dimanche 21 février 2016

Des villes dans la plaine, Cormac McCarthy


Ma note : 6/10

 Voici la quatrième de couverture : John Grady Cole et Billy Parham se retrouvent dans un ranch du Nouveau-Mexique. Toujours en quête du mythique Far West d'autrefois, ils arpentent les grands espaces encore vierges de l'Ouest sauvage. Mais quand John Grady décide de passer la frontière pour aller kidnapper la jeune prostituée mexicaine dont il s'est épris, ses rêves d'amour et de liberté se heurtent aux forces inéluctables de la réalité...

 Harold Bloom avait des sentiments partagés sur McCarthy avant de découvrir Blood Meridian :

 « I think I had read some earlier McCarthy, and had mixed feelings about it—it seemed to me to be Faulknerian in a way that was not really integrated in a way that made it McCarthy’s own. It may have been Suttree, in fact, a book that I haven’t read since. It was a strong book, but you had the feeling at times that it was written by William Faulkner and not by Cormac McCarthy. He tends to carry his influences on the surface, quite honestly. »

 Et pour Des villes dans la plaine, Bloom a été déçu : 

 « I wish that the rest of McCarthy, both before and after, was that good. I think the Border Trilogy has its moments, especially the first volume [All The Pretty Horses], but the second [The Crossing] and third [Cities Of The Plain]—especially the third—were disappointments. »

 Je suis parfaitement d'accord avec lui. Des villes dans la plaine n'offrent pas un "grand" moment de lecture. Le problème avec cette trilogie, c'est le début, qui était ce qu'on peut voir de mieux en littérature et petit à petit cela se détériore, surtout d'un point de vue stylistique (mais pas seulement), pour aboutir ici avec un troisième roman beaucoup moins travaillé. Avec cette seule trilogie, on peut voir que McCarthy doit s'appliquer et travailler très fort pour écrire des chefs-d'oeuvre. Je ne crois pas que ce soit un parfait naturel, (comme la plupart des bons écrivains ne le sont pas non plus). Plus ses textes sont écrits lentement et plus ils semblent toucher au sublime. Manifestement, Des villes dans la plaine furent écrits rapidement. Et son esthétique est même affectée si l'on regarde uniquement son récit. Ainsi, dans le présent roman, les scènes sont au mieux banales, si l'on compare avec les deux précédents, l'action est étirée en longueur pour remplir des pages. C'est un roman plus faible que les deux précédents à tout point de vue. Bloom a raison de dire qu'il a de la difficulté avec les deux derniers, et particulièrement le dernier. Avec les héros des deux précédents romans qui se retrouvaient, nous étions en droit de nous attendre au meilleur de cet écrivain alors qu'on a eu le pire d'un génie (ce qui est par contre mieux que bien d'autres auteurs).

 Voyons voir le récit. John Grady Cole et Billy Parham, les deux personnages principaux des deux premiers romans sont enfin réunis, proche du Mexique, et ils travaillent sur les terres de McGovern. Cole rencontrera au Mexique une prostitué épileptique du nom de Magdalena. Il veut la faire passer aux États-Unis et pour cela, Parham essaie de convaincre le patron de celle-ci. N'obtenant pas de succès dans cette entreprise, John Grady Cole décide de le faire quand même et met sur pied un plan de kidnapping. Malheureusement pour lui, Eduardo, le patron de Magdalena, déjoue le complot et décide de faire tuer sa prostitué. Et c'est à partir de là que l'action débute réellement, que le duel à mort pourra commencer entre John Grady Cole et Eduardo, à la manière de Cormac McCarthy : comme un western, avec une confrontation.

 En plus d'une prose moins éclatante pour cet ultime tome de la trilogie des confins, McCarthy y va de quelques clichés :

 « Les putains assises sur les canapés miteux dans leurs déshabillés miteux levèrent la tête. Le local était pratiquement vide. Encore une fois ils tapèrent des pieds dans leurs bottes et allèrent au comptoir et se plantèrent devant et rabattirent leurs chapeaux en arrière avec le pouce et calèrent leurs bottes sur la barre au-dessus de la rigole carrelée pendant que le barman servait leurs whiskies. Dans la lumière rouge sang du bar et les volutes de fumée ils gardèrent leurs verres un instant levés et inclinèrent la tête comme pour saluer un quatrième compagnon désormais perdu pour eux et avalèrent cul sec leurs whiskies et reposèrent les verres vides sur le comptoir et s'essuyèrent la bouche du revers de la main. Troy pointa le menton vers le barman, désignant les verres vides d'un mouvement circulaire du doigt. Le barman opina. »

 On voit dès le début, avec la profusion de dialogues (plus ou moins ratés) que l'on est loin du vrai Cormac McCarthy, l'écrivain des longs passages poétique, même s'il en reste quelques-uns:

 « Dans les montagnes ils virent des cerfs dans l'éclat des phares et dans l'éclat des phares les cerfs étaient pâles comme des fantômes et pareillement silencieux. Ils tournaient leurs yeux rouges vers ce soleil inexpliqué et s'écartaient et se serraient et bondissaient et sautaient par-dessus le fossé seuls et par deux. Une petite biche perdit l'équilibre sur le macadam ses sabots affolés cherchant une prise et se laissa tomber sur sa croupe et se releva et repartit avec les autres et disparut dans la broussaille de l'autre côté de la route. Troy tendit la bouteille de whisky devant les cadrans du tableau de bord pour vérifier le niveau et il dévissa le bouchon et but et revissa le bouchon et passa la bouteille à Billy. Ça m'a l'air d'un bon coin pour chasser le cerf. »

 « Un gros hibou gisait en croix sur le pare-brise du côté du chauffeur. Le verre laminé s'était enfoncé doucement pour le retenir et ses ailes étaient grandes ouvertes étalées sur le pare-brise et il gisait dans les cercles et les rayons concentriques du verre éclaté tel un énorme papillon dans une toile d'araignée. Billy coupa le moteur. Ils contemplaient cette chose. Une des pattes du hibou frémit et se replia en griffe puis se détendit lentement et le hibou remua un peu la tête comme pour mieux les voir puis il expira. Troy ouvrit la portière et descendit. Billy restait sur le siège, les yeux rivés sur le hibou. Puis il éteignit les phares et descendit à son tour. Le hibou était doux et duveteux. Sa tête retombait et roulait. Il était moelleux et chaud au toucher et semblait désarticulé à l'intérieur de ses plumes. Billy le souleva pour le dégager et alla l'accrocher à la clôture et revint. Il remonta dans le camion et alluma les phares pour voir s'il pourrait conduire avec le pare-brise dans cet état ou s'il faudrait finir de le casser et l'enlever. Il restait du verre à peu près intact en bas dans le coin droit et il se dit qu'il y verrait suffisamment en se penchant et en regardant par là. Troy était un peu plus loin sur la route, en train de pisser. »

 McCarthy est ici beaucoup plus dans la superficialité insipide que dans le génie (ce qu'il est en réalité). Par contre, est-ce un roman complètement raté ? En fait, je ne crois pas qu'un grand génie des lettres puisse complètement rater un roman, il sera toujours meilleur que la moyenne :

 « Il alluma la cigarette avec un briquet Zippo de la 3e division d'infanterie posa le briquet sur son paquet de cigarettes et souffla la fumée de haut en bas le long du bois verni du comptoir et regarda John Grady. La putain était retournée sur le canapé et John Grady examinait quelque chose dans la glace du buffet derrière le comptoir. Troy se retourna et suivit son regard. Une fille toute jeune qui pouvait avoir dix-sept au plus et peut-être moins était assise sur le bras du canapé les mains jointes sur les genoux et les yeux baissés. Elle tripotait comme une écolière l'ourlet de sa robe criarde. Elle releva la tête et regarda de leur côté. Sa longue chevelure noire tombait sur son épaule et elle l'écarta lentement du revers de la main. »

 L'ambiance est encore une fois bien créée par l'auteur : le sentiment que l'on se retrouve bien dans le sud, dans les grands espaces, dans le vide d'une certaine beauté :

 « Ils mangèrent des steaks et burent du café et écoutèrent les histoires de guerre de Troy et fumèrent et regardèrent les antiques taxis jaunes passer à gué l'eau des rues. Ils reprirent l'avenue Juarez en direction du pont. Le service des trams était terminé et les rues étaient à peu près vides de tout trafic et de toute circulation. Les rails qui scintillaient sous la lueur mouillée des lampes filaient vers la guérite de la douane et continuaient encastrés dans le tablier du pont pareils à de grandes agrafes chirurgicales reliant ces mondes disparates et fragiles et la couverture nuageuse avait quitté les crêtes des Franklins et s'éloignait au sud vers les sombres silhouettes des montagnes du Mexique découpées sur le ciel étoilé. Ils traversèrent le pont et poussèrent tour à tour le tourniquet, un peu gris, le chapeau un peu de travers, et ils prirent la rue D'El Paso-Sud. »

 C'est un roman qui se rapproche davantage de No Country for old men que des deux premiers de la trilogie (et que de l'ensemble de son oeuvre). Il partage avec No Country for old men une intrigue qui est placée au premier plan, au détriment d'une prose riche et recherchée. No Country for old men était à l'origine un scénario de film refusé de McCarthy et celui-ci avait décidé d'écrire un roman avec le plan initial. C'est un peu la même chose avec Des Villes dans la plaine (et même pire) : il se lit comme un scénario, ce qui est le contraire de ce que devrait être la littérature selon moi. 

 Même si tout n'est pas raté dans ce roman, il a plusieurs problèmes. Et d'importants problèmes. Premièrement, et d'une façon globale, il suivait deux grands chefs-d'oeuvre et ainsi, c'est plus qu'une déception qui nous frappe. C'est le sentiment de s'être fait avoir. La prose, (malgré quelques passages) est, et de loin, beaucoup moins travaillée et riche et puissante que ce que McCarthy nous donne habituellement. Les dialogues, autre problème important, n'ont pas l'épuration sublime de La route et le génie de ceux que l'on retrouve dans Suttree. Plusieurs scènes sont inintéressantes, inutiles, répétitives, surtout après les deux tomes précédents. 

 McCarthy dit qu'il ne serait pas capable d'écrire un roman comme À la recherche du temps perdu de Marcel Proust parce qu'il est seulement capable d'écrire sur la mort et que pour lui, en tant qu'écrivain, la littérature a cette fonction (Proust aborde un peu le thème de la mort mais en général ce n'est pas ce qui ressort de ses livres). Sur ce plan, c'est réussi. Et pour le reste ? Eh bien, vous devrez le lire si vous doutez de mon opinion !

jeudi 11 février 2016

Le grand passage, Cormac McCarthy


Ma note : 8/10

 Voici la quatrième de couverture : Achever cette louve prisonnière du piège qu'il a posé est au-dessus des forces de Billy. Sa décision est prise : il quittera le ranch familial pour la ramener sur sa terre natale. De l'Arizona au Mexique, la route est longue et périlleuse. Il faut franchir la frontière, le grand passage, et pénétrer dans un monde de hors-la-loi, où la révolution gronde... Le moment est venu de faire face à la sauvagerie des hommes.

 Un poète a déjà dit que l'on commence à aimer réellement la poésie lorsqu'on tombe sur un poème qui nous touche d'une façon dont on n'a jamais été touché avant, qui nous fait sentir spécial et qui existe pour que nous tombions sur lui en quelque sorte. Cela m'est arrivé avec Giacomo Leopardi (je pourrais nommer son poème Les souvenances), le plus grand de tous selon moi. Et dans le roman, sans être aussi existentielle et métaphysique, cette expérience peut nous arriver à l'occasion et pour ma part, je citerais Virginia Woolf, Beckett, Bolaño et Nabokov, entre autres. Mais ces auteurs sont arrivés beaucoup plus tard pour moi. Au tout début, il y eut Victor Hugo avec Les misérables qui m'avait donné froid dans le dos. Ensuite, le second fut Paul Auster et Le livre des illusions où je découvrais pour la première fois qu'il y avait des écrivains contemporains intéressants, talentueux. Même si à l'époque il m'avait un peu déçu, je voyais le talent littéraire pour l'une des premières fois. Et beaucoup plus tard, je me rappelle fort bien que l'une de ces grandes figures littéraires fût Cormac McCarthy avec No Country for Old Men et surtout La Route. Ensuite, j'ai tout lu de ce maître, notamment La trilogie des confins. McCarthy, je lui dois tout parce que c'est lui qui m'a fait réaliser qu'un romancier peut nous toucher avec son seul talent de styliste. Que le style est, à quelque part, plus grand que l'histoire parce qu'il est une fin et non un moyen. Rien ne peut être plus grand que le style en littérature parce que rien ne vient après. Si l'on élimine le style, le roman n'est plus roman mais une feuille de chou avec un récit comme on en retrouve un peu partout. Dans les scénarios de films entre autres. Aussi, les magazines en sont remplis (avec les "histoires de vie") en plus des journaux. Et j'ai réalisé cela en premier grâce à la lecture de McCarthy, ce prosateur hors pair, et l'un des seuls génies encore vivants.

 Par contre, dans ce deuxième tome de La trilogie des confins, l'on sent déjà un léger début de "dégradation" de la qualité de l'oeuvre si on la compare avec la précédente, surtout sur le plan stylistique. Et cette "dégradation" aboutira à un roman assez banal avec Des villes dans la plaine comme troisième tome. Dans ce deuxième tome, il commence à y avoir des répétitions de mots dans une même page, des répétitions de toutes sortes aussi. Mais je dois dire ceci : ce livre, Le grand passage, jouit quand même d'une écriture sublime. La trame est ici un peu la même que dans son chef-d'oeuvre De si jolis chevaux. Un homme, très jeune, Billy Parham, qui a 16 ans mais que l'on peut se permettre quand même d'appeler homme, habite le Nouveau-Mexique aux États-Unis. Il devient obsédé par la jeune louve qu'il pourchasse, d'abord avec son père, et ensuite seul en prenant lui-même l'initiative de ses gestes. Il l'attrapera, mais sa proie se blessera sans succomber à ses blessures. Billy décidera de l'amener jusqu'au Mexique. En se rendant là-bas, il se verra confisquer la louve, il finira quand même par l'abattre et reviendra aux États-Unis. Arrivé sur ses terres, il retrouvera le ranch de sa famille, qui a brûlé, et repartira avec son jeune frère au Mexique pour venger sa famille...

 Quelques similitudes et différences d'avec le premier tome m'ont frappé. Dans un premier temps, l'âge des deux héros, John Grady Cole et Billy Parham, est essentiel à la compréhension de l'histoire et ce que l'auteur voulait faire passer comme message : ils sont à la fin de l'adolescence et ils découvrent tous deux la dureté du passage à l'âge adulte. Notamment avec la violence de la nature, de l'humain et des passions. Les deux feront cet apprentissage en voyageant vers le Mexique, ils auront des compagnons comme don Quichotte en avait (Lacey Rawlins, la louve, le frère de Billy) et un dialogue rempli de silence s'installera entre les protagonistes (lorsque cela sera possible bien sûr). McCarthy utilise souvent l'expédition à deux comme dans La route. Et la principale différence sera l'origine de la fuite vers le Mexique. John Grady Cole le faisait dans un but de découverte, donc il faisait le voyage volontairement alors que Billy Parham y va dans un premier temps pour renvoyer la louve dans son pays d'origine et dans un deuxième temps pour venger sa famille.

 Pour l'ambiance générale du roman, on retrouve exactement la même que dans De si jolis chevaux :

 « L'hiver où Boyd eut quatorze ans les arbres qui poussaient dans le lit à sec de la rivière perdirent très tôt leurs feuilles et jour après jour le ciel était gris et les arbres découpaient leurs pâles silhouettes sur l'horizon. Au pied de ces mâts nus la terre sous un vent froid qui s'était mis à souffler du nord filait vers une échéance dont les comptes ne seraient apurés et datés qu'une fois toute créance depuis longtemps caduque, telle est cette histoire. Parmi les pâles peupliers avec leurs branches pareilles à des ossements et leurs troncs dont tombait l'écorce pâle ou verte ou plus sombre serrés dans une boucle du lit de la rivière au-dessous de la maison se dressaient des arbres si massifs qu'il y avait dans ce peuplement sur l'autre rive une souche sciée sur laquelle les hivers passés des conducteurs de troupeau montaient une tente à provisions de six pieds sur quatre, si large était ce billot. Quand il partait à cheval pour ramener du bois il regardait son ombre et l'ombre du cheval et du travois enjamber ces palissades tronc d'arbre après tronc d'arbre. Boyd montait derrière dans le travois la hache à la main comme s'il avait été chargé de veiller sur le bois qu'ils ramassaient et il regardait vers l'ouest de ses yeux plissés là où le soleil frémissait dans un lac rouge desséché sous les pentes nues des montagnes tandis que les silhouettes des antilopes piétinaient et dodelinaient de la tête parmi les bêtes du troupeau sur la plaine de l'avant-pays. »

 Cependant, on voyait dès les premières pages qu'avec ce roman-ci McCarthy se rapprochait davantage de la nature et des animaux :

 « Quand ils arrivèrent au sud après avoir quitté Grant County Boyd n'était guère qu'un nouveau-né et le comté récemment constitué baptisé Hidalgo était lui-même à peine plus âgé que l'enfant. Au pays qu'ils avaient laissé gisaient les ossements d'une soeur et les ossements d'une grand-mère maternelle. Le nouveau pays était riche et sauvage. On pouvait aller à cheval jusqu'au Mexique sans rencontrer une seule clôture en travers du chemin. Il transportait Boyd devant lui dans l'arçon de sa selle et lui décrivait le paysage qu'ils traversaient et lui annonçait les noms des animaux et des oiseaux à la fois en espagnol et en anglais. Dans la nouvelle maison ils couchaient dans la chambre contiguë à la cuisine et la nuit quand il restait éveillé il écoutait son frère respirer dans l'obscurité et il lui racontait tout bas pendant qu'il dormait les projets qu'il avait faits pour eux et la vie qu'ils mèneraient. Par une nuit d'hiver de cette première année il se réveilla aux cris des loups dans les collines basses à l'ouest de la maison et il savait qu'ils allaient débouler sur la plaine dans la neige fraîche pour traquer l'antilope au clair de lune. Il saisit son pantalon suspendu au pied du lit et prit sa chemise et sa veste matelassée et sortit ses bottes de dessous le lit et alla à la cuisine et s'habilla dans le noir à la timide chaleur du fourneau et examina ses bottes à la lueur de la fenêtre pour reconnaître le pied gauche du droit et les enfila et se redressa et alla à la porte de la cuisine et sortit et referma la porte derrière lui. »

La plupart de mes lectures ont pour but de découvrir la prose poétique que l'auteur peut nous donner  (je choisis généralement des valeurs sûres) et c'est encore plus vrai pour McCarthy, comme je l'abordais au début de ma chronique. Les récits de McCarthy, bien que parfois intéressants, font piètre figure devant l'immensité de son talent de prosateur :

 « Il se réveilla dans la blanche lumière méridienne du désert et se dressa dans ses couvertures puantes. L'ombre du châssis de bois nu de la fenêtre marquée en trompe-l'oeil sur le mur opposé commença à pâlir et à s'effacer sous ses yeux. Comme si un nuage était passé sur le soleil. Il écarta d'un coup de pied les couvertures et enfila ses bottes et mit son chapeau et se leva et sortit. La route était gris pâle dans la lumière du jour et le jour refluait le long des corniches du monde. Les petits oiseaux s'étaient réveillés dans les fougères du désert au bord de la route et commençaient à pépier et à s'égailler et plus loin sur le bitume des colonnes de tarentules qui avaient traversé la route dans la nuit comme des crabes terrestres s'étaient arrêtées, leurs articulations figées dans des poses narquoises de marionnettes, auscultant de leur pas mesuré d'octopode ces ombres d'elles-mêmes suspendues au-dessous d'elles tout à coup. Il regarda la route et regarda la lumière qui faiblissait. Au nord tout le long de la corniche des nuages aux contours de plus en plus sombres. Il avait cessé de pleuvoir pendant la nuit et un arc-en-ciel ou un halo tendait au-dessus du désert un arc pâle de néon et il regarda encore une fois la route qui était comme avant mais plus sombre pourtant et de plus en plus sombre à mesure qu'elle s'éloignait vers l'est là où il n'y avait ni soleil ni aube et quand il regarda encore une fois au nord le jour refluait de plus en plus vite et la lumière de midi dans laquelle il s'était réveillé devenait tantôt un étrange crépuscule et tantôt une étrange ténèbre et les oiseaux qui volaient ça et là s'étaient posés à terre et une fois encore tous s'étaient tus dans les fougères au bord de la route. Il sortit. Un vent rois descendait des montagnes. Il soufflait des pentes occidentales du continent où la neige d'été s'attardait au-dessus de la limite des arbres et le vent passait par les hautes forêts d'épicéas et entre les fûts des trembles et balayait la plaine du désert au-dessous. Il avait cessé de pleuvoir dans la nuit et il s'avança sur la route et appela le chien. Il appelait et appelait. Immobile dans cette inexplicable obscurité. Où il n'y avait aucun bruit nulle part sauf le bruit du vent. Au bout d'un moment il s'assit sur la route. Il enleva son chapeau et le posa sur le bitume devant lui et baissa la tête et prit son visage dans ses mains et pleura. Il resta ssis là longtemps et au bout d'un moment l'orient se teinta de gris et au bout d'un moment le juste soleil de Dieu se leva, une fois encore, pour tous et sans distinction. »

« Il observait le ciel nocturne à travers la vitre de la salle. Les premières étoiles découpées au sud sur la voûte obscure étaient suspendues dans la vannerie morte des arbres le long de la rivière. La lumière de la lune pas encore levée baignait l'orient d'une brume sulfureuse au-dessus de la vallée. Il vit la lumière s'éteindre le long de la prairie du désert et la coupole de la lune sortir de terre blanche et grasse et fibreuse. Puis il descendit de la chaise où il était agenouillé et alla chercher son frère. Billy avait mis de côté un steak et des biscuits et une tasse en fer-blanc remplie de haricots, le tout enveloppé dans un chiffon et caché derrière la vaisselle sur l'étagère du garde-manger près de la porte de la cuisine. Il fit sortir Boyd le premier et resta un moment à écouter puis il le suivit. Le chien se mit à geindre et à gratter contre la porte du fumoir quand ils passèrent devant et il lui dit de se taire et le chien se tint coi. Ils continuèrent le long de la clôture en se baissant et coupèrent ensuite vers les arbres. Quand ils arrivèrent à la rivière la lune était déjà haut dans le ciel et l'Indien était là de nouveau avec le fusil passé comme dans le froid. Il fit demi-tour et ils traversèrent derrière lui la coulée de gravier et ils prirent vers l'aval par la piste du bétail sur l'autre rive à la limite de la prairie. Il y avait de la fumée de bois dans l'air. À un quart de mile en contrebas de la maison ils arrivèrent à son feu de bivouac entre les peupliers et il posa le fusil debout contre un tronc d'arbre et se retourna et les regarda.»

 En terminant, disons que les personnages de McCarthy vivent à peu près tous en marge de la société et ses lecteurs doivent avoir un peu de cette marginalité en eux s'ils veulent pleinement apprécier ses romans parce qu'ils sont, à quelque part, assez éloignés de ce que notre époque nous offre : des divertissements rapides, insignifiants. Bref, c'est la mort de la conscience qui nous est offerte avec les médias de masse et la société est tombée dans une sorte de débilité insurpassable et cette débilité est exacerbée avec les différentes cultures qui veulent à peu près toutes imiter la culture américaine et ses bouffonneries et son marché qui dicte les règles de l'art. McCarthy est Américain mais son oeuvre ne renvoie pas à ce mauvais goût qui est devenu mondial grâce à la technique. Ce n'est pas difficile de voir que chacune de ses phrases est travaillée jusqu'à plus soif, pour le plus grand bonheur des lecteurs. Il s'est échappé du droit chemin une seule fois et c'est dans le troisième tome de cette trilogie. Celui-ci sera discuté la semaine prochaine sur mon blogue...

lundi 1 février 2016

De si jolis chevaux, Cormac McCarthy


Ma note : 9/10

 Voici la quatrième de couverture : 1949. Parce que les choix de l'Amérique moderne condamnent leurs rêves d'aventure, John Grady Cole et Lacey Rawlins quittent le Texas et chevauchent vers le Mexique. Ils iront vivre ailleurs, au royaume des chevaux, pour célébrer avec une nature intacte des noces éternelles. Violente, tourmentée, traversée d'aveuglants moments de bonheur, leur odyssée se transforme pourtant en descente aux enfers. Intransigeant, visionnaire, ce roman bouscule les espoirs et les repères d'une condition humaine à jamais prisonnière de ses passions dans l'indifférence de l'univers. De si jolis chevaux a remporté, en 1992, le National Book Award, la plus haute distinction littéraire des Etats-Unis.

 Dans son recueil de chroniques The Fun Stuff, James Wood critique The Road en en faisant l'apologie sur plusieurs pages. Il écrit :

 « When McCarthy is writing at his best, he does indeed belong in the compagny of the American masters. In his best pages one can hear Melville and Lawrence, Conrad and Hardy. His novels are full of marvelous depictions of birds in flight [...] » Par contre, Wood n'est pas totalement conquis par cet écrivain. Il a déja dit dans un autre article : « To read Cormac McCarthy is to enter a climate of frustration: a good day is so mysteriously followed by a bad one. McCarthy is a colossally gifted writer, certainly one of the greatest observers of landscape. He is also one of the great hams of American prose, who delights in producing a histrionic rhetoric that brilliantly ventriloquizes the King James Bible, Shakespearean and Jacobean tragedy, Melville, Conrad, and Faulkner. » Comme tout le monde il reconnaît le suprême talent de McCarthy, surtout son talent de styliste : « Surely no one disputes McCarthy’s talent. He has written extraordinarily beautiful prose. He generally disdains the intermediate interference of small-bore punctuation. »

 Je dirais que mes trois romans préférés de Cormac McCarthy sont (dans l'ordre) : Suttree, La Route et ce premier tome de la trilogie des confins, De si jolis chevaux. Mon idole Harold Bloom, pour sa part, leur préfère Méridien de sang, notamment pour la méchanceté "originale" du personnage Le Juge, inimitable en littérature. Il dit même que ce roman était le meilleur de l'histoire du 20e siècle américain, en tout cas le meilleur depuis Tandis que j'agonise de Faulkner. Dans ce premier tome de la trilogie des confins, John Grady Cole quittera pour le Mexique. Dans le deuxième tome ce sera Billy Parham qui fera de même, alors qu'ils se rencontreront dans un ultime et troisième tome.

 Donc, pour cette première partie, nous découvrirons les personnages de Cole et Lacey Rawlins qui fuiront au Mexique à partir du sud des États-Unis, et en chemin ils rencontreront un plus jeune adolescent qu'eux, Jimmy Blevins, qui a treize ans. Il voudra fuir avec les deux comparses. Cole et Rawlins iront habiter dans une hacienda. Ils seront arrêtés par la police pour meurtre, alors que le vrai meurtrier est l'enfant de treize ans Jimmy Blevins. Mais avant cela, Cole vivra une aventure avec la fille d'un propriétaire, un groupe de Mexicains pourchassera Blevins, et le Mexique (et la nature) s’avérera un endroit plus difficile et dangereux qu'ils ne le croyaient. Les deux protagonistes avaient fui le monde moderne, mais à quel prix ? McCarthy nous fera découvrir, par le truchement des actions des personnages, un monde d'une extrême violence qui est raconté avec un langage qui tombe en lambeaux (un peu comme La Route) et étrangement, qui se sert de la poésie (comme dans Suttree). Avec ce roman, il nous prouve qu'il peut retirer le meilleur de ces deux mondes, même si De si jolis chevaux est plus proche de Suttree que de La Route.

 On peut voir avec l'incipit que Cormac McCarthy réutilise la prose poétique comme dans Suttree, mais avec De si jolis chevaux, il ne tombera pas complètement dans ces eaux, notamment avec la présence d'une intrigue simple mais efficace :

 « La flamme du cierge et l'image de la flamme du cierge captives dans le trumeau vacillèrent puis se relevèrent quand il entra dans le vestibule et de nouveau quand il referma la porte. Il retira son chapeau et s'avança lentement. Les lames du parquet craquaient sous ses bottes. Vêtu de son costume noir il se dressait dans la glace sombre parmi les si pâles lys penchés dans leur vase de cristal à la taille effilée. Il faisait froid dans le couloir où passaient à reculons les portraits d'ancêtres dont il n'avait qu'une vague idée et tous étaient sous verre et vaguement éclairés au-dessus de l'étroit lambris. Il baissa les yeux sur les restes du cierge fondu. Il pressa l'empreinte de son pouce dans la mare de cire tiède sur le chêne verni. Il finit par regarder le visage si creux parmi les plis du drap funéraire, les traits si tirés, la moustache jaunie, les paupières minces comme du papier. Ça ce n'était pas le sommeil. Ce n'était pas le sommeil. Il faisait sombre dehors et froid et il n'y avait pas de vent. Un veau meuglait au loin. Il restait immobile son chapeau à la main. Tu te coiffais jamais comme ça de ton vivant, dit-il. Il n'y avait pas d'autre bruit à l'intérieur de la pièce que le battement de la pendule sur la cheminée du salon. Il sortit et referma la porte. »

 Le roman est certainement en lien avec le mythe de l'ouest, du cowboy et de l'indien, etc. :

 « Le soir venu il sella son cheval et partit vers l'ouest. Le vent avait beaucoup faibli et il faisait très froid et le soleil déclinait rouge sang et elliptique devant lui sous les récifs des nuages rouge sang. Il allait là où il choisissait toujours d'aller quand il partait à cheval, là-bas où l'embranchement ouest de l'ancienne route comanche au sortir du pays kiowa vers le nord traversait la partie la plus occidentale du ranch et l'on pouvait en distinguer au sud la trace à peine perceptible sur les basses prairies entre les bras septentrional et intermédiaire du Concho. A l'heure qu'il choisissait toujours, l'heure où les ombres s'allongeaient et où l'ancienne route se dessinait devant lui dans l'oblique lumière rose comme un rêve de temps révolus où les poneys peints et les cavaliers de cette nation disparue descendaient du nord avec leur visage marqué à la craie et leurs longues nattes tressées et tous armés pour la guerre qui était leur vie et les femmes et les enfants et les femmes avec leurs enfants suspendus à leur sein et tous avec le sang en gage de leur salut pour seule vengeance le sang. Quand le vent était au nord on pouvait les entendre, les chevaux et l'haleine des chevaux et les sabots des chevaux chaussés de cuir brut et le cliquetis des lances et le frottement continuel des barres des travois dans le sable comme le passage d'un énorme serpent et sur les chevaux sauvages les jeunes garçons tout nus folâtres comme des écuyers de cirque et poussant devant eux des chevaux sauvages et les chiens trottinant la langue pendante et la piétaille des esclaves suivant demi-nue derrière eux et cruellement chargée et la sourde mélopée sur tout cela de leurs chants de route que les cavaliers psalmodiaient en chemin, nation et fantôme de nation passant au son d'un vague cantique à travers ce désert minéral pour disparaître dans l'obscurité portant comme un graal étrangère à toute histoire et à tout souvenir la somme de ses vies à la fois séculaires et violentes et transitoires. »

 On peut voir dans la citation suivante toute la richesse et la finesse qu'emploie l'auteur pour ancrer son décor, celui du sud des États-Unis :

 « Ils firent ensemble un dernier tour à cheval un jour au début mars. Le temps commençait à tiédir et les pavots mexicains à fleurs jaunes s'épanouissaient au bord de la route. Ils déchargèrent les chevaux chez McCullough et continuèrent à travers la prairie le long du Grape Creek puis dans les collines basses. La rivières était verte et limpide avec des traînées de mousse tendant leurs nattes sur les banc de gravier. Ils chevauchaient lentement dans le vaste paysage de mesquites et de nopals nains. Ils passèrent du Tom Green County au Coke County. Ils traversèrent la vieille route de Schoonover et continuèrent par des collines déchiquetées piquetées de cèdres où le sol était jonché de pierre volcanique et ils pouvaient voir la neige sur les minces chaînes bleues des montagnes à une centaine de miles au nord. De toute la journée ils échangèrent à peine une parole. Son père était assis légèrement en avant dans la selle, les rênes tenues d'une seule main, à deux pouces environ au-dessus du pommeau. Si mince et fragile, perdu dans ses vêtements. Parcourant le paysage de ses yeux creux comme si le monde là-bas avait été changé ou rendu suspect par ce qu'il en avait vu ailleurs. Comme s'il risquait de ne jamais le revoir tel qu'il était vraiment. Ou pire comme s'il le voyait enfin tel qu'il était. Le voyait tel qu'il avait toujours été, tel qu'il serait toujours. Non seulement le jeune homme qui chevauchait à quelques pas devant lui se tenait à cheval comme s'il avait été mis au monde pour monter à cheval ce qui était vrai mais eût-il par malheur ou malchance vu le jour dans un étrange pays où il n'y avait jamais eu de chevaux il en aurait de toute façon découvert. Il aurait su qu'il y avait quelque chose qui manquait pour que le monde puisse être tel qu'il devait être ou qu'il puisse lui-même y être vraiment et il se serait mis en chemin et serait parti à l'aventure de place en place n'importe où aussi longtemps qu'il aurait fallu jusqu'à ce qu'il en trouve un et il aurait su que c'était bien ce qu'il cherchait et il ne se serait pas trompé. »

 Les personnages obéissent souvent à la même règle avec McCarthy : c'est la perte de repères qui guident leur choix et nous pouvons voir dans cette conversation l'effritement du langage, de la parole, etc. :

 « Elle est allée à San Antonio, dit le jeune homme. 
Dis pas elle en parlant de ta mère. 
Maman. 
Je le sais. 
Ils buvaient leur café. 
Qu'est-ce que tu comptes faire ? 
Au sujet de quoi ? 
Au sujet de tout. 
Elle peut aller où ça lui plaît. 
Le jeune homme l'observait. T'as pas besoin de fumer ces trucs-là, dit-il. 
Son père pinça les lèvres et tambourina sur la table avec ses doigts et leva les yeux. Quand je viendrai te demander ce que je suis censé faire tu sauras que t'es assez grand pour me le dire, dit-il. 
Oui père. 
T'as besoin d'argent ? 
Non. 
Il observait le jeune homme. Tout va bien se passer pour toi, dit-il. »

 Les romans de cet auteur se ressemblent à peu près tous parce qu'ils sont construits à la manière d'un western (à l'exception d'Un enfant de Dieu). Pour le style, on peut le comparer à Faulkner (je l'ai déjà fait sur le blogue) mais je crois qu'il amène, en plus, un aspect "minimaliste" à la mécanique de sa prose et nous ne retrouvons pas cela avec Faulkner, qui lui, fait dans le plein lyrisme. Sans être dans le "tout" minimaliste comme Hemingway, McCarthy n'emploie pas exactement la même poésie que Faulkner, même si elle en est très proche. Avec McCarthy, chaque mot est important, chaque phrase respire par elle-même et il use d'un vocabulaire extrêmement recherché. Et pour ses récits, McCarthy est probablement un des écrivains les plus "linéaires" que l'on puisse trouver dans la grande littérature. C'est un rare génie qui n'amène pas vraiment de subtilité dans la littérature, dans cette grande littérature qui mérite d'être lue.

jeudi 21 janvier 2016

La fête au Bouc, Mario Vargas Llosa

Ma note : 8,5/10

 Voici la présentation de l'éditeur : Que vient chercher à Saint-Domingue cette jeune avocate new-yorkaise après tant d'années d'absence ? Les questions qu'Urania Cabral doit poser à son père mourant nous projettent dans le labyrinthe de la dictature de Rafael Leonidas Trujillo, au moment charnière de l'attentat qui lui coûta la vie en 1961. Dans des pages inoubliables - et qui comptent parmi les plus justes que l'auteur nous ait offertes -, le roman met en scène le destin d'un peuple soumis à la terreur et l'héroïsme de quatre jeunes conjurés qui tentent l'impossible : le tyrannicide. Leur geste, longuement mûri, prend peu à peu tout son sens à mesure que nous découvrons les coulisses du pouvoir : la vie quotidienne d'un homme hanté par un rêve obscur et dont l'ambition la plus profonde est de faire de son pays le miroir fidèle de sa folie. Jamais, depuis Conversation à «La Cathédrale», Mario Vargas Llosa n'avait poussé si loin la radiographie d'une société de corruption et de turpitude. Son portrait de la dictature de Trujillo, gravé comme une eau-forte, apparaît, au-delà des contingences dominicaines, comme celui de toutes les tyrannies - ou, comme il aime à le dire, de toutes les «satrapies». Exemplaire à plus d'un titre, passionnant de surcroît, La fête au Bouc est sans conteste l'une des œuvres maîtresses du grand romancier péruvien.

 Rafael Leónidas Trujillo Molina fut le dictateur de la République Dominicaine du début des années 30 jusqu'à la fin des années 50. Il est né en 1891 et il est mort en 1961. Durant son règne, il fut soutenu par les États-Unis mais ceux-ci le laissèrent tomber en 1960. Il fut renversé et assassiné en 1961. Avant sa carrière politique, il était un militaire brillant, entraîné par les marines. Il participa au coup d'État contre le président de la République Dominicaine en 1930, et fut élu président quelques mois plus tard. Il remporta les élections avec 95% des voix le 24 mai 1930.

 Mario Vargas Llosa est un auteur bien étrange parmi les Nobel de littérature (en tout cas parmi ceux des dernières décennies). Lui-même avait été extrêmement surpris de le recevoir parce qu'il penche à droite sur le spectre politique alors que le comité du Nobel a tendance à récompenser des gens de gauche. (Au 19e siècle et au 20e siècle plusieurs des meilleurs écrivains étaient de droite). Vargas Llosa a même déjà tenté sa chance en politique comme candidat de centre-droit. Personnellement, je partage avec cet écrivain un amour pour l'oeuvre de Roberto Bolano. On voit souvent Vargas Llosa dans les documentaires sur Bolano. Les chiots sont le seul livre que j'avais lu de lui, livre trop court pour que je me fasse une bonne idée de cet écrivain. Avec La fête au Bouc, je m'embarquais dans une oeuvre assez tardive dans le corpus de Vargas Llosa.

 Dans cette Fête au Bouc, Urania, la fille du sénateur Augustin Cabral est offerte au dictateur Rafael Leonidas Trujillo. C'est elle, beaucoup plus tard, qui reviendra voir son père sénateur pour avoir des explications. Le début du roman nous présente cette Urania comme un docteur vivant aux États-Unis : « Urania. Drôle de cadeau de la part de ses parents ; son prénom évoquait une planète, un métal radioactif, n'importe quoi, sauf cette femme élancée, aux traits fins, hâlée et aux grands yeux sombres, un peu tristes, que lui renvoyait le miroir. Urania ! Quelle idée ! Heureusement plus personne ne l'appelait ainsi, mais Uri, Miss Cabral, Mrs. Cabral ou docteur Cabral. Autant qu'elle s'en souvienne, depuis qu'elle avait quitté Saint-Domingue ( « Ciudad Trujillo, plutôt », car au moment de son départ on n'avait pas encore rendu son nom à la capitale), personne, ni à Adrian, ni à Boston, ni à Washington D.C., ni à New York, ne l'avait plus appelée Urania, comme autrefois chez elle et au collège Santo Domingo, où les sisters et ses compagnes prononçaient avec la plus grande application le prénom extravagant dont on l'avait affublée à sa naissance. Qui en avait eu l'idée, elle ou lui ? Un peu tard pour le savoir, ma petite ; ta mère était au ciel et ton père mort vivant. tu ne le sauras jamais. Urania ! ».

 Urania avait été relâchée par le dictateur Trujillo. Elle a ensuite été protégée par des religieuses. Lors de son retour en terre natale, elle compare la République Dominicaine avec celle de l'époque du dictateur Trujillo : « Elle prend un second verre d'eau et sort. Il est sept heures du matin. Au rez-de-chaussée du Jaragua elle est assaillie par le bruit, cette atmosphère déjà familière de cris, moteurs, radios tonitruantes, merengues, salsas, danzones et boléros, ou rock et rap mêlés, s'agressant et l'agressant de leur boucan. Chaos animé de ce qui fut ton village, nécessité profonde de t'étourdir pour ne pas penser, voire ne pas sentir, Urania. Explosion aussi de vie sauvage, imperméable aux vagues de la modernisation. Quelque chose chez les Dominicains s'accroche à cette forme prérationnelle, magique : cet appétit de bruit. (« De bruit, non de musique. ») Elle ne se rappelle pas, du temps où elle était petite et que Saint-Domingue s'appelait Ciudad Trujillo, pareil vacarme dans la rue. Peut-être n'y en avait-il pas ; trente-cinq ans plus tôt, quand la ville était trois ou quatre fois plus petite, provinciale, isolée et léthargique de peur et de servilité, l'âme saisie de panique respectueuse envers le Chef, le Généralissime, le Bienfaiteur, le Père de la Nouvelle Patrie, Son Excellence le Docteur Rafael Leonidas Trujillo Molina, peut-être était-elle plus silencieuse, moins frénétique. Aujourd'hui, les bruits de la vie, moteurs de voitures, cassettes, disques, radios, avertisseurs, aboiements, grognements, voix humaines, sont tous diffusés à plein volume, au maximum de leur capacité de bruit vocal, mécanique, digital ou animal (les chiens aboient plus fort et les oiseaux criaillent plus volontiers). Et dire que New York a une réputation de ville bruyante ! Jamais, pendant ces dix années passées à Manhattan, son ouïe n'a rien perçu de pareil à cette symphonie brutale et discordante qui la submerge depuis trois jours. »

 Le roman de Vargas Llosa aborde surtout les derniers jours du dictateur. Il règne sur la République Dominicaine et l'on verra dans ce livre la dernière révolte qui conduira à sa chute. Chaque chapitre traite d'un personnage central de ce récit, en alternant, en revenant à tel ou tel personnage, etc. La fête au Bouc nous ouvre les portes d'une sanglante dictature et l'on côtoiera surtout le pire de l'humain. Une longue scène du début, sur plusieurs pages, nous permet d'apprécier tout le talent de Vargas Llosa lorsqu'on suit Urania qui retrouve la ville de son enfance, et l'on se dit : une promenade avec la plume de Mario Vargas Llosa n'est pas une promenade comme les autres : « Enfin le feu passe au vert. Urania poursuit son périple, protégée du soleil par l'ombre des arbres de l'avenue Maximo Gomez. Voici une heure qu'elle marche. Il est agréable d'avancer sous les lauriers, de découvrir ces arbustes à petite fleur rouge et pistil doré qu'on appelle cayena ou sang du Christ, absorbée dans ses pensées, bercée par l'anarchie des cris et des musiques, attentive, néanmoins, aux dénivelés, ornières, trous et déformations des trottoirs où elle est sans cesse près de trébucher, ou de mettre un pied dans les ordures que flairent des chiens errants. Étais-tu heureuse, alors ? Quand tu es allée avec ce groupe d'élèves du Santo Domingo apporter des fleurs et réciter ton poème, pour la fête des Mères, à la Sublime Matrone, tu l'étais. Encore que, depuis la disparition du toit familial de cette figure protectrice et si belle de son enfance, la notion de bonheur se fût peut-être évaporée aussi de la vie d'Urania. Mais ton père, ton oncle et ta tante - surtout la tante Adelina et l'oncle Anibal, et tes cousines Lucindita et Manolita - ainsi que les fidèles amis avaient fait leur possible pour combler l'absence de ta mère en te dorlotant et te choyant, de façon que tu ne te sentes pas seule et diminuée. Ton père avait été, ces années-là, ton père et ta mère. C'est pour cela que tu l'avais tant aimé. Pour cela aussi qu'il t'avait fait si mal, Urania. »

 Contrairement à un autre auteur sud-américain que je venais tout juste de lire, (Alejo Carpentier), Vargas Llosa ne prend pas de nombreuses pages pour sa prose poétique, mais souvent, comme ici, il préfère prendre seulement quelques lignes pour ensuite nous replonger dans son action, dans son récit (ce qui en fait selon moi un auteur beaucoup plus "accessible") : « La surface bleu foncé de la mer, émaillée de taches d'écume, va à la rencontre d'un ciel de plomb sur la lointaine ligne d'horizon et, ici, sur la côte, elle se brise en lames sonores et bouillonnantes contre le boulevard du Malecon, dont elle aperçoit par endroits la chaussée entre les palmiers et les amandiers qui le bordent. Autrefois, l'hôtel Jaragua regardait le Malecon de face. Maintenant, il le regarde de côté. La mémoire lui rend cette image - de ce jour-là ? - de la fillette conduite par la main de son père, entrant au restaurant de l'hôtel pour déjeuner seuls tous les deux. On leur avait donné une table près de la fenêtre et, à travers les rideaux, Uranita apercevait le vaste jardin et la piscine avec ses plongeoirs et ses baigneurs. Un orchestre jouait des merengues dans le Patio Espagnol, orné tout autour d'azulejos et de pots d'oeillets. Était-ce ce jour-là ? « Non », dit-elle à haute voix. Le Jaragua d'alors avait été démoli et remplacé par ce volumineux immeuble couleur panthère rose qui l'avait tant surprise en arrivant à Saint-Domingue voici trois jours. »

 Acquérir une culture historique avec le roman est chose très secondaire mais lorsque la situation le permet, notamment avec un styliste de grande qualité comme M. V. Llosa, je suis de ceux qui saisissent cette chance et en ressortent grandis par ces connaissances, surtout avec un sujet comme La fête au Bouc, dont je ne connaissais même pas les prémisses. Ensuite, disons que la narration est conventionnelle, à la troisième personne, bien qu'on ne puisse pas dire qu'elle soit complètement neutre. Elle suit des personnages différents et en cours de route, elle rentre parfois dans la tête de ces personnages, elle les appelle par leur petit nom, utilise le "tu", etc. Ainsi, forcément, elle prend position. Aussi, on pourrait dire que le style de Mario Vargas Llosa est "équilibré", à tout point de vue, et cela l'approche de la perfection littéraire. Cependant, d'une façon tout à fait personnelle, je préfère le grand lyrisme alors que, comme je le disais, l'auteur s'applique ici à bien "doser" la prose poétique (notamment avec les métaphores parcimonieusement utilisées). Cela en fait un récit qui bouge, qui ne fait pas du surplace et qui maintient un équilibre constant. Pour un roman historique, nous ne pouvions demander mieux.

lundi 11 janvier 2016

Le Siècle des Lumières, Alejo Carpentier


Ma note: 8,5/10

 Voici la quatrième de couverture : Les prestigieux paysages des îles et de la mer des Caraïbes sont le décor de ce roman baroque et tragique où le grand écrivain cubain fait revivre des événements peu connus de la Révolution française. Autour du mystérieux personnage de Victor Hugues, qui joue un rôle important à la Guadeloupe en 1791, puis en Guyane où il devra renier son idéal, on voit toute l'Amérique de langue espagnole évoluer vers son émancipation. On revit l'atmosphère coloniale de La Havane, les drames sanglants de la grande Révolution, la guerre contre les Anglais, la guerre de course... Il est difficile de lire ce roman qui évoque le passé avec tant de force sans penser à des événements d'aujourd'hui.

 Harold Bloom apprécie au plus haut point Alejo Carpentier. Voici ce qu'il en dit :

 « "Magical realism," made famous by Garcia Marquez's One hundred years of solitude, was primarily Carpentier's invention. The idea that Latin Americans, whether in Cuba or Colombia or wherever, necessarily inhabit a reality more magical than, say, Manhattan's, in dubious. The genius of Borges, of Carpentier, of Garcia Marquez may persuade us otherwise, while we are within their narratives, but we emerge to fresh doubts, both metaphysical and psychological. Carpentier's authentic genius was for the historical novel, wich he approached with the paradigm of the Kabbalah as explicitly as possible. Other modern novelists have used Kabbalistic models, including Thomas Pynchon, Malcolm Lowry, and Lawrence Durrell, but Carpentier uniquely discovered how to fuse Kabbalah and history. »

 Les romanciers de génie sont difficiles à trouver. Ils sont aussi rares, ou presque, que les poètes classiques. Avant de lire Carpentier, et notamment après avoir lu Genius de Bloom (lequel je suis souvent en accord avec ses goûts), je m'attendais à ceci : un rare génie romanesque et peut-être le meilleur latino-américain dans son domaine.

 Et parmi les écrivains du sud, la grande majorité partage un peu le même style (si on les compare aux Occidentaux) : leur prose est riche, torrentielle, foisonnante. Une sorte d'émerveillement s'empare de nous et le mystère se creuse dans la tête du lecteur. On se connecte facilement à la conscience de l'écrivain, on rentre dans leur tête de la même façon qu'ils rentrent dans la nôtre (je parle des meilleurs écrivains de cette partie du globe). La nature et l'environnement extérieur jouent habituellement un grand rôle (je pense à Cent ans de solitude et au présent roman). Les personnages ne sont pas construits de la même façon que ceux des écrivains européens : leur psychologie est moins développée, en tout cas elle se développe au fil des pages d'une façon indirecte et les personnages font partie d'un tout (comme dans les romans de Bolaño) et ne sont pas seulement en dialogue avec leur "moi" (comme Adolphe de Benjamin Constant, Les souffrances du jeune Werther de Goethe, etc.). Les latino-américains sont moins égoïstes que le reste de l'Amérique et de l'Europe (à tout le moins une partie de la grande Europe) et leur littérature est en lien avec ce fait.

 Avec un Cubain comme écrivain et un titre comme Le siècle des lumières, nous étions en droit de nous attendre à un croisement entre ces deux "genres" de roman. Eh bien non, il est pleinement ancré dans la tradition des écrivains du sud de l'Amérique et son titre ne renvoie pas aux "lumières européennes" que nous connaissons. Le résumé de l'histoire peut être fait succinctement étant donné la minceur de l'intrigue : il sera question dans ce roman de l'établissement de la Révolution française dans les Caraïbes. Carpentier lui-même décrivait son livre comme une "symphonie Caraïbes". C'est un roman difficile d'accès et l'intrigue du récit est réduite à un niveau très faible et ainsi, si vous lisez des romans pour les bonnes histoires, il vous est fortement recommandé d'oublier ce bouquin. De toute façon, les bonnes histoires, que l'on retrouve ailleurs dans les magazines et les journaux, ne sont pas le but recherché de la grande littérature. Celle-ci ne doit pas rechercher, d'un premier abord, à divertir, mais plutôt à trouver un style, une esthétique, une beauté pour toucher notre âme, notre esprit. Et Carpentier le fait très bien. Comme Harold Bloom le disait : pourquoi lire si l'on ne veut pas évoluer spirituellement ?

Voyons voir cette prose de Carpentier qui nous en mettra plein les yeux pendant 450 pages. Dans une sorte de prologue qui introduit ce roman nous sommes à même de constater le talent stylistique d'Alejo Carpentier qui empoignera notre âme pour le reste du récit :

 « Cette nuit j'ai vu se dresser à nouveau la Machine. C'était, à la proue, comme une porte ouverte sur le vaste ciel, qui déjà nous apportait des odeurs de terre par-dessus un océan si calme, si maître de son rythme, que le vaisseau, légèrement conduit, semblait s'engourdir dans son rhumb, suspendu entre un hier et un demain qui se fussent déplacés en même temps que nous. Temps immobiles entre l'Etoile Polaire, la Grande Ourse et la Croix du Sud. J'ignore, car ce n'est pas mon métier de le savoir, si telles étaient les constellations, si nombreuses que leurs sommets, leurs feux de position sidérale, se confondaient, s'inversaient, mêlant leurs allégories, dans la clarté d'une pleine lune pâlie par la blancheur si prodigieuse, si bien recouvrée en cette seconde, du chemin de Saint-Jacques... Mais la porte-sans-battant était dressée à la proue, réduite au linteau et aux jambages, avec son équerre, son demi-fronton inversé, son noir triangle au biseau acéré et froid, suspendu aux montants. L'armature était là, nue et lisse, à nouveau suspendue sur le sommeil des hommes, comme une présence, un avertissement, qui nous concernait tous également. »

 Quelques lignes plus loin on voit bien la prose poétique sublime de ce prologue écrit par Carpentier :

« Elle n'était plus accompagnée d'étendards, de tambours ni de foules ; elle ne connaissait ni l'émotion, ni la colère, ni les pleurs, ni l'ivresse de ceux qui, là-bas, l'entouraient d'un choeur de tragédie antique, avec le grincement des charrettes allant droit vers le même but, et le roulement cadencé des tambours. Ici la porte était seule, face à la nuit, au-dessus du mascaron tutélaire, éclairée par les reflets de son tranchant en diagonale, avec le bâti en bois qui devenait l'encadrement d'un panorama d'astres. Les vagues se pressaient, s'écartaient, pour frôler les flancs du vaisseau ; elles se refermaient, derrière nous, dans une rumeur si continue, si cadencée, que leur présence devenait semblable au silence que l'homme tient pour du silence quand il n'écoute pas des mots pareils aux siens. silence vivant, palpitant et mesuré, qui n'était pas, pour l'instant, celui des pâles suppliciés... » 

La langue de Carpentier nous permet même de sentir les odeurs, d'écouter les sons, etc. Un peu comme dans le roman Le ventre de Paris de Zola:

 « La voiture eut à peine pris la première rue, faisant gicler la boue à droite et à gauche, que les odeurs du port restèrent en arrière, balayées par la respiration de vastes bâtisses bourrées de peaux, de salaisons, de pains de cire, de cassonade, avec les oignons entreposés depuis longtemps, qui bourgeonnaient dans leurs coins sombres, près du café vert et du cacao répandu sur les balances. Un bruit de grelots emplit l'après-midi, accompagnant la migration habituelle de vaches traites du côté des pâturages situés extra muros. Tout sentait fortement en cette heure proche d'un crépuscule qui embraserait le ciel pendant quelques minutes, avant de se dissoudre en une nuit soudaine : le bois mal allumé et la boue piétinée, la toile mouillée des tendelets, le cuir des bourrelleries et le millet des cages de canaris accrochées aux fenêtres. »

 Avec un titre comme Le siècle des lumières, je pensais que l'histoire et l'intrigue prendraient toute la place, mais comme je le disais, ce n'est pas du tout le cas et c'est plutôt la poésie, les détails dans le style qui m'ont marqué et l'on en retrouve à chaque page, comme ici :

 « Par des chemins défoncés, sous une dernière pluie fine qui faisait luire les toiles cirées noires, se glissait en même temps que le vent jusqu'au siège arrière, trempant les vêtements d'Esteban et d'Ogé juchés sur le siège de devant, la voiture roulait, grinçant, sautant, clopinant ; si penchée parfois qu'elle semblait verser ; si enfoncée dans l'eau d'un gué que celle-ci éclaboussait ses lanternes ; si boueuse toujours qu'elle n'échappait à la fange rougeâtre des champs de canne à sucre que pour recevoir la fange grise des terres pauvres, où s'élevaient des croix de cimetières devant lesquelles Remigio, qui venait derrière, monté sur l'un des chevaux de la remonte, se signait. Malgré le temps désagréable, les voyageurs chantaient et riaient, buvaient du malvoisie, mangeait des sandwiches, des sablés, des dragées, étrangement mis en joie par un air nouveau qui apportait des odeurs de verts pâturages, de vaches aux mamelles gonflées, de flambées de bon bois, loin de la saumure, de la cécine, de l'oignon germé, qui orchestraient leurs exhalaisons dans les étroites rues de la ville. »

 Le héros de ce roman est un personnage historique, mais il pourrait être vu comme un antihéros romanesque-stylistique parce que nous le voyons de l'extérieur, par les yeux de l'écrivain ou par ceux des autres personnages : Esteban, Carlos, Sofia. Pour résumer le talent de cet auteur, disons que c'est une prose digne des plus grands classiques (Flaubert, Goethe, etc.) et des plus grands de nos contemporains (citons Saramago et Cormac McCarthy malgré la différence de ton). La vraie littérature n'est pas seulement des mots imprimés sur une feuille. Elle permet, comme Alejo Carpentier en est capable, de nous amener ailleurs, de nous faire ressentir des émotions, de faire vivre des personnages, de nous faire toucher un décor. Selon moi, Carpentier est supérieur, sur ce point et sur d'autres, à Gabriel Garcia Marquez et à plusieurs autres écrivains.

vendredi 1 janvier 2016

Mes lectures des trois derniers mois



Voici mon journal intime des derniers mois :-)


Octobre

1- Le jeu des Perles de verre - Hermann Hesse 8,5/10

2- Les vagues - Virginia Woolf 10/10

3- Le Drapeau Anglais (et autres nouvelles) - Imre Kertész 8/10

4- L'immortalité - Milan Kundera 8,5/10

5- La mort à Venise - Thomas Mann 8,5/10

6- L'homme révolté - Albert Camus 8/10

7- Nihilisme et création, Lectures de Nietzsche, Musil, Kundera, Aquin - Kateri Lemmens 8/10

8- La littérature contre elle-même - François Ricard 7/10

9- L'infinie comédie - David Foster Wallace 5/10

10- Confession d'un masque - Yukio Mishima 8,5/10

11- Just kids - Patti Smith 8,5/10

12- Béton - Thomas Bernhard 8,5/10

13- Les années d'apprentissage de Wilhelm Meister - Goethe 10/10

14- La femme sans ombre - Hugo Von Hofmannsthal 6/10

15- Le carnet d'or - Doris Lessing 8,5/10



Novembre

1- Perturbation - Thomas Bernhard 8/10

2- Le chant de Salomon - Toni Morrison 7,5/10

3- Absalon, Absalon ! - William Faulkner 8,5/10

4- Autoportrait de l'auteur en coureur de fond - Haruki Murakami 6/10

5- Biographie Flaubert - Michel Winock 7/10

6- Essais de littérature appliquée - Jean Larose 8/10

7- La guerre du goût - Philippe Sollers 7/10

8- Fugues - Philippe Sollers 7/10

9- L'entretien du désespoir - René Lapierre 7/10

10- Une bibliothèque idéale - Hermann Hesse 8/10

11- Nietzsche - Gille Deleuze 8/10

12- L'art de l’oisiveté - Hermann Hesse 7,5/10

13- À rebours - Huysmans - 8,5/10

14- Des arbres à abattre - Thomas Bernhard 9/10

15- Pan - Knut Hamsun 9/10



Décembre

1- Goethe se mheurt - Thomas Bernhard 8/10

2- Une enfance de Jésus - J.M. Coetzee 6/10

3- L'âge de fer - J.M. Coetzee 8,5/10

4- Poèmes - Emily Brontë - poésie gallimard - 9/10

5- Nouvelles - Tchekhov - pochothèque 9/10

6- Théâtre complet - Racine 10/10

7- Dans la dèche à Paris et à Londres - George Orwell 8/10

8- Pour la critique - Sainte-Beuve 9/10

9- Contre Sainte-Beuve - Marcel Proust 10/10

10- Biographie Tchekhov - Virgil Tanase 8/10

11- Hadji Mourat - Tolstoï 10/10

12- Biographie Balzac - François Taillandier - 8/10

13- La littérature en péril - Todorov 8/10

14- Robert Musil : tout réinventer - Frédéric Joly 7,5/10

15- Un héros de notre temps - Lermontov 9/10

16- Eugène Onéguine - Pouchkine - 9/10


mardi 22 décembre 2015

L'âge de fer, J.M. Coetzee


Ma note : 8,5/10 

Voici la quatrième de couverture : 1986, Afrique du Sud. Elizabeth Curren, blanche, libérale, solitaire, est brutalement confrontée à une explosion de rage contre l'Apartheid. Atteinte d’un cancer, ses derniers jours sont ponctués par la sanglante répression d’une émeute. Elle découvre le corps criblé de balles du fils de sa domestique noire, et assiste à l’exécution par la police d’un autre adolescent…Né au Cap en 1940, J.M. Coetzee enseigne la littérature. Son œuvre, empreinte des années d’apartheid, est saluée dans le monde entier et traduite dans plus de vingt-cinq langues. Le prix Nobel de littérature lui a été attribué en 2003. Ses romans sont disponibles en Points.

 Coetzee n'est pas celui qui écrira de longs romans. Même lorsque son idée de départ le demandait comme pour En attendant les barbares, il se limite toujours à de courts romans de deux cents ou trois cents pages. Ses histoires abordent souvent l'apartheid mais avec une intrigue parfois sans lien direct, ou à tout le moins sans lien apparent avec ce sujet. Cette idée première de Disgrâce était celle d'un professeur accusé de harcèlement sexuel, possiblement à tort. Mais sans qu'il le sache, lui et des membres de sa famille avaient à payer pour les crimes des blancs (notamment avec une autre histoire de viol). Coetzee, contrairement à son très bon ami Paul Auster (d'ailleurs ils ont publié une correspondance ensemble), n'écrit pas toujours le même roman, ce qui lui a valu le Prix Nobel de littérature. Aussi, il a une connaissance intime de la littérature, il est un grand spécialiste et professeur d'université dans ce domaine. Lorsqu'on lit ses romans, ce fait nous saute aux yeux, parce qu'ils sont sans défauts apparents, ce qui est souvent le cas avec les grands lecteurs. Par contre, certains de ses livres manquent de puissances, ils sont ennuyeux, et ils manquent du feu sacré que l'on retrouve avec les génies. Néanmoins, cet écrivain est l'un des meilleurs de notre époque, même si je continue à lui préférer Philip Roth, José Saramago et Elfriede Jelinek.

 Voyons L'âge de fer en tant que tel maintenant. La narratrice emploie le "tu" en commençant (ce qui fait un peu l'originalité de ce roman), elle s'adresse à une personne en particulier, et nous découvrirons que c'est à sa fille qu'elle s'adresse. De l'aveu de l'épistolière, (ce roman), « cette lettre n'est pas une mise à nu de mon cœur. C'est une mise à nu, mais pas de mon cœur. » Elle a raison, elle décrit dans ce texte sa personne et ce qu'elle voit d'une façon froide (ce qui n'est pas sans rappeler le reste de l'oeuvre de Coetzee), d'une façon un peu disparate aussi, mais jamais en lançant un cri du cœur, jamais en creusant le plus profondément au fond de son cœur. Dans une certaine mesure elle est cartésienne, réfléchie, rationnelle. Donc, la narration est à la première personne et une autre particularité de ce roman est que la narratrice est condamnée par le cancer et en plus, elle regarde une société condamnée elle aussi, par l'apartheid, avec les yeux de quelqu'un qui n'a rien à perdre.

 Nous pouvons voir que L'âge de fer, contrairement à Disgrâce et à Une enfance de Jésus, et ce, dès le début, a un certain lyrisme et une prose un peu plus riche : « Hier, au bout de ce passage, j'ai trouvé une maison faite de cartons et de morceaux de plastique, et un homme blotti à l'intérieur, un homme en qui j'ai reconnu un habitant de la rue : grand, maigre, la peau burinée, de longs crocs rongés par les caries, portant un complet gris avachi et un chapeau au bord affaissé. Il avait le chapeau sur sa tête et dormait avec le bord replié sous l'oreille. Un vagabond, un de ces vagabonds qui traînent autour des parkings de Mill Street, mendiant de l'argent auprès des clients des magasins, buvant sous le pont routier, mangeant à même les poubelles. Un de ces sans-logis pour qui août, mois des pluies, est le pire des mois. Endormi dans son carton, les jambes étendues comme celles d'un pantin, les mâchoires béantes. Une odeur déplaisante l'entoure : urine, vin sucré, vêtements mal aérés, et autre chose encore. Malpropre. » Dans ce texte, la narratrice s'exprime librement : « Déjà six pages, entièrement consacrées à un homme que tu n'as jamais rencontré et ne rencontreras jamais. Pourquoi parler ainsi de lui ? Parce qu'il est moi, et l'est pas. Parce que dans le regard qu'il m'adresse je me vois d'une façon qui peut être mise par écrit. Que serait autrement cet écrit sinon une sorte de plainte, tantôt haute, tantôt basse ? Quand je parle de lui, je parle de moi. Quand je parle de la maison, je parle de moi. Homme, maison, chien : quel que soit le mot, il me sert à tendre la mains vers toi. Dans un autre monde, je n'aurais pas besoin de mots. J'apparaîtrais au seuil de ta porte. « Je suis venue te voir », dirais-je, et ce serait la fin des mots : je t'éteindrais et je serais étreinte. Mais en ce monde, en ce temps, je dois tendre vers toi des mots. C'est pour cela que jour après jour je me convertis en mots et emballe les mots dans la page comme des douceurs : des douceurs pour ma fille, pour son anniversaire, pour le jour de sa naissance. »

 Encore une fois, dans ce roman, il est manifeste que cet écrivain a le souci de n'être pas totalement fataliste, même si L'âge de fer est dans la même veine pessimiste que En attendant les barbares. On a ici un bel exemple de l'auteur Coetzee : il ne laisse jamais ses personnages principaux être radicaux, et cela, ni dans le pessimisme, ni dans l'optimisme : « Qui s'en soucie ? Quand je suis de cette humeur, je suis capable de poser une main sur la planche à pain et de la trancher sans y réfléchir à deux fois. Pourquoi me soucierais-je de ce corps qui m'a trahie ? Je regarde ma main et je ne vois qu'un outil, un crochet, un objet destiné à attraper d'autres objets. Et ces jambes, ces cannes laides et encombrantes : pourquoi faut-il que je les traîne partout avec moi ? Pourquoi faut-il que je les couche en même temps que moi tous les soirs, que je les fourre sous les draps, et que j'y fourre aussi les bras, plus haut, près de la figure, et que je reste étendue là sans dormir au milieu de ce bric-à-brac ? L'abdomen aussi, avec ses gargouillis inertes, et le coeur qui bat : pourquoi ? Qu'est-ce qu'ils ont à faire avec moi ? Nous tombons malades avant de mourir afin d'être sevrés de nos corps. Le lait qui nous nourrissait devient pauvre et aigre ; nous détournant du sein, nous commençons à aspirer à une vie distincte. Pourtant cette première vie, cette vie sur terre, sur le corps de la terre - est-il vraisemblable, est-il possible qu'il en existe une meilleure ? Malgré les tristesses, les désespoirs, les rages, je n'ai pas perdu mon amour pour elle. » Comme je le disais, Coetzee est professeur d'université et il y a toujours des liens entre la littérature et ses écrits. Comme ici, où la narratrice (victime d'un cancer) évoque la célèbre nouvelle La mort d'Ivan Ilitch : « Passé la journée au lit. Pas d'énergie, pas d'appétit. Lu Tolstoï - pas la célèbre histoire de cancer, que je ne connais que trop bien, mais le conte de l'ange qui s'installe chez le cordonnier. Quelle chance est-ce que j'ai, si je vais jusqu'à Mill Street, de trouver mon ange personnel à ramener à la maison et à secourir ? Aucune, je pense. A la campagne, peut-être, il y en a encore un ou deux assis contre une borne dans la chaleur du soleil, assoupis, attendant ce que la chance leur apportera. Dans les camps de squatters, peut-être. Mais pas à Mill Street, pas dans les faubourgs résidentiels. Les faubourgs, désertés par les anges. Quand un inconnu en haillons vient frapper à la porte, ce n'est jamais qu'un clochard, un alcoolique, une âme perdue. Et pourtant, au fond de nos cœurs, comme nous voudrions voir nos paisibles demeures trembler, comme dans le conte, sous l'effet d'un chant angélique ! » 

 Ce que je retiens de Coetzee ? L'humanisme de ses œuvres. Il semble prendre position en faveur de l'humain avant tout (surtout avant l'économie, mais aussi avant la science, le système politique, etc.). De plus, je retiens que la subtilité de ses romans l'amène à ne pas juger les personnages qui, a priori, ne pensent pas comme lui. Il est pour moi l'exemple parfait, en littérature, de l'humanisme. Et comme je l'abordais plus haut, ce roman, contrairement à Disgrâce et à Une enfance de Jésus, possède un style, et il est presque envoûtant et certainement captivant et fascinant. Aussi, on peut faire des liens entre ce roman et les autres abordés plus haut, parce qu'il est en quelque sorte un bon croisement entre toutes ses oeuvres, le point de jonction entre tous les thèmes de J.M. Coetzee. Il aborde l'intime avec l'épistolière et le général avec un sujet comme l'apartheid. Et le plus remarquable est son style.