du recueil, les nouvelles sont moins marquantes, mais plus subtiles (et mieux écrites et plus littéraires aussi). Donc, en général, j'ai préféré "Le livre de sable", mais ce qui serait préférable, c'est une imbrication des meilleures nouvelles des deux recueils.

vendredi 28 décembre 2012

Ulysse, James Joyce



Ma note: 6/10

Voici la quatrième de couverture: Une première traduction de l'Ulysse de James Joyce, de la plume d'Auguste Morel, assisté à des degrés divers par Stuart Gilbert, Valery Larbaud et l'auteur, a vu le jour en 1929 à La Maison des Amis des Livres d'Adrienne Monnier. Elle a donc dépassé "l'âge antédiluvien maximum de 70 ans", que James Joyce prend soin de rappeler dans son livre après avoir dûment établi l'étroite correspondance entre la littérature et l'existence humaine... La présente traduction s'adresse, elle, aux générations d'aujourd'hui, pour lesquelles la lecture, l'écriture, et leur intrication, constitutive de la tradition littéraire, introduisent à un univers autre, textuel, marqué par la diversité et la polyphonie. Ce parti explique le choix fait des traducteurs : un tiers de ces pages a été traduit par des écrivains, un autre par un traducteur littéraire, un troisième par des universitaires. La coordination et l'harmonisation de l'ensemble ont été assurées par Jacques Aubert.

Cette nouvelle traduction ne m'a pas impressionnée. Même si je ne peux comparer avec la traduction originale et le texte en anglais (que je n'ai pas lus), la présente traduction, écrite par plusieurs traducteurs, souffre d'un manque de cohérence et elle ne forme pas un tout, en ensemble, une totalité. Il y a même un traducteur qui utilise une quantité de "quoique et quoi que" et ainsi, par moments, la seule chose qui nous reste dans la tête c'est "quoique quoi que quoique quoi que"....

Cet "Ulysse" de James Joyce est décrit par Dany Laferrière comme le pire des classiques. Je n'irai peut-être pas jusque-là - notamment parce que "Le rouge et le noir" de Stendhal est d'une platitude rare - mais c'est qu'"Ulysse", qui fait 1200 pages et que je me suis fait un devoir de lire jusqu'au bout, n'est pas une oeuvre facile à lire. De plus, il n'est pas si bien écrit que sa réputation le laisse croire, ni aussi profond que les analystes littéraires veulent bien le dire.

C'est un exercice de style cet "Ulysse". Sur certains points il m'a fait penser à "Belle du seigneur" d'Albert Cohen (un autre classique à éviter selon moi). Il a aussi un certain côté de l'"Attrape coeur" de Salinger en ce sens que les deux romans tournent autour de personnages un peu déphasés et l'action des deux romans se déroulent sur une courte période (une journée pour "Ulysse" et trois jours pour "L'attrape coeur").

La construction du roman sauve, en quelque sorte, son manque d'imagination. Chaque partie à une construction différente. On se retrouve donc avec une prose classique à certains moments et moderne à d'autres. Une partie du roman est écrite sous forme de pièce de théâtre et une autre est entrecoupée de titres en référence à l'oeuvre d'Homère. Quelquefois on est dans le dialogue intérieur et d'autres fois, on est dans les descriptions typiques du roman. Bref, l'écriture coule, c'est une force de ce roman, et James Joyce allie l'écriture érudite à un modernisme très vingtième siècle.

En terminant, on doit reconnaître qu'"Ulysse" a influencé tout le restant du 20e siècle. Paulo Coelho dit qu'il a été dommageable pour la littérature, parce qu'il a épuré la bonne histoire du roman (en général). Il y a certainement une banalité (voulue) qui se dégage de cette oeuvre, mais je n'ai pas perdu mon temps non plus.

jeudi 20 décembre 2012

Le supplice du Santal, Mo Yan



Ma note : 8,5/10

Voici la quatrième de couverture: En 1900, une révolte éclate sur le chantier de la voie ferrée construite par les Allemands à travers le Shangdong. Autour de Meiniang, la plus belle fille du canton de Gaomi, se nouent les destins de quatre hommes : son père, Sun Bing, chanteur d'opéra traditionnel à voix de chat et héros rebelle, son mari Petit-Jia, boucher stupide et rêveur, son amant le sous-préfet Qian Ding et son beau-père Zhao Jia, bourreau officiel, dignitaire de l'Empire. Le sous-préfet est contraint d'arrêter le chanteur rebelle et de le livrer à la plus cruelle des tortures, le supplice du santal. Parce qu'il considère cette mise à mort comme le couronnement de sa carrière, le bourreau, Zhao Jia, met tout son soin à la préparer, rappelant à son souvenir toutes les sentences qu'il a exécutées, mettant en scène le dernier spectacle. Bâti comme un opéra classique, lyrique et virtuose, ce livre des supplices dépeint les derniers feux de l'univers traditionnel chinois. La mort de l'empire Qing méritait ce traitement grandiose. Dans un savoureux mélange de violence et de tendresse, d'humour féroce, de truculence et de noirceur, se découvre à nouveau le goût prononcé de Mo Yan pour les jeux de contraste. Son art est renouvelé de plus belle, plus affirmé que jamais. Il allie, avec un brio extraordinaire, la profondeur d'une réflexion universelle et la modernité d'une forme littéraire surprenante.

Mo Yan écrit comme un dieu. Pourtant, j'avais peur ! Peur que le Nobel de littérature ait récompensé pour une des premières fois un romancier moins talentueux et qu'il voulait absolument le donner à un Chinois étant donné qu'il est le premier originaire et résident de la Chine à recevoir ce prestigieux prix. De plus, les critiques ont été sévères à son endroit lorsqu'il a reçu le prix, notamment celles d'Herta Müller. Elle l'accusait de plier face aux autorités chinoises. En fait elle semblait vouloir censurer un auteur qui vit dans un pays où la censure sévit.

Pour ma part, je ne me soucie pas de quelle censure un auteur peut être victime. Tout le monde est soumis à une certaine censure et comme le disait Mo Yan, la liberté d'expression n'est jamais totale. Un écrivain est bon ou ne l'est pas. Et Mo Yan en est un exceptionnel. Il ne limite pas son esthétique (du roman) à son style d'écriture, mais nous offre avec "Le supplice du Santal" un roman à la forme recherchée. Différents narrateurs nous sont présentés et au coeur du roman un narrateur omniscient - même si l'auteur lui-même affirme que ce n'est pas vraiment un narrateur omniscient mais davantage une voix orale et populaire - qui développe un drame social dans un univers, au début et à la fin, plus personnel et intime. On pourrait ainsi le rapprocher du "Résurrection" de Tolstoï qui lui, avait raconté une histoire intimiste au début de son roman et cela débouchait sur un récit social.

Ce roman est opéra, il se rapproche aussi un peu du réalisme magique de Garcia Marquez mais avec la saveur chinoise et comme l'écrivait le comité du Nobel, la littérature de Mo Yan nous offre un réalisme hallucinatoire. Le roman est écrit pour le peuple selon l'auteur lui-même, et personnellement, il est un des romans les plus imaginatifs et profonds que j'aie lus. Mais par-dessus tout, c'est sa plume qui marque. Les métaphores se rapportant aux animaux donnent une couleur rarement vue dans la littérature occidentale et Mo Yan réussit là où la plupart des auteurs échouent, c'est-à-dire à nous livrer un roman foisonnant et merveilleusement écrit. C'est du grand art !

mercredi 12 décembre 2012

Une vie divine, Philippe Sollers



Ma note: 8/10

Voici la quatrième de couverture: «Ludi est une merveilleuse menteuse. C'est d'ailleurs la phrase que je me suis murmurée au bout de trois ou quatre rencontres : "merveilleuse menteuse". Mère en veilleuse, très bonne menteuse. Il suffit de la voir, là, bien blonde épanouie aux yeux noirs, cheveux courts, avec sa robe noire moulante, sur la terrasse de cet hôtel, en été. Elle est fraîche, bronzée, elle sait qu'elle se montre, elle laisse venir les regards vers elle, elle s'en enveloppe comme d'une soie. Oui, je sais, elle vous dira qu'elle a pris deux kilos et que c'est dramatique, mais non, justement, elle est parfaite comme ça, rebondie, ferme, ses seins, son ventre, ses cuisses évoquent aussitôt de grands lits ouverts. Ah, ce croisement de jambes, ses fesses lorsqu'elle va au bar, sa façon de sortir et de rentrer et de ressortir et de rerentrer son pied de son soulier gauche - la cheville, là, en éclair -, et puis de rester cinq secondes sur sa jambe droite, et de recommencer, rentrer-sortir, rentrer-sortir, comme pour dire j'ai trouvé chaussure à mon pied, et c'est moi, rien que moi, venez vous y frotter si vous croyez le contraire. Son corps se suffit à lui-même et elle n'a pas à s'en rendre compte. Il dit tout ce qu'il y a à dire, mais elle ne pourrait pas le parler.»

Le nom de Schopenhauer n'apparaît, pour la première fois, qu'à la moitié du roman. Il était temps ! Ce roman sur la vie de Nietzsche, mon préféré jusqu'à maintenant de Sollers, ne pouvait passer outre Schopenhauer. Pourtant, je crois que ce n'était pas l'envie qui manquait à Sollers de le rayer de son roman. Il est très critique du nihilisme, se venge contre Houellebecq, on sent bien la jalousie qu'il a d'avoir moins de talent que Michel, et il semble frustré de la grande influence qu'a eue Schopenhauer, et plus particulièrement sur Nietzsche. Il ne parle même pas que Nietzsche ne cessait de répéter que le seul philosophe qui l'a influencé, le seul à avoir un quelconque intérêt, c'est le maitre Arthur. Bien sûr qu'après il s'en est distancé pour fonder sa propre philosophie et par le fait même, il assassinait la métaphysique de Schopenhauer. On ne peut pas trouver une philosophie plus éloignée de celle de Schopenhauer que celle de Nietzsche. Schopenhauer détruit la vie, alors que Nietzsche la célèbre. La philosophie de Schopenhauer est basée sur la pitié, la compassion, alors que celle de Nietzsche a pour base le surhomme, la volonté de puissance. Vous aurez compris - ou pas - que je me range du côté de Schopenhauer alors que Sollers, et son roman, se range sur celui de Nietzsche. Il est parfois bon de confronter son opinion, ses intérêts, sa pensée.

Très bien écrite, surtout les cent premières pages qui sont parmi les meilleures pages que j'aie lues dans ma vie, cette biographie romancée sur Nietzsche est un incontournable, selon moi, pour qui s'intéresse au grand philosophe. Et c'est même davantage qu'une biographie romancée, parce que le narrateur - on pourrait même dire Philippe Sollers lui-même - entremêle sa propre vie avec Nietzsche et l'appelle M.N. pour Monsieur Nietzsche. Cela donne au roman une petite touche postmoderne. La première moitié de ce bouquin de plus de 500 pages est consacrée à tisser les liens de ces existences, celle de Nietzsche, du narrateur, de Sollers, et cela devient de plus en plus conséquent plus le roman avance, plus il prend forme.

Contrairement à mes lectures précédentes de cet écrivain - je parle du "Secret", "Les voyageurs du temps" et "La Fête à Venise" - ici il y a un fil conducteur à l'histoire (la vie de Nietzsche) et Sollers ne s'égare pas trop. Bien sûr qu'il parle de sujets plus ou moins rattachés à Nietzsche, ici et là, mais en général, il s'en tient à son sujet. Et pour le côté moins plaisant de notre lecture, Sollers continue à prendre son lecteur pour un imbécile en l'attaquant, en le prenant de haut, en étant tout simplement déplaisant.

dimanche 9 décembre 2012

La Fête à Venise, Philippe Sollers



Ma note: 7,5/10

Voici la présentation de l'éditeur: Que fait au juste Pierre Froissart, écrivain clandestin, l'été, dans un petit palais de Venise ? Pourquoi est-il accompagné de cette jeune physicienne américaine, Luz, avec laquelle il a l'air de si bien s'entendre ? Activités illégales ? Drogue ? Trafic d'œuvres d'art ? Mais quel est alors le réseau international qui l'emploie, lui et certains de ses anciens amis ? Et que représente au fond cette toile de Watteau qu'il doit acheminer vers son but secret ; cette peinture célèbre et recherchée qui donne son nom au roman et l'entraîne peu à peu, comme d'elle-même, dans une révélation de l'Histoire ?

Avant de m'embarquer dans la lecture de Sollers, j'avais déjà entendu qu'il écrivait sans cesse le même roman. Que l'on pouvait changer les titres mais que le contenu restait le même. Et après avoir lu trois livres, j'en ai la preuve. De plus, ce ne sont pas de véritables romans. L'aspect fiction disparaît derrière une suite sans fin de digressions. L'esthétique du roman est faible, l'histoire en tant que telle est mince et la personnalité déplaisante de l'auteur transparaît derrière sa prose prétentieuse. Certes, Sollers est érudit, mais avec un récit aussi mince, on ne peut pas dire que c'est de la grande littérature.

Lors de mes critiques de Sollers, je le comparais avec Kundera, du moins, il avait un peu le même genre de digressions. Par contre, je crois que Kundera sera encore lu dans cent ans, ce qui n'est pas le cas de Sollers. Sollers ne fait que parler des "autres", notamment dans "La fête à Venise", où il nous parle encore une fois de Nietzsche, de Freud, de Proust, de Kafka, de Stendhal, de Joyce, de Rimbaud. Et même de grands compositeurs comme Mozart. Mais comme pour "Les voyageurs du temps", ce sont les peintres qui prennent le haut du pavé et plus particulièrement Watteau. Il semble être la référence principale de Sollers. Et en plus de citer tous ces artistes, il nous parle sans cesse de leur biographie. Bref, cette fête à Venise n'aborde presque pas Venise mais bien les mêmes thèmes que ceux d'un autre roman de Sollers que j'avais lu, "Les voyageurs du temps".

Pour faire le lien entre l'artiste peintre, la fiction, le roman, etc., le "Manuel de peinture et de calligraphie" de José Saramago est de loin supérieur. Contrairement à Sollers, il a réussi à créer une ambiance romanesque entre l'artiste et le roman. Un nihilisme délectable se dégageait du roman de Saramago, alors qu'une prétention se dégage de celui de Sollers. C'est ce qui différencie un Nobel d'un Médicis.

Cependant, pour conclure, je dois dire que, personnellement, j'aime bien les bouquins de Sollers. J'aime lire sur l'art, tant littéraire, poétique, que dans le domaine des beaux-arts. Et cet écrivain en fait une obsession, ce qui n'est pas pour me déplaire. Ici, je croyais réellement qu'il allait nous entretenir sur la Ville de Venise, mais non, il poursuit sur sa lancée et il écrit sur des sujets qu'il affectionne.