samedi 12 mars 2016

Les somnambules, Hermann Broch


Ma note : 8,5/10

Voici la quatrième de couverture signée Milan Kundera: À l'encontre de ceux qui voient la modernité du roman dans une subjectivisation extrême, Broch (de même que l'autre grand Viennois Musil) conçoit le roman comme le forme suprême de la connaissance du monde et le charge d'ambitions intellectuelles comme aucun romancier n'a osé le faire avant lui. Broch est un des plus grands démystificateurs des illusions lyriques qui ont obsédé notre siècle. Dans Les Somnambules, son oeuvre la plus importante, l'Histoire des Temps Modernes lui apparaît comme un processus de dégradation des valeurs. Les trois volumes de la trilogie représentent trois degrés de l'escalier du déclin : le premier, le romantisme ; le deuxième, l'anarchie ; le troisième, le réalisme (die Sachlichkeit). Broch a révélé ce grand paradoxe : plus le monde moderne se targue de la Raison, plus il est manipulé par l'Irrationnel. Le théâtre macabre qui se joue de nos jours sur notre planète, il l'a préfiguré dans ses personnages. À travers leurs aventures (l'action se déroule entre 1888 et 1918), il a réussi à dévoiler les « coulisses de l'irrationnel » à partir desquelles sont régies les guerres, le révolutions, les apocalypses. 

 (Les Somnambules sont une trilogie et je vais surtout me concentrer dans cette chronique sur le premier livre)

 Dans Le rideau, Milan Kundera écrit aussi sur Broch :

 « [...] Musil me rappelle Franz Kafka qui, dans ses romans, abhorre toute gesticulation émotionnelle (ce qui le distingue radicalement des expressionnistes allemands) et écrit L'Amérique, comme il le dit lui-même, en opposition au « style débordant de sentiments » ; par quoi Kafka me rappelle Hermann Broch, allergique à « l'esprit de l'opéra », particulièrement à l'opéra de Wagner (de ce Wagner si adoré par Baudelaire, par Proust) qu'il tient pour le modèle même du kitsch (un « kitsch génial », comme il disait) ; par quoi Broch me rappelle Witold Gombrowicz qui, dans son fameux texte Contre les poètes, réagit à l'indéracinable romantisme de la littérature polonaise de même qu'à la poésie en tant que déesse intouchable du modernisme occidental. Kafka, Musil, Broch, Gombrowicz... Formaient-ils un groupe, une école, un mouvement ? Non ; c'étaient des solitaires. Plusieurs fois, je les ai appelés « la pléiade des grands romanciers de l'Europe centrale » et, en effet, tels les astres d'une pléiade, ils étaient chacun entourés de vide, chacun loin des autres. Il me paraissait d'autant plus remarquable que leur oeuvre exprime une orientation esthétique semblable : ils étaient tous poètes du roman, c'est-à-dire : passionnés par la forme et par sa nouveauté ; soucieux de l'intensité de chaque mot, de chaque phrase ; séduits par l'imagination qui tente de dépasser les frontières du « réalisme » ; mais en même temps imperméables à toute séduction lyrique ; hostiles à la transformation du roman en confession personnelle ; allergiques à toute ornementalisation de la prose ; entièrement concentrés sur le monde réel. Ils ont tous conçu le roman comme une grande poésie anti-lyrique. »

 Un peu plus loin dans cet essai, Kundera écrit:

« "Le roman gnoséologique au lieu du roman psychologique", écrit Broch dans une lettre où il explique la poétique des Somnambules (écrits entre 1929 et 1932) ; chaque roman de cette trilogie , 1888- Pasenow ou le Romantisme, 1903 - Esch ou l'anarchie, 1918 - Huguenau ou le Réalisme (les dates font partie des titres), se passe quinze ans après le précédent dans un autre milieu, avec un autre protagoniste. Ce qui fait de ces trois romans (on ne les édite jamais séparément!) une seule oeuvre, c'est une même situation, la situation surindividuelle du processus historique que Broch appelle la « dégradation des valeurs », face auquel chacun des protagonistes trouve sa propre attitude : d'abord Pasenow, fidèle aux valeurs qui, sous ses yeux, s'apprêtent à s'en aller ; plus tard Esch, obsédé par le besoin de valeurs mais ne sachant plus comment les reconnaître; enfin Huguenau, qui s'accommode parfaitement du monde déserté par les valeurs. »

 Robert Musil n'était connu à l'époque que par son roman Les désarrois de l'élève Torless et sa petite notoriété s'était vite estompée de son vivant. Lorsqu'il composait L'homme sans qualités, roman de plus de 1000 pages qu'il n'a jamais fini, il le faisait dans un quasi-anonymat et il était à des années-lumières du succès d'estime dont il jouit aujourd'hui. À sa mort, son service funèbre n'avait attiré que huit personnes. Le grand écrivain de l'époque "Musil" était en fait Hermann Broch et il était connu et reconnu particulièrement pour ses Somnanbules qui régnaient sur le début du 20e siècle littéraire (du moins en Allemagne et dans son pays d'origine). Musil n'était même pas dans l'ombre de Broch, il était presque rien.

 Bien que je lui préfère, et de loin, le "roman-monde" qu'est L'homme sans qualités, Les Somnambules ont quand même traversé les décennies pour nous arriver dans un style qui se lit bien, qui se laisse dévorer comme un "page-turner". Donc, dans cette première partie intitulée 1888 - Pasenow ou le romantisme, (il contient 175 pages), nous suivrons Joachim von Pasenow, militaire de profession, et l'on assistera entre autres aux promenades de Joachim dans la grande ville, à ses intimes pensées, à ses relations, à ses tourments, à ses joies, à ses peines. On suivra surtout un Joachim tiraillé entre Élizabeth et Ruzena, et pris dans la tourmente de la mort de son frère et du deuil difficile de ses parents.

 En cette année 1888, le père de Joachim a 70 ans et il n'inspire pas confiance dans les rues de Berlin. (cet incipit nous permet d'avoir une bonne idée de ce que Broch déploiera comme prose) :

 « En 1888, M. von Pasenow avait soixante-dix ans. Certaines gens éprouvaient un inexplicable sentiment d'antipathie dans les rues de Berlin, à son approche, et allaient jusqu'à prétendre, dans leur antipathie, que ce vieillard suait la méchanceté. Petit mais bien proportionné, sans rien du géronte décharné ni du ventripotent, il avait juste la taille qu'il fallait et le chapeau haut-de-forme dont il aimait se coiffer à Berlin ne lui donnait aucun ridicule. Il portait une barbe à la Guillaume Ier mais taillée plus court et ses joues étaient vierges de ce blanc duvet auquel le souverain devait son aspect débonnaire ; même ses cheveux, à peine éclaircis, n'accusaient que quelques fils blancs ; bien que septuagénaire, il avait gardé la blondeur de ses jeunes ans, ce blond roussâtre qui rappelle la paille pourrie et détonne dans la physionomie d'un vieillard qu'on imaginerait plutôt sous une toison plus digne. Mais M. von Pasenow s'en accommodait ainsi que du monocle qui, selon lui, ne devait être aucunement l'apanage de la jeunesse. Consultait-il le miroir, il y reconnaissait sans peine ce visage qui cinquante ans auparavant lui jetait déjà un regard tout semblable. Or, en dépit de ce satisfecit donné à M. von Pasenow par lui-même, il y avait néanmoins des gens qui jugeaient déplaisante l'allure de ce vieillard et s'étonnaient également qu'il ne se fût jamais trouvé une femme pour lui dépêcher un regard allumé de désir et l'étreindre avec ferveur ; [...] ».

 Les digressions prennent parfois cette forme : au fil du texte, il interrompt le récit et il peut nous entretenir de sujets reliés avec le reste du texte mais quelque peu "indépendants" comme ici avec les uniformes :

 « Sur le chapitre de l'uniforme, Bertrand pourrait s'exprimer à peu près ainsi. Il fut un temps où l'Eglise seule trônait en juge au-dessus de l'homme et où chacun se savait pécheur. Aujourd'hui il est de nécessité que le pécheur juge le pécheur afin d'empêcher que toutes les valeurs sombrent dans l'anarchie et, au lieu de pleurer avec lui, le frère est dans l'obligation de dire à son frère : "Tu as mal agi." Et si jadis seul l'habit sacerdotal, par son inhumanité, se distinguait des autres, si même sous l'uniforme et la toge céleste, que la société se scindât en hiérarchies et en uniformes et élevât ceux-ci à l'absolu au lieu et place de la foi. Et puisque c'est toujours romantisme que d'élever le terrestre à l'absolu, l'austère et véritable romantisme de notre époque est celui de l'uniforme, semblant impliquer l'existence d'une idée supraterrestre et supratemporelle de l'uniforme, idée qui sans exister possède une telle intensité qu'elle s'empare de l'homme avec beaucoup plus de force que ne le pourrait une quelconque vocation terrestre, idée inexistante et pourtant si intense qu'elle fait du porteur d'uniforme un possédé de l'uniforme, mais jamais un homme de métier au sens civil du mot, peut-être précisément parce que l'homme en uniforme est nourri et gonflé de la conscience de réaliser le propres style de vie de son époque et de réaliser également ainsi la sécurité de sa propre vie. »

 On voit ici la modernité du roman (sa plus grande force selon moi) et le passage d'une époque religieuse au monde de Freud, de Nietzsche, bref celui de la fin du 19e siècle et du début du 20e siècle :

 « Peut-être le monde serait-il complètement sorti de ses gonds si, au dernier moment, on n'avait inventé pour les civils le linge empesé qui transforme la chemise en une planche de blancheur et lui ôte son aspect de sous-vêtement. Joachim gardait souvenir de l'ébahissement qu'il avait éprouvé, étant enfant, en devant constater sur le portrait de son grand-père que ce dernier portait non pas une chemise empesée mais un jabot de dentelle. Sans doute les hommes de ce temps possédaient une foi chrétienne plus fervente, plus profonde et n'avaient pas à chercher ailleurs une protection contre l'anarchie. Voilà bien des réflexions absurdes, fort probablement quelque réminiscence des propos saugrenus d'un Bertrand ; Pasenow avait presque honte de nourrir de telles pensées en présence de l'adjudant et quand elles l'assaillaient, il les écartait vigoureusement et prenait, d'une secousse, l'attitude martiale de son état. »

 Finalement, si l'on peut dégager une intrigue de ce roman "littéraire", elle se définit par une question : est-ce que Joachim choisira finalement Elisabeth?:

 « Le lendemain, en mettant son père au train, Joachim entendit ce discours : "Maintenant que tu vas être chef d'escadron, il faudrait bien songer un peu au mariage. Que te semble d'Elisabeth ? En fin de compte les Baddensen ont quelques centaines d'arpents, là-bas à Lestow, et un jour la jeune personne en héritera." Joachim garda le silence. La veille, son père avait failli lui acheter une fille pour cinquante marks et maintenant il lui négociait une union légitime. Ou bien le vieillard convoitait-il Elisabeth comme la fille dont Joachim sentit derechef la main sur sa nuque. Pourtant il n'était guère concevable qu'un homme portât l'impudence jusqu'à désirer Elisabeth et moins encore que quelqu'un voulût faire violer une sainte par son propre fils sous prétexte qu'il n'y pouvait suffire. Peu s'en fallut qu'il ne demandât pardon à son père de cet horrible soupçon ; mais le vieillard était capable de tout. Il est une menace pour le sexe tout entier, songe Joachim tandis qu'ils arpentent le quai, et il y songe encore tout en saluant le train qui s'éloigne. Mais sitôt le train disparu, il songe à Ruzena. »

 Malgré le rôle de second qu'il est devenu avec le temps dans la littérature autrichienne, après le grand roman de Musil, on se laisse quand même gagner par ce livre qui se voulait "total" à sa sortie mais qui est devenu un peu plus mince et simple après un siècle. Étrangement, je l'ai perçu comme étant plus proche d'un Thomas Mann que d'un Musil. Je me serais attendu à un langage d'une plus grande splendeur esthétique comme les autres Autrichiens. Il m'a paru plus Allemand (Mann, Hesse, etc.) qu'Autrichien. L'écriture quelque peu vieillie offre très peu de puissants moments de lecture, sa poétique étant presque chirurgicale, sans grande poésie mais avec quand même de longues phrases qui coulent bien. Un peu comme le dit Kundera (mais contrairement à ce dernier), je ne placerais pas Musil parmi ces auteurs anti-lyriques. Par contre, cette limpidité de la prose est assombrie par les répétions. Je ne sais pas si c'est une mauvaise habitude de l'auteur ou du traducteur mais l'on retrouve une foule de répétitions à l'intérieur d'une seule phrase, comme celle-ci : « Ainsi le crépuscule dure très longtemps, si longtemps que les propriétaires de boutiques, [...] ». Le mot "longtemps" revient dans la phrase, il était suivi d'une virgule dans un premier temps, et ce procédé est fait ad nauseam. Une seule fois aurait été acceptable mais ce procédé stylistique est répété dans tout le roman.

 C'est un roman moins "rationnel" que L'homme sans qualités. Broch passe comme un vagabond d'une idée à une autre. Les digressions faisaient partie du roman de Musil mais ici elles sont moins bien rendues. Musil, avec sa prose, parvenait à étirer le temps, à nous laisser dans les méandres de nos pensées lorsqu'on lisait son roman et ainsi, une fois prisonniers de son écriture, en quelque sorte, il parvenait à nous éblouir de la façon qu'il voulait. Aussi, même si plusieurs thèmes sont rattachés à nos sociétés (ou à tout le moins à la société de l'époque), et donc à la réalité, je crois que Les Somnambules, et plus particulièrement cette première partie, prend l'art pour la suprême idole, comme Musil et L'homme sans qualités, qui, malgré un haut degré de scientificité dans le texte, avait, selon moi, beaucoup à offrir pour la formule de « l'Art pour l'Art ».

 Dans À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, les personnages se voient dans les yeux des autres personnages et tout n'est que reflet, perception d'une autre perception. Ici, c'est un peu le contraire : les personnages ont un "intérieur" très fort et tout passe par cette conscience de soi (même si Kundera dit, avec raison, que les romans de Broch ont moins de "subjectivité" que les autres modernes). Malgré le titre (et en particulier le mot romantisme), les passages pouvant s'apparenter au romantisme sont courts (pour ne pas dire inexistants) et le titre laisse plutôt penser aux "désirs" romantiques qui ne seront jamais atteints. Et ce désir perdu pourrait être le désir d'une époque révolu en littérature, celle du romantisme. Voici la première définition du petit Robert pour le mot "romantisme". Elle commence comme suit: « Mouvement de libération du moi, de l'art, [...] ». La "scientificité" relative des Somnambules se veut ainsi un combat contre « la libération du moi ». C'est à tout le moins la façon dont j'ai perçu le premier livre de la trilogie. 

On voit que Broch s'est inspiré des Affinités électives de Goethe et qu'il voulait en faire un roman moderne, un peu plus "scientifique" (et ensuite il semble avoir inspiré Kundera). Cela s'est fait avec beaucoup de succès, mais avec les années, on est plus à même de voir les nombreux défauts qu'il contient.

mercredi 2 mars 2016

L'orange mécanique, Anthony Burgess


Ma note : 6/10

Voici la quatrième de couverture : "Oeuvre prémonitoire s'il en fut, ce roman d'Anthony Burgess, paru en 1962, a pour cadre un monde futuriste furieusement proche du nôtre. Son héros, le jeune Alex, s'ingénie à commettre le mal sans le moindre remords : en compagnie de ses drougs, il se livre à la bastonnade, au viol et à la torture au son d'une musique classique censée apporter la sérénité de l'âme. Incarcéré à la suite d'un hold-up raté, il subit un traitement chimique qui le rend allergique à toute forme de violence. A sa sortie, devenu doux comme un agneau, il endure les avanies que lui infligent les anciens membres de sa horde dont certains sont passés du côté du service d'ordre, avant d'être recueilli par une de ses victimes. Tout le génie de Burgess éclate dans ce livre sans équivalent, entre roman d'anticipation et conte philosophique, qui s'interroge avec autant d'humour que de lucidité sur la violence, le mal, et la question du libre arbitre. Burgess, qui fut linguiste et compositeur avant de devenir romancier, réussit en outre le prodige d'inventer une langue, le nasdat, dans laquelle son héros et narrateur Alex raconte sa propre histoire. " Je ne connais aucun écrivain qui soit allé si loin avec le langage ", commentera William S. Burroughs. L'Orange mécanique assurera, avec un petit coup de pouce de Stanley Kubrick, la célébrité mondiale à son auteur.

 Voici maintenant la biographie de Burgess que l'on retrouve à l'intérieur :

 « Né en 1917 à Manchester, Anthony Burgess a étudié la linguistique et la littérature avant de servir dans l'armée de 1940 à 1946. Enseignant en Angleterre et en Malaisie, Burgess a d'abord été compositeur. Auteur de deux symphonie, de sonates et de concertos, il ne se tourne que tardivement vers l'écriture : en 1956, sa vie en Malaisie lui inspire une trilogie satirique sur le colonialisme. Quand, en 1959, les médecins croient lui découvrir une tumeur au cerveau, la carrière littéraire de Burgess s'accélère : en une année, il publie cinq romans et gardera toujours un rythme d'écriture très soutenu. On lui doit plusieurs volumes de critique littéraire, divers essais sur Joyce et Shakespeare, des articles de journaux et une vingtaine de romans souvent cruels et caustiques comme L'Orange mécanique, son chef-d'oeuvre magistralement adapté au cinéma en 1971 par Stanley Kubrick, ainsi que Le testament de l'orange et L'Homme de Nazareth. Burgess meurt en 1983, laissant une oeuvre originale où contestation violente et conservatisme s'entremêlent avec brio. »

 Elfriede Jelinek a déjà écrit un roman où les protagonistes s'adonnaient à terroriser les gens par la violence, le crime, l'escalade d'une méchanceté sans nom et presque sans visage, anonyme. Il avait pour nom Les Exclus. L'orange mécanique obéit un peu aux mêmes règles mais il se déroule dans un monde différent du nôtre. Les critiques ont généralement l'habitude de lui donner comme avantage de rendre compte de notre société, et de plus, de lui attribuer le mérite d'aborder la métaphysique en traitant de la condition humaine en tant que telle, ou de l'être en tant qu'être, si vous préférez. Mais pour ma part, surtout si je le compare avec Les exclus de Jelinek (et encore plus avec Enfants des morts de la même écrivaine), je crois plutôt qu'une de ses grandes faiblesses est l'absence d'une critique constructive de l'être humain en tant que tel et d'un confinement dans la superficialité de la violence. Burgess, un très grand écrivain, n'arrive pas à la grandeur de Jelinek et de son ultime talent de prosateur. L'orange mécanique est plus proche d'une violence comme on en retrouve dans certains romans de Bret Easton Ellis et dans les films de Quentin Tarantino. C'est une violence gratuite et facile, la psychologie des personnages est tellement réduite lorsqu'elle arrive à notre conscience qu'il est difficile de lui donner une crédibilité littéraire. Avec Jelinek, les personnages ne sont pas violents pour rien. Elle s'attaque à la vie qu'elle méprise (et souvent aux hommes) par le truchement de ses personnages, ce qui amène un aspect "métaphysique" à ses romans. L'ambiance qu'elle crée est elle aussi davantage réussie que celle de Burgess et de L'orange mécanique, parce que ce dernier a décidé de recouvrir le tout dans une opacité du langage. C'est plutôt une vacuité qui s'en dégage et après quelques pages seulement, on ne prend plus cela totalement au sérieux (même si le roman n'est pas complètement raté comme ma note en fait foi).

 On pourrait aussi, d'une certaine manière, rapprocher ce roman du chef-d'oeuvre de George Orwell, 1984. À la fin de ce roman, le personnage principal subit une "reconstruction" pour retrouver le droit chemin alors qu'ici, dans L'orange mécanique, le personnage subira le traitement "Ludovico" pour redevenir, ou plutôt devenir, une personne non violente. 1984 évoluait dans un environnement totalitaire, c'était une dystopie, un genre où les personnages évoluent dans un environnement qui brime leur aspiration au bonheur, et ce n'était pas le héros qui déviait de la bonne trajectoire, mais bien le contraire. Ses bourreaux, la société totalitaire (inspirée de Staline) voulaient qu'il redevienne comme eux. Avec L'orange mécanique, les choses sont un peu différentes. Les autorités veulent encore que le personnage devienne comme eux (c'est toujours le cas, dans la vie comme dans les romans, les gens n'acceptent pas la différence), mais le tout est fait dans un but un peu plus noble (je suis certain par contre que le roman a déjà été analysé d'une façon différente). L'orange mécanique avait le mérite de venir avant Jelinek et ses Exclus, mais il a été publié (en 1962) après celui d'Orwell (1984 a été écrit en 1948 et si l'on renverse les deux derniers chiffres cela donne 1984). Burgess, comme Jelinek et Orwell, s'est inspiré du réel pour écrire son roman. Sa femme s'était fait violer par des G.I's.

 Le problème le plus important avec L'orange mécanique est sa traduction. Elle prend toute la place malgré ce qu'en disent les traducteurs dans leur avertissement du début :

 « Cette traduction surprendra peut-être d'abord le lecteur par certaines curiosités du vocabulaire. Il faut y voir le souci de respecter la volonté de l'auteur. Le langage de l'Humble Narrateur et Martyr, héros de ce roman, est surprenant à la fois par sa simplicité et par les « infiltrations » qui ont fini par le conditionner. La simplicité appartient à la jeunesse du personnage ; les « infiltrations » relèvent d'une pénétration de la brutalité et d'un viol de la conscience dont nous votons et pouvons mesurer presque chaque jour la croissance et les effets. L'argot (un « méta-argot », souvent, si l'on peut dire), le manouche (le parler romani), le russe (« la propagande », déclare Burgess lui-même) marquent l'intrusion et cet aspect d'une révolution, subie sinon passive, du langage. Cela dit, l'art d'Anthony Burgess est tel, l'emploi des mots « nouveaux » si admirablement calculé et dosé que, la première surprise passée, le lecteur se laissera porter et emporter, nous en sommes certains, sans la moindre difficulté. Mais enfin, pour amuser plutôt que pour éclairer, l'on trouvera à la fin du livre un Glossaire des principaux termes clés. »

 Nous faisons face à deux problèmes avec cette traduction. Le premier est la langue inventée par Burgess (certains y verront un avantage), le nasdat, difficile (impossible ?) à traduire en français. Et le deuxième problème, (et cela est bien personnel) est cet argot français, en tout cas l'ambiance générale que dégage cet argot français très déplaisant pour un lecteur non-européen. Ces deux traducteurs, Georges Belmont et Hortense Chabrier, sont habituellement excellents, ils l'ont prouvé avec Les puissances des ténèbres, mais il manque manifestement de clarté dans la langue de L'orange mécanique. Il faut lire ce livre en anglais. Je suis d'accord avec Burroughs qui dit que Burgess est allé loin avec le langage mais je me demande si ce n'était pas un peu trop de loin pour ses capacités, son talent. Burgess n'est pas Shakespeare. Le pari était risqué surtout pour les nombreuses traductions qui ont suivi. Selon moi, jamais une traduction n'avait pris une aussi grande place dans un roman. Par contre, malgré tout, je ne dirais pas que la traduction est complètement ratée. Les deux traducteurs avaient été tellement géniaux avec Les puissances des ténèbres qu'ils ne peuvent probablement rien rater d'une façon totale. Je dirais que chaque lecteur se fera sa propre opinion sur la traduction, qu'il se fera son propre roman. Mais j'imagine aussi que cette traduction sera difficile même pour un lecteur français.

 Comme c'est le cas pour 1984, le roman est parsemé de petites allégories sur l'anti-connaissance, la grande noirceur, etc. : « Le livre sur les cristaux que je tenais avait une reliure duraille et difficile à razrézer en morceaux, vu qu'il était vraiment viokcho et fabriqué à une époque où les choses étaient genre faites pour durer, mais j'ai réussi à déchirer les pages et à les lancer en l'air à poignées, genre flocons de neige quoique un peu gros, et ce vieux veck qui critchait en était tout recouvert. Ensuite, les autres ont fait la même chose avec les leurs, tandis que Momo dansait autour de lui comme l'espèce de clown qu'il était. »

 Pour faire suite à mon propos sur la traduction, les citations suivantes montrent le style de l'auteur et l'on peut voir la grande place que prend cette traduction : « Les autres se sont bidonskés à ces paroles, tandis que ce pauvre vieux Momo me regardait sans rire, puis levait de nouveau le nez vers les étoiles et la Luna. Mais enfin, on a descendu la petite rue, entre les rangées de vitres bleutées par leur mondoprogramme. Ce qui nous manquait à présent, c'était une bagnole, donc on a pris à gauche au sortir de la petite rue, et on a deviné tout de suite qu'on était place Priestly, rien qu'à relucher la grande statue en bronze d'un vague viokcho poète avec la lèvre du haut genre gorille et une pipe plantée dans vieille rote ramollo. Direction nord, on est arrivés à cette vieille saloperie de cinédrome, tout pelé et tombant en miettes vuq eu personne n'y allait plus beaucoup sauf les maltchiks comme moi et mes drougs - et encore, rien que pour le coup de gueule ou le razrez, ou pour une petite partie de dedans-dehors dans le noir. À l'affiche, sur la façade du cinédrome braquée par deux projos pleins de chiures de mouches, on n'avait pas de mal à relucher que c'était la routine, genre bagarre entre cowboys, avec les archanges du côté du shérif U S qui tire ses six coups sur les voleurs de bestiaux sortis tout droit des légions infernales - juste le genre de vesche à la con comme en fabriquait alors le Cinéma d'État. Les bagnoles parquées devant le cinoche étaient loin d'être toutes tzarribles ; c'étaient même surtout des viokchas veshes plutôt merdeuses, sauf une Durango 95 assez neuve qui pouvait faire l'affaire, je me suis dit. Jo avait à son porte-clés une polyclé, comme on appelait ça, ce qui fait qu'on a été vite à bord - Momo et Pierrot à l'arrière, tirant comme des seigneurs sur leur cancerette. Moi, j'ai mis le contact et j'ai lancé le moulin et ça s'est mis à ronfler vraiment tzarrible, que ça faisait chouette et chaud vibrato jusque dans la tripouille. Puis j'ai joué du noga et on est sortis marche arrière en beauté, sans que personne nous ait reluchés démarrer. »

 « Il y avait moi, autrement dit Alex, et mes trois drougs, autrement dit Pierrot, Jo et Momo, vraiment momo le Momo, et on était assis au Korova Milkbar à se creuser le rassoudok pour savoir ce qu'on ferait de la soirée, - une putain de soirée d'hiver, branque, noire et glaciale, mais sans eau. Le Korova Milkbar, c'était un de ces messtots où on servait du lait gonflé, et peut-être avez-vous oublié, Ô mes frères, à quoi ressemblait ce genre de messtot, tellement les choses changent zoum par les temps qui courent et tellement on a vite fait d'oublier, vu aussi qu'on ne lit plus guère les journaux. Bref ce qu'on y vendait c'était du lait gonflé à autre chose. Le Korova n'avait pas de licence pour la vente de l'alcool, mais il n'existait pas encore de loi interdisant d'injecter de ces nouvelles vesches qu'on mettait à l'époque dans le moloko des familles, ce qui faisait qu'on pouvait le drinker avec de la vélocette, du synthémesc ou du methcath, ou une ou deux autres vesches, et s'offrir quinze gentilles minutes pépère tzarrible à mirer Gogre et Tous Ses Anges et Ses Saints dans son soulier gauche, le mozg plein à péter de lumières. Ou alors dinker du lait aux couteaux, comme on appelait ça, façon de s'affûter et de se mettre en forme pour une petite partie salingue de vingt contre un, et c'était justement ce qu'on drinkait le soir par où je commence cette histoire. »

 La violence est bien sûr omniprésente. En voici un extrait (un peu plus présentable et moins violent que plusieurs autres) : « Et puis on a commencé totonner avec lui. Pierrot lui tenait les roukeurs et jo s'est arrangé pour lui crocheter la rote régul au carré pendant que Momo lui faisait sauter ses fausses zoubies, du haut et du bas. Il les a jetées sur le trottoir et je leur ai fait le vieux coup de l'écrase-merde, non sans mal car c'étaient des dures, les vaches, étant dans une de ces nouvelles matières plastiques tzarribles. Le vieux veck s'est mis à faire des sortes de choums garfouilleux - « bhouf bhaf bhof » -, alors Jo lui a lâché les goubeuses et s'est contenté de lui en mettre un sur la rote vide de dents, de son poing plein de bagouses, et cette fois, le vieux veck a commencé à geindre plein tube, et là-dessus le sang a coulé, une vraie beauté, mes frères. Ensuite tout ce qu'on a fait, ça a été de lui retirer ses platrusques en ne lui laissant que son maillot de corps et son caleçon long ( très viokcho, que Momo s'en bidonskait à se péter la gueule ou presque), après quoi Pierrot lui a filé un ravissant coup de pied dans le pot, et on l'a laissé aller. Il est parti en titubant un peu, vu qu'on ne l,avait vraiment pas toltchocké trop dur, et en faisant « Ah, ah, ah » sans trop savoir réellement ni ou ni quoi, et on s'est payé sa tête et puis on lui a fait les poches pendant que Momo dansait en rond avec le parapluie crado, mais il n'y avait pas grand-chose à rafler. Juste quelques viokchas lettres, dont certaines datant d'aussi loin que 1960 et où c'était écrit : « Mon Gros Loulou Chéri » et autre blabla à la conskov et un trousseau de clés et une viokcho stylo qui fuyait. Ce vieux Momo a arrêté sa danse du pébroc et naturellement il a fallu qu'il se mette à lire tout haut une des lettres, histoire de prouver qux murs qu'il savait lire, vu que la rue était vide. »

 Il y a un mélange intéressant de références à la culture populaire et à la culture érudite que seul Burgess pouvait écrire : « On a mis nos masquards - des dernières nouveautés, vraiment tzarribles, des vraies merveilles à la ressemblance de personnalités historiques (on vous donnait le nom quand on les achetait) ; moi j'avais Disraeli ; Pierrot, Elvis Presley ; Jo, Henri VIII, et ce pauvre vieux Momo un veck poète du nom de Percebiche Shelley. C'étaient des trucs genre vrai déguisement, cheveux et tout, et faits dans une vesche en plastique très spécial, genre que ça pouvait se rouler quand on avait fini et se cacher dans la botte. Puis on est entrés à trois, Pierrot faisant le chasso dehors, bien qu'il n'y eût pas grand-chose à craindre dans le coin. À peine débarqués dans la boutique on a foncé sur Slouse, le patron un gros veck genre gelée au porto. Tout de suite il a reluché ce qui se préparait et il a filé droit dans l'arrière-boutique , où il y avait le téléphone et sans doute son poushka bien huilé avec six pellos salongues dans le chargeur. » 

 Anthony Burgess avait fait beaucoup mieux avec Les puissances des ténèbres. Tous les romans de Burgess ne sont pas traduits en français mais Les puissances des ténèbres l'étaient, et d'une façon merveilleuse. Ici, le glossaire aide à la compréhension du texte mais ce n'est pas assez. Le méta-argot dont parlent les traducteurs en introduction, est, disons-le franchement, à peu près incompréhensible pour les Québécois. Ce roman était prisonnier d'une situation perdant-perdant dès le départ (les Américains disent "catch-22") : il devenait presque illisible en traduction, mais sans cette traduction, sans cette langue, il aurait probablement été aussi insipide que les romans de Bret Easton Ellis. Le "message" philosophique (bien que mince) de ce roman est caché sous un très profond vernis d'un style complètement hors normes et même lorsqu'on parvient à s'en approcher, une autre couche se fait voir, et cela jusqu'à la fin de notre lecture. Donc, lorsqu'un plancher cède, un autre sous-sol apparaît. Mais je ne crois pas que tout cela enlève à Burgess ses qualités, qui elles, sont nombreuses. Il y a des livres plus intelligents que leur auteur et pour d'autres, c'est le contraire. Je placerais L'orange mécanique dans la deuxième catégorie.

dimanche 21 février 2016

Des villes dans la plaine, Cormac McCarthy


Ma note : 6/10

 Voici la quatrième de couverture : John Grady Cole et Billy Parham se retrouvent dans un ranch du Nouveau-Mexique. Toujours en quête du mythique Far West d'autrefois, ils arpentent les grands espaces encore vierges de l'Ouest sauvage. Mais quand John Grady décide de passer la frontière pour aller kidnapper la jeune prostituée mexicaine dont il s'est épris, ses rêves d'amour et de liberté se heurtent aux forces inéluctables de la réalité...

 Harold Bloom avait des sentiments partagés sur McCarthy avant de découvrir Blood Meridian :

 « I think I had read some earlier McCarthy, and had mixed feelings about it—it seemed to me to be Faulknerian in a way that was not really integrated in a way that made it McCarthy’s own. It may have been Suttree, in fact, a book that I haven’t read since. It was a strong book, but you had the feeling at times that it was written by William Faulkner and not by Cormac McCarthy. He tends to carry his influences on the surface, quite honestly. »

 Et pour Des villes dans la plaine, Bloom a été déçu : 

 « I wish that the rest of McCarthy, both before and after, was that good. I think the Border Trilogy has its moments, especially the first volume [All The Pretty Horses], but the second [The Crossing] and third [Cities Of The Plain]—especially the third—were disappointments. »

 Je suis parfaitement d'accord avec lui. Des villes dans la plaine n'offrent pas un "grand" moment de lecture. Le problème avec cette trilogie, c'est le début, qui était ce qu'on peut voir de mieux en littérature et petit à petit cela se détériore, surtout d'un point de vue stylistique (mais pas seulement), pour aboutir ici avec un troisième roman beaucoup moins travaillé. Avec cette seule trilogie, on peut voir que McCarthy doit s'appliquer et travailler très fort pour écrire des chefs-d'oeuvre. Je ne crois pas que ce soit un parfait naturel, (comme la plupart des bons écrivains ne le sont pas non plus). Plus ses textes sont écrits lentement et plus ils semblent toucher au sublime. Manifestement, Des villes dans la plaine furent écrits rapidement. Et son esthétique est même affectée si l'on regarde uniquement son récit. Ainsi, dans le présent roman, les scènes sont au mieux banales, si l'on compare avec les deux précédents, l'action est étirée en longueur pour remplir des pages. C'est un roman plus faible que les deux précédents à tout point de vue. Bloom a raison de dire qu'il a de la difficulté avec les deux derniers, et particulièrement le dernier. Avec les héros des deux précédents romans qui se retrouvaient, nous étions en droit de nous attendre au meilleur de cet écrivain alors qu'on a eu le pire d'un génie (ce qui est par contre mieux que bien d'autres auteurs).

 Voyons voir le récit. John Grady Cole et Billy Parham, les deux personnages principaux des deux premiers romans sont enfin réunis, proche du Mexique, et ils travaillent sur les terres de McGovern. Cole rencontrera au Mexique une prostitué épileptique du nom de Magdalena. Il veut la faire passer aux États-Unis et pour cela, Parham essaie de convaincre le patron de celle-ci. N'obtenant pas de succès dans cette entreprise, John Grady Cole décide de le faire quand même et met sur pied un plan de kidnapping. Malheureusement pour lui, Eduardo, le patron de Magdalena, déjoue le complot et décide de faire tuer sa prostitué. Et c'est à partir de là que l'action débute réellement, que le duel à mort pourra commencer entre John Grady Cole et Eduardo, à la manière de Cormac McCarthy : comme un western, avec une confrontation.

 En plus d'une prose moins éclatante pour cet ultime tome de la trilogie des confins, McCarthy y va de quelques clichés :

 « Les putains assises sur les canapés miteux dans leurs déshabillés miteux levèrent la tête. Le local était pratiquement vide. Encore une fois ils tapèrent des pieds dans leurs bottes et allèrent au comptoir et se plantèrent devant et rabattirent leurs chapeaux en arrière avec le pouce et calèrent leurs bottes sur la barre au-dessus de la rigole carrelée pendant que le barman servait leurs whiskies. Dans la lumière rouge sang du bar et les volutes de fumée ils gardèrent leurs verres un instant levés et inclinèrent la tête comme pour saluer un quatrième compagnon désormais perdu pour eux et avalèrent cul sec leurs whiskies et reposèrent les verres vides sur le comptoir et s'essuyèrent la bouche du revers de la main. Troy pointa le menton vers le barman, désignant les verres vides d'un mouvement circulaire du doigt. Le barman opina. »

 On voit dès le début, avec la profusion de dialogues (plus ou moins ratés) que l'on est loin du vrai Cormac McCarthy, l'écrivain des longs passages poétique, même s'il en reste quelques-uns:

 « Dans les montagnes ils virent des cerfs dans l'éclat des phares et dans l'éclat des phares les cerfs étaient pâles comme des fantômes et pareillement silencieux. Ils tournaient leurs yeux rouges vers ce soleil inexpliqué et s'écartaient et se serraient et bondissaient et sautaient par-dessus le fossé seuls et par deux. Une petite biche perdit l'équilibre sur le macadam ses sabots affolés cherchant une prise et se laissa tomber sur sa croupe et se releva et repartit avec les autres et disparut dans la broussaille de l'autre côté de la route. Troy tendit la bouteille de whisky devant les cadrans du tableau de bord pour vérifier le niveau et il dévissa le bouchon et but et revissa le bouchon et passa la bouteille à Billy. Ça m'a l'air d'un bon coin pour chasser le cerf. »

 « Un gros hibou gisait en croix sur le pare-brise du côté du chauffeur. Le verre laminé s'était enfoncé doucement pour le retenir et ses ailes étaient grandes ouvertes étalées sur le pare-brise et il gisait dans les cercles et les rayons concentriques du verre éclaté tel un énorme papillon dans une toile d'araignée. Billy coupa le moteur. Ils contemplaient cette chose. Une des pattes du hibou frémit et se replia en griffe puis se détendit lentement et le hibou remua un peu la tête comme pour mieux les voir puis il expira. Troy ouvrit la portière et descendit. Billy restait sur le siège, les yeux rivés sur le hibou. Puis il éteignit les phares et descendit à son tour. Le hibou était doux et duveteux. Sa tête retombait et roulait. Il était moelleux et chaud au toucher et semblait désarticulé à l'intérieur de ses plumes. Billy le souleva pour le dégager et alla l'accrocher à la clôture et revint. Il remonta dans le camion et alluma les phares pour voir s'il pourrait conduire avec le pare-brise dans cet état ou s'il faudrait finir de le casser et l'enlever. Il restait du verre à peu près intact en bas dans le coin droit et il se dit qu'il y verrait suffisamment en se penchant et en regardant par là. Troy était un peu plus loin sur la route, en train de pisser. »

 McCarthy est ici beaucoup plus dans la superficialité insipide que dans le génie (ce qu'il est en réalité). Par contre, est-ce un roman complètement raté ? En fait, je ne crois pas qu'un grand génie des lettres puisse complètement rater un roman, il sera toujours meilleur que la moyenne :

 « Il alluma la cigarette avec un briquet Zippo de la 3e division d'infanterie posa le briquet sur son paquet de cigarettes et souffla la fumée de haut en bas le long du bois verni du comptoir et regarda John Grady. La putain était retournée sur le canapé et John Grady examinait quelque chose dans la glace du buffet derrière le comptoir. Troy se retourna et suivit son regard. Une fille toute jeune qui pouvait avoir dix-sept au plus et peut-être moins était assise sur le bras du canapé les mains jointes sur les genoux et les yeux baissés. Elle tripotait comme une écolière l'ourlet de sa robe criarde. Elle releva la tête et regarda de leur côté. Sa longue chevelure noire tombait sur son épaule et elle l'écarta lentement du revers de la main. »

 L'ambiance est encore une fois bien créée par l'auteur : le sentiment que l'on se retrouve bien dans le sud, dans les grands espaces, dans le vide d'une certaine beauté :

 « Ils mangèrent des steaks et burent du café et écoutèrent les histoires de guerre de Troy et fumèrent et regardèrent les antiques taxis jaunes passer à gué l'eau des rues. Ils reprirent l'avenue Juarez en direction du pont. Le service des trams était terminé et les rues étaient à peu près vides de tout trafic et de toute circulation. Les rails qui scintillaient sous la lueur mouillée des lampes filaient vers la guérite de la douane et continuaient encastrés dans le tablier du pont pareils à de grandes agrafes chirurgicales reliant ces mondes disparates et fragiles et la couverture nuageuse avait quitté les crêtes des Franklins et s'éloignait au sud vers les sombres silhouettes des montagnes du Mexique découpées sur le ciel étoilé. Ils traversèrent le pont et poussèrent tour à tour le tourniquet, un peu gris, le chapeau un peu de travers, et ils prirent la rue D'El Paso-Sud. »

 C'est un roman qui se rapproche davantage de No Country for old men que des deux premiers de la trilogie (et que de l'ensemble de son oeuvre). Il partage avec No Country for old men une intrigue qui est placée au premier plan, au détriment d'une prose riche et recherchée. No Country for old men était à l'origine un scénario de film refusé de McCarthy et celui-ci avait décidé d'écrire un roman avec le plan initial. C'est un peu la même chose avec Des Villes dans la plaine (et même pire) : il se lit comme un scénario, ce qui est le contraire de ce que devrait être la littérature selon moi. 

 Même si tout n'est pas raté dans ce roman, il a plusieurs problèmes. Et d'importants problèmes. Premièrement, et d'une façon globale, il suivait deux grands chefs-d'oeuvre et ainsi, c'est plus qu'une déception qui nous frappe. C'est le sentiment de s'être fait avoir. La prose, (malgré quelques passages) est, et de loin, beaucoup moins travaillée et riche et puissante que ce que McCarthy nous donne habituellement. Les dialogues, autre problème important, n'ont pas l'épuration sublime de La route et le génie de ceux que l'on retrouve dans Suttree. Plusieurs scènes sont inintéressantes, inutiles, répétitives, surtout après les deux tomes précédents. 

 McCarthy dit qu'il ne serait pas capable d'écrire un roman comme À la recherche du temps perdu de Marcel Proust parce qu'il est seulement capable d'écrire sur la mort et que pour lui, en tant qu'écrivain, la littérature a cette fonction (Proust aborde un peu le thème de la mort mais en général ce n'est pas ce qui ressort de ses livres). Sur ce plan, c'est réussi. Et pour le reste ? Eh bien, vous devrez le lire si vous doutez de mon opinion !

jeudi 11 février 2016

Le grand passage, Cormac McCarthy


Ma note : 8/10

 Voici la quatrième de couverture : Achever cette louve prisonnière du piège qu'il a posé est au-dessus des forces de Billy. Sa décision est prise : il quittera le ranch familial pour la ramener sur sa terre natale. De l'Arizona au Mexique, la route est longue et périlleuse. Il faut franchir la frontière, le grand passage, et pénétrer dans un monde de hors-la-loi, où la révolution gronde... Le moment est venu de faire face à la sauvagerie des hommes.

 Un poète a déjà dit que l'on commence à aimer réellement la poésie lorsqu'on tombe sur un poème qui nous touche d'une façon dont on n'a jamais été touché avant, qui nous fait sentir spécial et qui existe pour que nous tombions sur lui en quelque sorte. Cela m'est arrivé avec Giacomo Leopardi (je pourrais nommer son poème Les souvenances), le plus grand de tous selon moi. Et dans le roman, sans être aussi existentielle et métaphysique, cette expérience peut nous arriver à l'occasion et pour ma part, je citerais Virginia Woolf, Beckett, Bolaño et Nabokov, entre autres. Mais ces auteurs sont arrivés beaucoup plus tard pour moi. Au tout début, il y eut Victor Hugo avec Les misérables qui m'avait donné froid dans le dos. Ensuite, le second fut Paul Auster et Le livre des illusions où je découvrais pour la première fois qu'il y avait des écrivains contemporains intéressants, talentueux. Même si à l'époque il m'avait un peu déçu, je voyais le talent littéraire pour l'une des premières fois. Et beaucoup plus tard, je me rappelle fort bien que l'une de ces grandes figures littéraires fût Cormac McCarthy avec No Country for Old Men et surtout La Route. Ensuite, j'ai tout lu de ce maître, notamment La trilogie des confins. McCarthy, je lui dois tout parce que c'est lui qui m'a fait réaliser qu'un romancier peut nous toucher avec son seul talent de styliste. Que le style est, à quelque part, plus grand que l'histoire parce qu'il est une fin et non un moyen. Rien ne peut être plus grand que le style en littérature parce que rien ne vient après. Si l'on élimine le style, le roman n'est plus roman mais une feuille de chou avec un récit comme on en retrouve un peu partout. Dans les scénarios de films entre autres. Aussi, les magazines en sont remplis (avec les "histoires de vie") en plus des journaux. Et j'ai réalisé cela en premier grâce à la lecture de McCarthy, ce prosateur hors pair, et l'un des seuls génies encore vivants.

 Par contre, dans ce deuxième tome de La trilogie des confins, l'on sent déjà un léger début de "dégradation" de la qualité de l'oeuvre si on la compare avec la précédente, surtout sur le plan stylistique. Et cette "dégradation" aboutira à un roman assez banal avec Des villes dans la plaine comme troisième tome. Dans ce deuxième tome, il commence à y avoir des répétitions de mots dans une même page, des répétitions de toutes sortes aussi. Mais je dois dire ceci : ce livre, Le grand passage, jouit quand même d'une écriture sublime. La trame est ici un peu la même que dans son chef-d'oeuvre De si jolis chevaux. Un homme, très jeune, Billy Parham, qui a 16 ans mais que l'on peut se permettre quand même d'appeler homme, habite le Nouveau-Mexique aux États-Unis. Il devient obsédé par la jeune louve qu'il pourchasse, d'abord avec son père, et ensuite seul en prenant lui-même l'initiative de ses gestes. Il l'attrapera, mais sa proie se blessera sans succomber à ses blessures. Billy décidera de l'amener jusqu'au Mexique. En se rendant là-bas, il se verra confisquer la louve, il finira quand même par l'abattre et reviendra aux États-Unis. Arrivé sur ses terres, il retrouvera le ranch de sa famille, qui a brûlé, et repartira avec son jeune frère au Mexique pour venger sa famille...

 Quelques similitudes et différences d'avec le premier tome m'ont frappé. Dans un premier temps, l'âge des deux héros, John Grady Cole et Billy Parham, est essentiel à la compréhension de l'histoire et ce que l'auteur voulait faire passer comme message : ils sont à la fin de l'adolescence et ils découvrent tous deux la dureté du passage à l'âge adulte. Notamment avec la violence de la nature, de l'humain et des passions. Les deux feront cet apprentissage en voyageant vers le Mexique, ils auront des compagnons comme don Quichotte en avait (Lacey Rawlins, la louve, le frère de Billy) et un dialogue rempli de silence s'installera entre les protagonistes (lorsque cela sera possible bien sûr). McCarthy utilise souvent l'expédition à deux comme dans La route. Et la principale différence sera l'origine de la fuite vers le Mexique. John Grady Cole le faisait dans un but de découverte, donc il faisait le voyage volontairement alors que Billy Parham y va dans un premier temps pour renvoyer la louve dans son pays d'origine et dans un deuxième temps pour venger sa famille.

 Pour l'ambiance générale du roman, on retrouve exactement la même que dans De si jolis chevaux :

 « L'hiver où Boyd eut quatorze ans les arbres qui poussaient dans le lit à sec de la rivière perdirent très tôt leurs feuilles et jour après jour le ciel était gris et les arbres découpaient leurs pâles silhouettes sur l'horizon. Au pied de ces mâts nus la terre sous un vent froid qui s'était mis à souffler du nord filait vers une échéance dont les comptes ne seraient apurés et datés qu'une fois toute créance depuis longtemps caduque, telle est cette histoire. Parmi les pâles peupliers avec leurs branches pareilles à des ossements et leurs troncs dont tombait l'écorce pâle ou verte ou plus sombre serrés dans une boucle du lit de la rivière au-dessous de la maison se dressaient des arbres si massifs qu'il y avait dans ce peuplement sur l'autre rive une souche sciée sur laquelle les hivers passés des conducteurs de troupeau montaient une tente à provisions de six pieds sur quatre, si large était ce billot. Quand il partait à cheval pour ramener du bois il regardait son ombre et l'ombre du cheval et du travois enjamber ces palissades tronc d'arbre après tronc d'arbre. Boyd montait derrière dans le travois la hache à la main comme s'il avait été chargé de veiller sur le bois qu'ils ramassaient et il regardait vers l'ouest de ses yeux plissés là où le soleil frémissait dans un lac rouge desséché sous les pentes nues des montagnes tandis que les silhouettes des antilopes piétinaient et dodelinaient de la tête parmi les bêtes du troupeau sur la plaine de l'avant-pays. »

 Cependant, on voyait dès les premières pages qu'avec ce roman-ci McCarthy se rapprochait davantage de la nature et des animaux :

 « Quand ils arrivèrent au sud après avoir quitté Grant County Boyd n'était guère qu'un nouveau-né et le comté récemment constitué baptisé Hidalgo était lui-même à peine plus âgé que l'enfant. Au pays qu'ils avaient laissé gisaient les ossements d'une soeur et les ossements d'une grand-mère maternelle. Le nouveau pays était riche et sauvage. On pouvait aller à cheval jusqu'au Mexique sans rencontrer une seule clôture en travers du chemin. Il transportait Boyd devant lui dans l'arçon de sa selle et lui décrivait le paysage qu'ils traversaient et lui annonçait les noms des animaux et des oiseaux à la fois en espagnol et en anglais. Dans la nouvelle maison ils couchaient dans la chambre contiguë à la cuisine et la nuit quand il restait éveillé il écoutait son frère respirer dans l'obscurité et il lui racontait tout bas pendant qu'il dormait les projets qu'il avait faits pour eux et la vie qu'ils mèneraient. Par une nuit d'hiver de cette première année il se réveilla aux cris des loups dans les collines basses à l'ouest de la maison et il savait qu'ils allaient débouler sur la plaine dans la neige fraîche pour traquer l'antilope au clair de lune. Il saisit son pantalon suspendu au pied du lit et prit sa chemise et sa veste matelassée et sortit ses bottes de dessous le lit et alla à la cuisine et s'habilla dans le noir à la timide chaleur du fourneau et examina ses bottes à la lueur de la fenêtre pour reconnaître le pied gauche du droit et les enfila et se redressa et alla à la porte de la cuisine et sortit et referma la porte derrière lui. »

La plupart de mes lectures ont pour but de découvrir la prose poétique que l'auteur peut nous donner  (je choisis généralement des valeurs sûres) et c'est encore plus vrai pour McCarthy, comme je l'abordais au début de ma chronique. Les récits de McCarthy, bien que parfois intéressants, font piètre figure devant l'immensité de son talent de prosateur :

 « Il se réveilla dans la blanche lumière méridienne du désert et se dressa dans ses couvertures puantes. L'ombre du châssis de bois nu de la fenêtre marquée en trompe-l'oeil sur le mur opposé commença à pâlir et à s'effacer sous ses yeux. Comme si un nuage était passé sur le soleil. Il écarta d'un coup de pied les couvertures et enfila ses bottes et mit son chapeau et se leva et sortit. La route était gris pâle dans la lumière du jour et le jour refluait le long des corniches du monde. Les petits oiseaux s'étaient réveillés dans les fougères du désert au bord de la route et commençaient à pépier et à s'égailler et plus loin sur le bitume des colonnes de tarentules qui avaient traversé la route dans la nuit comme des crabes terrestres s'étaient arrêtées, leurs articulations figées dans des poses narquoises de marionnettes, auscultant de leur pas mesuré d'octopode ces ombres d'elles-mêmes suspendues au-dessous d'elles tout à coup. Il regarda la route et regarda la lumière qui faiblissait. Au nord tout le long de la corniche des nuages aux contours de plus en plus sombres. Il avait cessé de pleuvoir pendant la nuit et un arc-en-ciel ou un halo tendait au-dessus du désert un arc pâle de néon et il regarda encore une fois la route qui était comme avant mais plus sombre pourtant et de plus en plus sombre à mesure qu'elle s'éloignait vers l'est là où il n'y avait ni soleil ni aube et quand il regarda encore une fois au nord le jour refluait de plus en plus vite et la lumière de midi dans laquelle il s'était réveillé devenait tantôt un étrange crépuscule et tantôt une étrange ténèbre et les oiseaux qui volaient ça et là s'étaient posés à terre et une fois encore tous s'étaient tus dans les fougères au bord de la route. Il sortit. Un vent rois descendait des montagnes. Il soufflait des pentes occidentales du continent où la neige d'été s'attardait au-dessus de la limite des arbres et le vent passait par les hautes forêts d'épicéas et entre les fûts des trembles et balayait la plaine du désert au-dessous. Il avait cessé de pleuvoir dans la nuit et il s'avança sur la route et appela le chien. Il appelait et appelait. Immobile dans cette inexplicable obscurité. Où il n'y avait aucun bruit nulle part sauf le bruit du vent. Au bout d'un moment il s'assit sur la route. Il enleva son chapeau et le posa sur le bitume devant lui et baissa la tête et prit son visage dans ses mains et pleura. Il resta ssis là longtemps et au bout d'un moment l'orient se teinta de gris et au bout d'un moment le juste soleil de Dieu se leva, une fois encore, pour tous et sans distinction. »

« Il observait le ciel nocturne à travers la vitre de la salle. Les premières étoiles découpées au sud sur la voûte obscure étaient suspendues dans la vannerie morte des arbres le long de la rivière. La lumière de la lune pas encore levée baignait l'orient d'une brume sulfureuse au-dessus de la vallée. Il vit la lumière s'éteindre le long de la prairie du désert et la coupole de la lune sortir de terre blanche et grasse et fibreuse. Puis il descendit de la chaise où il était agenouillé et alla chercher son frère. Billy avait mis de côté un steak et des biscuits et une tasse en fer-blanc remplie de haricots, le tout enveloppé dans un chiffon et caché derrière la vaisselle sur l'étagère du garde-manger près de la porte de la cuisine. Il fit sortir Boyd le premier et resta un moment à écouter puis il le suivit. Le chien se mit à geindre et à gratter contre la porte du fumoir quand ils passèrent devant et il lui dit de se taire et le chien se tint coi. Ils continuèrent le long de la clôture en se baissant et coupèrent ensuite vers les arbres. Quand ils arrivèrent à la rivière la lune était déjà haut dans le ciel et l'Indien était là de nouveau avec le fusil passé comme dans le froid. Il fit demi-tour et ils traversèrent derrière lui la coulée de gravier et ils prirent vers l'aval par la piste du bétail sur l'autre rive à la limite de la prairie. Il y avait de la fumée de bois dans l'air. À un quart de mile en contrebas de la maison ils arrivèrent à son feu de bivouac entre les peupliers et il posa le fusil debout contre un tronc d'arbre et se retourna et les regarda.»

 En terminant, disons que les personnages de McCarthy vivent à peu près tous en marge de la société et ses lecteurs doivent avoir un peu de cette marginalité en eux s'ils veulent pleinement apprécier ses romans parce qu'ils sont, à quelque part, assez éloignés de ce que notre époque nous offre : des divertissements rapides, insignifiants. Bref, c'est la mort de la conscience qui nous est offerte avec les médias de masse et la société est tombée dans une sorte de débilité insurpassable et cette débilité est exacerbée avec les différentes cultures qui veulent à peu près toutes imiter la culture américaine et ses bouffonneries et son marché qui dicte les règles de l'art. McCarthy est Américain mais son oeuvre ne renvoie pas à ce mauvais goût qui est devenu mondial grâce à la technique. Ce n'est pas difficile de voir que chacune de ses phrases est travaillée jusqu'à plus soif, pour le plus grand bonheur des lecteurs. Il s'est échappé du droit chemin une seule fois et c'est dans le troisième tome de cette trilogie. Celui-ci sera discuté la semaine prochaine sur mon blogue...

lundi 1 février 2016

De si jolis chevaux, Cormac McCarthy


Ma note : 9/10

 Voici la quatrième de couverture : 1949. Parce que les choix de l'Amérique moderne condamnent leurs rêves d'aventure, John Grady Cole et Lacey Rawlins quittent le Texas et chevauchent vers le Mexique. Ils iront vivre ailleurs, au royaume des chevaux, pour célébrer avec une nature intacte des noces éternelles. Violente, tourmentée, traversée d'aveuglants moments de bonheur, leur odyssée se transforme pourtant en descente aux enfers. Intransigeant, visionnaire, ce roman bouscule les espoirs et les repères d'une condition humaine à jamais prisonnière de ses passions dans l'indifférence de l'univers. De si jolis chevaux a remporté, en 1992, le National Book Award, la plus haute distinction littéraire des Etats-Unis.

 Dans son recueil de chroniques The Fun Stuff, James Wood critique The Road en en faisant l'apologie sur plusieurs pages. Il écrit :

 « When McCarthy is writing at his best, he does indeed belong in the compagny of the American masters. In his best pages one can hear Melville and Lawrence, Conrad and Hardy. His novels are full of marvelous depictions of birds in flight [...] » Par contre, Wood n'est pas totalement conquis par cet écrivain. Il a déja dit dans un autre article : « To read Cormac McCarthy is to enter a climate of frustration: a good day is so mysteriously followed by a bad one. McCarthy is a colossally gifted writer, certainly one of the greatest observers of landscape. He is also one of the great hams of American prose, who delights in producing a histrionic rhetoric that brilliantly ventriloquizes the King James Bible, Shakespearean and Jacobean tragedy, Melville, Conrad, and Faulkner. » Comme tout le monde il reconnaît le suprême talent de McCarthy, surtout son talent de styliste : « Surely no one disputes McCarthy’s talent. He has written extraordinarily beautiful prose. He generally disdains the intermediate interference of small-bore punctuation. »

 Je dirais que mes trois romans préférés de Cormac McCarthy sont (dans l'ordre) : Suttree, La Route et ce premier tome de la trilogie des confins, De si jolis chevaux. Mon idole Harold Bloom, pour sa part, leur préfère Méridien de sang, notamment pour la méchanceté "originale" du personnage Le Juge, inimitable en littérature. Il dit même que ce roman était le meilleur de l'histoire du 20e siècle américain, en tout cas le meilleur depuis Tandis que j'agonise de Faulkner. Dans ce premier tome de la trilogie des confins, John Grady Cole quittera pour le Mexique. Dans le deuxième tome ce sera Billy Parham qui fera de même, alors qu'ils se rencontreront dans un ultime et troisième tome.

 Donc, pour cette première partie, nous découvrirons les personnages de Cole et Lacey Rawlins qui fuiront au Mexique à partir du sud des États-Unis, et en chemin ils rencontreront un plus jeune adolescent qu'eux, Jimmy Blevins, qui a treize ans. Il voudra fuir avec les deux comparses. Cole et Rawlins iront habiter dans une hacienda. Ils seront arrêtés par la police pour meurtre, alors que le vrai meurtrier est l'enfant de treize ans Jimmy Blevins. Mais avant cela, Cole vivra une aventure avec la fille d'un propriétaire, un groupe de Mexicains pourchassera Blevins, et le Mexique (et la nature) s’avérera un endroit plus difficile et dangereux qu'ils ne le croyaient. Les deux protagonistes avaient fui le monde moderne, mais à quel prix ? McCarthy nous fera découvrir, par le truchement des actions des personnages, un monde d'une extrême violence qui est raconté avec un langage qui tombe en lambeaux (un peu comme La Route) et étrangement, qui se sert de la poésie (comme dans Suttree). Avec ce roman, il nous prouve qu'il peut retirer le meilleur de ces deux mondes, même si De si jolis chevaux est plus proche de Suttree que de La Route.

 On peut voir avec l'incipit que Cormac McCarthy réutilise la prose poétique comme dans Suttree, mais avec De si jolis chevaux, il ne tombera pas complètement dans ces eaux, notamment avec la présence d'une intrigue simple mais efficace :

 « La flamme du cierge et l'image de la flamme du cierge captives dans le trumeau vacillèrent puis se relevèrent quand il entra dans le vestibule et de nouveau quand il referma la porte. Il retira son chapeau et s'avança lentement. Les lames du parquet craquaient sous ses bottes. Vêtu de son costume noir il se dressait dans la glace sombre parmi les si pâles lys penchés dans leur vase de cristal à la taille effilée. Il faisait froid dans le couloir où passaient à reculons les portraits d'ancêtres dont il n'avait qu'une vague idée et tous étaient sous verre et vaguement éclairés au-dessus de l'étroit lambris. Il baissa les yeux sur les restes du cierge fondu. Il pressa l'empreinte de son pouce dans la mare de cire tiède sur le chêne verni. Il finit par regarder le visage si creux parmi les plis du drap funéraire, les traits si tirés, la moustache jaunie, les paupières minces comme du papier. Ça ce n'était pas le sommeil. Ce n'était pas le sommeil. Il faisait sombre dehors et froid et il n'y avait pas de vent. Un veau meuglait au loin. Il restait immobile son chapeau à la main. Tu te coiffais jamais comme ça de ton vivant, dit-il. Il n'y avait pas d'autre bruit à l'intérieur de la pièce que le battement de la pendule sur la cheminée du salon. Il sortit et referma la porte. »

 Le roman est certainement en lien avec le mythe de l'ouest, du cowboy et de l'indien, etc. :

 « Le soir venu il sella son cheval et partit vers l'ouest. Le vent avait beaucoup faibli et il faisait très froid et le soleil déclinait rouge sang et elliptique devant lui sous les récifs des nuages rouge sang. Il allait là où il choisissait toujours d'aller quand il partait à cheval, là-bas où l'embranchement ouest de l'ancienne route comanche au sortir du pays kiowa vers le nord traversait la partie la plus occidentale du ranch et l'on pouvait en distinguer au sud la trace à peine perceptible sur les basses prairies entre les bras septentrional et intermédiaire du Concho. A l'heure qu'il choisissait toujours, l'heure où les ombres s'allongeaient et où l'ancienne route se dessinait devant lui dans l'oblique lumière rose comme un rêve de temps révolus où les poneys peints et les cavaliers de cette nation disparue descendaient du nord avec leur visage marqué à la craie et leurs longues nattes tressées et tous armés pour la guerre qui était leur vie et les femmes et les enfants et les femmes avec leurs enfants suspendus à leur sein et tous avec le sang en gage de leur salut pour seule vengeance le sang. Quand le vent était au nord on pouvait les entendre, les chevaux et l'haleine des chevaux et les sabots des chevaux chaussés de cuir brut et le cliquetis des lances et le frottement continuel des barres des travois dans le sable comme le passage d'un énorme serpent et sur les chevaux sauvages les jeunes garçons tout nus folâtres comme des écuyers de cirque et poussant devant eux des chevaux sauvages et les chiens trottinant la langue pendante et la piétaille des esclaves suivant demi-nue derrière eux et cruellement chargée et la sourde mélopée sur tout cela de leurs chants de route que les cavaliers psalmodiaient en chemin, nation et fantôme de nation passant au son d'un vague cantique à travers ce désert minéral pour disparaître dans l'obscurité portant comme un graal étrangère à toute histoire et à tout souvenir la somme de ses vies à la fois séculaires et violentes et transitoires. »

 On peut voir dans la citation suivante toute la richesse et la finesse qu'emploie l'auteur pour ancrer son décor, celui du sud des États-Unis :

 « Ils firent ensemble un dernier tour à cheval un jour au début mars. Le temps commençait à tiédir et les pavots mexicains à fleurs jaunes s'épanouissaient au bord de la route. Ils déchargèrent les chevaux chez McCullough et continuèrent à travers la prairie le long du Grape Creek puis dans les collines basses. La rivières était verte et limpide avec des traînées de mousse tendant leurs nattes sur les banc de gravier. Ils chevauchaient lentement dans le vaste paysage de mesquites et de nopals nains. Ils passèrent du Tom Green County au Coke County. Ils traversèrent la vieille route de Schoonover et continuèrent par des collines déchiquetées piquetées de cèdres où le sol était jonché de pierre volcanique et ils pouvaient voir la neige sur les minces chaînes bleues des montagnes à une centaine de miles au nord. De toute la journée ils échangèrent à peine une parole. Son père était assis légèrement en avant dans la selle, les rênes tenues d'une seule main, à deux pouces environ au-dessus du pommeau. Si mince et fragile, perdu dans ses vêtements. Parcourant le paysage de ses yeux creux comme si le monde là-bas avait été changé ou rendu suspect par ce qu'il en avait vu ailleurs. Comme s'il risquait de ne jamais le revoir tel qu'il était vraiment. Ou pire comme s'il le voyait enfin tel qu'il était. Le voyait tel qu'il avait toujours été, tel qu'il serait toujours. Non seulement le jeune homme qui chevauchait à quelques pas devant lui se tenait à cheval comme s'il avait été mis au monde pour monter à cheval ce qui était vrai mais eût-il par malheur ou malchance vu le jour dans un étrange pays où il n'y avait jamais eu de chevaux il en aurait de toute façon découvert. Il aurait su qu'il y avait quelque chose qui manquait pour que le monde puisse être tel qu'il devait être ou qu'il puisse lui-même y être vraiment et il se serait mis en chemin et serait parti à l'aventure de place en place n'importe où aussi longtemps qu'il aurait fallu jusqu'à ce qu'il en trouve un et il aurait su que c'était bien ce qu'il cherchait et il ne se serait pas trompé. »

 Les personnages obéissent souvent à la même règle avec McCarthy : c'est la perte de repères qui guident leur choix et nous pouvons voir dans cette conversation l'effritement du langage, de la parole, etc. :

 « Elle est allée à San Antonio, dit le jeune homme. 
Dis pas elle en parlant de ta mère. 
Maman. 
Je le sais. 
Ils buvaient leur café. 
Qu'est-ce que tu comptes faire ? 
Au sujet de quoi ? 
Au sujet de tout. 
Elle peut aller où ça lui plaît. 
Le jeune homme l'observait. T'as pas besoin de fumer ces trucs-là, dit-il. 
Son père pinça les lèvres et tambourina sur la table avec ses doigts et leva les yeux. Quand je viendrai te demander ce que je suis censé faire tu sauras que t'es assez grand pour me le dire, dit-il. 
Oui père. 
T'as besoin d'argent ? 
Non. 
Il observait le jeune homme. Tout va bien se passer pour toi, dit-il. »

 Les romans de cet auteur se ressemblent à peu près tous parce qu'ils sont construits à la manière d'un western (à l'exception d'Un enfant de Dieu). Pour le style, on peut le comparer à Faulkner (je l'ai déjà fait sur le blogue) mais je crois qu'il amène, en plus, un aspect "minimaliste" à la mécanique de sa prose et nous ne retrouvons pas cela avec Faulkner, qui lui, fait dans le plein lyrisme. Sans être dans le "tout" minimaliste comme Hemingway, McCarthy n'emploie pas exactement la même poésie que Faulkner, même si elle en est très proche. Avec McCarthy, chaque mot est important, chaque phrase respire par elle-même et il use d'un vocabulaire extrêmement recherché. Et pour ses récits, McCarthy est probablement un des écrivains les plus "linéaires" que l'on puisse trouver dans la grande littérature. C'est un rare génie qui n'amène pas vraiment de subtilité dans la littérature, dans cette grande littérature qui mérite d'être lue.