"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

dimanche 21 février 2016

Des villes dans la plaine, Cormac McCarthy


Ma note : 6/10

 Voici la quatrième de couverture : John Grady Cole et Billy Parham se retrouvent dans un ranch du Nouveau-Mexique. Toujours en quête du mythique Far West d'autrefois, ils arpentent les grands espaces encore vierges de l'Ouest sauvage. Mais quand John Grady décide de passer la frontière pour aller kidnapper la jeune prostituée mexicaine dont il s'est épris, ses rêves d'amour et de liberté se heurtent aux forces inéluctables de la réalité...

 Harold Bloom avait des sentiments partagés sur McCarthy avant de découvrir Blood Meridian :

 « I think I had read some earlier McCarthy, and had mixed feelings about it—it seemed to me to be Faulknerian in a way that was not really integrated in a way that made it McCarthy’s own. It may have been Suttree, in fact, a book that I haven’t read since. It was a strong book, but you had the feeling at times that it was written by William Faulkner and not by Cormac McCarthy. He tends to carry his influences on the surface, quite honestly. »

 Et pour Des villes dans la plaine, Bloom a été déçu : 

 « I wish that the rest of McCarthy, both before and after, was that good. I think the Border Trilogy has its moments, especially the first volume [All The Pretty Horses], but the second [The Crossing] and third [Cities Of The Plain]—especially the third—were disappointments. »

 Je suis parfaitement d'accord avec lui. Des villes dans la plaine n'offrent pas un "grand" moment de lecture. Le problème avec cette trilogie, c'est le début, qui était ce qu'on peut voir de mieux en littérature et petit à petit cela se détériore, surtout d'un point de vue stylistique (mais pas seulement), pour aboutir ici avec un troisième roman beaucoup moins travaillé. Avec cette seule trilogie, on peut voir que McCarthy doit s'appliquer et travailler très fort pour écrire des chefs-d'oeuvre. Je ne crois pas que ce soit un parfait naturel, (comme la plupart des bons écrivains ne le sont pas non plus). Plus ses textes sont écrits lentement et plus ils semblent toucher au sublime. Manifestement, Des villes dans la plaine furent écrits rapidement. Et son esthétique est même affectée si l'on regarde uniquement son récit. Ainsi, dans le présent roman, les scènes sont au mieux banales, si l'on compare avec les deux précédents, l'action est étirée en longueur pour remplir des pages. C'est un roman plus faible que les deux précédents à tout point de vue. Bloom a raison de dire qu'il a de la difficulté avec les deux derniers, et particulièrement le dernier. Avec les héros des deux précédents romans qui se retrouvaient, nous étions en droit de nous attendre au meilleur de cet écrivain alors qu'on a eu le pire d'un génie (ce qui est par contre mieux que bien d'autres auteurs).

 Voyons voir le récit. John Grady Cole et Billy Parham, les deux personnages principaux des deux premiers romans sont enfin réunis, proche du Mexique, et ils travaillent sur les terres de McGovern. Cole rencontrera au Mexique une prostitué épileptique du nom de Magdalena. Il veut la faire passer aux États-Unis et pour cela, Parham essaie de convaincre le patron de celle-ci. N'obtenant pas de succès dans cette entreprise, John Grady Cole décide de le faire quand même et met sur pied un plan de kidnapping. Malheureusement pour lui, Eduardo, le patron de Magdalena, déjoue le complot et décide de faire tuer sa prostitué. Et c'est à partir de là que l'action débute réellement, que le duel à mort pourra commencer entre John Grady Cole et Eduardo, à la manière de Cormac McCarthy : comme un western, avec une confrontation.

 En plus d'une prose moins éclatante pour cet ultime tome de la trilogie des confins, McCarthy y va de quelques clichés :

 « Les putains assises sur les canapés miteux dans leurs déshabillés miteux levèrent la tête. Le local était pratiquement vide. Encore une fois ils tapèrent des pieds dans leurs bottes et allèrent au comptoir et se plantèrent devant et rabattirent leurs chapeaux en arrière avec le pouce et calèrent leurs bottes sur la barre au-dessus de la rigole carrelée pendant que le barman servait leurs whiskies. Dans la lumière rouge sang du bar et les volutes de fumée ils gardèrent leurs verres un instant levés et inclinèrent la tête comme pour saluer un quatrième compagnon désormais perdu pour eux et avalèrent cul sec leurs whiskies et reposèrent les verres vides sur le comptoir et s'essuyèrent la bouche du revers de la main. Troy pointa le menton vers le barman, désignant les verres vides d'un mouvement circulaire du doigt. Le barman opina. »

 On voit dès le début, avec la profusion de dialogues (plus ou moins ratés) que l'on est loin du vrai Cormac McCarthy, l'écrivain des longs passages poétique, même s'il en reste quelques-uns:

 « Dans les montagnes ils virent des cerfs dans l'éclat des phares et dans l'éclat des phares les cerfs étaient pâles comme des fantômes et pareillement silencieux. Ils tournaient leurs yeux rouges vers ce soleil inexpliqué et s'écartaient et se serraient et bondissaient et sautaient par-dessus le fossé seuls et par deux. Une petite biche perdit l'équilibre sur le macadam ses sabots affolés cherchant une prise et se laissa tomber sur sa croupe et se releva et repartit avec les autres et disparut dans la broussaille de l'autre côté de la route. Troy tendit la bouteille de whisky devant les cadrans du tableau de bord pour vérifier le niveau et il dévissa le bouchon et but et revissa le bouchon et passa la bouteille à Billy. Ça m'a l'air d'un bon coin pour chasser le cerf. »

 « Un gros hibou gisait en croix sur le pare-brise du côté du chauffeur. Le verre laminé s'était enfoncé doucement pour le retenir et ses ailes étaient grandes ouvertes étalées sur le pare-brise et il gisait dans les cercles et les rayons concentriques du verre éclaté tel un énorme papillon dans une toile d'araignée. Billy coupa le moteur. Ils contemplaient cette chose. Une des pattes du hibou frémit et se replia en griffe puis se détendit lentement et le hibou remua un peu la tête comme pour mieux les voir puis il expira. Troy ouvrit la portière et descendit. Billy restait sur le siège, les yeux rivés sur le hibou. Puis il éteignit les phares et descendit à son tour. Le hibou était doux et duveteux. Sa tête retombait et roulait. Il était moelleux et chaud au toucher et semblait désarticulé à l'intérieur de ses plumes. Billy le souleva pour le dégager et alla l'accrocher à la clôture et revint. Il remonta dans le camion et alluma les phares pour voir s'il pourrait conduire avec le pare-brise dans cet état ou s'il faudrait finir de le casser et l'enlever. Il restait du verre à peu près intact en bas dans le coin droit et il se dit qu'il y verrait suffisamment en se penchant et en regardant par là. Troy était un peu plus loin sur la route, en train de pisser. »

 McCarthy est ici beaucoup plus dans la superficialité insipide que dans le génie (ce qu'il est en réalité). Par contre, est-ce un roman complètement raté ? En fait, je ne crois pas qu'un grand génie des lettres puisse complètement rater un roman, il sera toujours meilleur que la moyenne :

 « Il alluma la cigarette avec un briquet Zippo de la 3e division d'infanterie posa le briquet sur son paquet de cigarettes et souffla la fumée de haut en bas le long du bois verni du comptoir et regarda John Grady. La putain était retournée sur le canapé et John Grady examinait quelque chose dans la glace du buffet derrière le comptoir. Troy se retourna et suivit son regard. Une fille toute jeune qui pouvait avoir dix-sept au plus et peut-être moins était assise sur le bras du canapé les mains jointes sur les genoux et les yeux baissés. Elle tripotait comme une écolière l'ourlet de sa robe criarde. Elle releva la tête et regarda de leur côté. Sa longue chevelure noire tombait sur son épaule et elle l'écarta lentement du revers de la main. »

 L'ambiance est encore une fois bien créée par l'auteur : le sentiment que l'on se retrouve bien dans le sud, dans les grands espaces, dans le vide d'une certaine beauté :

 « Ils mangèrent des steaks et burent du café et écoutèrent les histoires de guerre de Troy et fumèrent et regardèrent les antiques taxis jaunes passer à gué l'eau des rues. Ils reprirent l'avenue Juarez en direction du pont. Le service des trams était terminé et les rues étaient à peu près vides de tout trafic et de toute circulation. Les rails qui scintillaient sous la lueur mouillée des lampes filaient vers la guérite de la douane et continuaient encastrés dans le tablier du pont pareils à de grandes agrafes chirurgicales reliant ces mondes disparates et fragiles et la couverture nuageuse avait quitté les crêtes des Franklins et s'éloignait au sud vers les sombres silhouettes des montagnes du Mexique découpées sur le ciel étoilé. Ils traversèrent le pont et poussèrent tour à tour le tourniquet, un peu gris, le chapeau un peu de travers, et ils prirent la rue D'El Paso-Sud. »

 C'est un roman qui se rapproche davantage de No Country for old men que des deux premiers de la trilogie (et que de l'ensemble de son oeuvre). Il partage avec No Country for old men une intrigue qui est placée au premier plan, au détriment d'une prose riche et recherchée. No Country for old men était à l'origine un scénario de film refusé de McCarthy et celui-ci avait décidé d'écrire un roman avec le plan initial. C'est un peu la même chose avec Des Villes dans la plaine (et même pire) : il se lit comme un scénario, ce qui est le contraire de ce que devrait être la littérature selon moi. 

 Même si tout n'est pas raté dans ce roman, il a plusieurs problèmes. Et d'importants problèmes. Premièrement, et d'une façon globale, il suivait deux grands chefs-d'oeuvre et ainsi, c'est plus qu'une déception qui nous frappe. C'est le sentiment de s'être fait avoir. La prose, (malgré quelques passages) est, et de loin, beaucoup moins travaillée et riche et puissante que ce que McCarthy nous donne habituellement. Les dialogues, autre problème important, n'ont pas l'épuration sublime de La route et le génie de ceux que l'on retrouve dans Suttree. Plusieurs scènes sont inintéressantes, inutiles, répétitives, surtout après les deux tomes précédents. 

 McCarthy dit qu'il ne serait pas capable d'écrire un roman comme À la recherche du temps perdu de Marcel Proust parce qu'il est seulement capable d'écrire sur la mort et que pour lui, en tant qu'écrivain, la littérature a cette fonction (Proust aborde un peu le thème de la mort mais en général ce n'est pas ce qui ressort de ses livres). Sur ce plan, c'est réussi. Et pour le reste ? Eh bien, vous devrez le lire si vous doutez de mon opinion !

jeudi 11 février 2016

Le grand passage, Cormac McCarthy


Ma note : 8/10

 Voici la quatrième de couverture : Achever cette louve prisonnière du piège qu'il a posé est au-dessus des forces de Billy. Sa décision est prise : il quittera le ranch familial pour la ramener sur sa terre natale. De l'Arizona au Mexique, la route est longue et périlleuse. Il faut franchir la frontière, le grand passage, et pénétrer dans un monde de hors-la-loi, où la révolution gronde... Le moment est venu de faire face à la sauvagerie des hommes.

 Un poète a déjà dit que l'on commence à aimer réellement la poésie lorsqu'on tombe sur un poème qui nous touche d'une façon dont on n'a jamais été touché avant, qui nous fait sentir spécial et qui existe pour que nous tombions sur lui en quelque sorte. Cela m'est arrivé avec Giacomo Leopardi (je pourrais nommer son poème Les souvenances), le plus grand de tous selon moi. Et dans le roman, sans être aussi existentielle et métaphysique, cette expérience peut nous arriver à l'occasion et pour ma part, je citerais Virginia Woolf, Beckett, Bolaño et Nabokov, entre autres. Mais ces auteurs sont arrivés beaucoup plus tard pour moi. Au tout début, il y eut Victor Hugo avec Les misérables qui m'avait donné froid dans le dos. Ensuite, le second fut Paul Auster et Le livre des illusions où je découvrais pour la première fois qu'il y avait des écrivains contemporains intéressants, talentueux. Même si à l'époque il m'avait un peu déçu, je voyais le talent littéraire pour l'une des premières fois. Et beaucoup plus tard, je me rappelle fort bien que l'une de ces grandes figures littéraires fût Cormac McCarthy avec No Country for Old Men et surtout La Route. Ensuite, j'ai tout lu de ce maître, notamment La trilogie des confins. McCarthy, je lui dois tout parce que c'est lui qui m'a fait réaliser qu'un romancier peut nous toucher avec son seul talent de styliste. Que le style est, à quelque part, plus grand que l'histoire parce qu'il est une fin et non un moyen. Rien ne peut être plus grand que le style en littérature parce que rien ne vient après. Si l'on élimine le style, le roman n'est plus roman mais une feuille de chou avec un récit comme on en retrouve un peu partout. Dans les scénarios de films entre autres. Aussi, les magazines en sont remplis (avec les "histoires de vie") en plus des journaux. Et j'ai réalisé cela en premier grâce à la lecture de McCarthy, ce prosateur hors pair, et l'un des seuls génies encore vivants.

 Par contre, dans ce deuxième tome de La trilogie des confins, l'on sent déjà un léger début de "dégradation" de la qualité de l'oeuvre si on la compare avec la précédente, surtout sur le plan stylistique. Et cette "dégradation" aboutira à un roman assez banal avec Des villes dans la plaine comme troisième tome. Dans ce deuxième tome, il commence à y avoir des répétitions de mots dans une même page, des répétitions de toutes sortes aussi. Mais je dois dire ceci : ce livre, Le grand passage, jouit quand même d'une écriture sublime. La trame est ici un peu la même que dans son chef-d'oeuvre De si jolis chevaux. Un homme, très jeune, Billy Parham, qui a 16 ans mais que l'on peut se permettre quand même d'appeler homme, habite le Nouveau-Mexique aux États-Unis. Il devient obsédé par la jeune louve qu'il pourchasse, d'abord avec son père, et ensuite seul en prenant lui-même l'initiative de ses gestes. Il l'attrapera, mais sa proie se blessera sans succomber à ses blessures. Billy décidera de l'amener jusqu'au Mexique. En se rendant là-bas, il se verra confisquer la louve, il finira quand même par l'abattre et reviendra aux États-Unis. Arrivé sur ses terres, il retrouvera le ranch de sa famille, qui a brûlé, et repartira avec son jeune frère au Mexique pour venger sa famille...

 Quelques similitudes et différences d'avec le premier tome m'ont frappé. Dans un premier temps, l'âge des deux héros, John Grady Cole et Billy Parham, est essentiel à la compréhension de l'histoire et ce que l'auteur voulait faire passer comme message : ils sont à la fin de l'adolescence et ils découvrent tous deux la dureté du passage à l'âge adulte. Notamment avec la violence de la nature, de l'humain et des passions. Les deux feront cet apprentissage en voyageant vers le Mexique, ils auront des compagnons comme don Quichotte en avait (Lacey Rawlins, la louve, le frère de Billy) et un dialogue rempli de silence s'installera entre les protagonistes (lorsque cela sera possible bien sûr). McCarthy utilise souvent l'expédition à deux comme dans La route. Et la principale différence sera l'origine de la fuite vers le Mexique. John Grady Cole le faisait dans un but de découverte, donc il faisait le voyage volontairement alors que Billy Parham y va dans un premier temps pour renvoyer la louve dans son pays d'origine et dans un deuxième temps pour venger sa famille.

 Pour l'ambiance générale du roman, on retrouve exactement la même que dans De si jolis chevaux :

 « L'hiver où Boyd eut quatorze ans les arbres qui poussaient dans le lit à sec de la rivière perdirent très tôt leurs feuilles et jour après jour le ciel était gris et les arbres découpaient leurs pâles silhouettes sur l'horizon. Au pied de ces mâts nus la terre sous un vent froid qui s'était mis à souffler du nord filait vers une échéance dont les comptes ne seraient apurés et datés qu'une fois toute créance depuis longtemps caduque, telle est cette histoire. Parmi les pâles peupliers avec leurs branches pareilles à des ossements et leurs troncs dont tombait l'écorce pâle ou verte ou plus sombre serrés dans une boucle du lit de la rivière au-dessous de la maison se dressaient des arbres si massifs qu'il y avait dans ce peuplement sur l'autre rive une souche sciée sur laquelle les hivers passés des conducteurs de troupeau montaient une tente à provisions de six pieds sur quatre, si large était ce billot. Quand il partait à cheval pour ramener du bois il regardait son ombre et l'ombre du cheval et du travois enjamber ces palissades tronc d'arbre après tronc d'arbre. Boyd montait derrière dans le travois la hache à la main comme s'il avait été chargé de veiller sur le bois qu'ils ramassaient et il regardait vers l'ouest de ses yeux plissés là où le soleil frémissait dans un lac rouge desséché sous les pentes nues des montagnes tandis que les silhouettes des antilopes piétinaient et dodelinaient de la tête parmi les bêtes du troupeau sur la plaine de l'avant-pays. »

 Cependant, on voyait dès les premières pages qu'avec ce roman-ci McCarthy se rapprochait davantage de la nature et des animaux :

 « Quand ils arrivèrent au sud après avoir quitté Grant County Boyd n'était guère qu'un nouveau-né et le comté récemment constitué baptisé Hidalgo était lui-même à peine plus âgé que l'enfant. Au pays qu'ils avaient laissé gisaient les ossements d'une soeur et les ossements d'une grand-mère maternelle. Le nouveau pays était riche et sauvage. On pouvait aller à cheval jusqu'au Mexique sans rencontrer une seule clôture en travers du chemin. Il transportait Boyd devant lui dans l'arçon de sa selle et lui décrivait le paysage qu'ils traversaient et lui annonçait les noms des animaux et des oiseaux à la fois en espagnol et en anglais. Dans la nouvelle maison ils couchaient dans la chambre contiguë à la cuisine et la nuit quand il restait éveillé il écoutait son frère respirer dans l'obscurité et il lui racontait tout bas pendant qu'il dormait les projets qu'il avait faits pour eux et la vie qu'ils mèneraient. Par une nuit d'hiver de cette première année il se réveilla aux cris des loups dans les collines basses à l'ouest de la maison et il savait qu'ils allaient débouler sur la plaine dans la neige fraîche pour traquer l'antilope au clair de lune. Il saisit son pantalon suspendu au pied du lit et prit sa chemise et sa veste matelassée et sortit ses bottes de dessous le lit et alla à la cuisine et s'habilla dans le noir à la timide chaleur du fourneau et examina ses bottes à la lueur de la fenêtre pour reconnaître le pied gauche du droit et les enfila et se redressa et alla à la porte de la cuisine et sortit et referma la porte derrière lui. »

La plupart de mes lectures ont pour but de découvrir la prose poétique que l'auteur peut nous donner  (je choisis généralement des valeurs sûres) et c'est encore plus vrai pour McCarthy, comme je l'abordais au début de ma chronique. Les récits de McCarthy, bien que parfois intéressants, font piètre figure devant l'immensité de son talent de prosateur :

 « Il se réveilla dans la blanche lumière méridienne du désert et se dressa dans ses couvertures puantes. L'ombre du châssis de bois nu de la fenêtre marquée en trompe-l'oeil sur le mur opposé commença à pâlir et à s'effacer sous ses yeux. Comme si un nuage était passé sur le soleil. Il écarta d'un coup de pied les couvertures et enfila ses bottes et mit son chapeau et se leva et sortit. La route était gris pâle dans la lumière du jour et le jour refluait le long des corniches du monde. Les petits oiseaux s'étaient réveillés dans les fougères du désert au bord de la route et commençaient à pépier et à s'égailler et plus loin sur le bitume des colonnes de tarentules qui avaient traversé la route dans la nuit comme des crabes terrestres s'étaient arrêtées, leurs articulations figées dans des poses narquoises de marionnettes, auscultant de leur pas mesuré d'octopode ces ombres d'elles-mêmes suspendues au-dessous d'elles tout à coup. Il regarda la route et regarda la lumière qui faiblissait. Au nord tout le long de la corniche des nuages aux contours de plus en plus sombres. Il avait cessé de pleuvoir pendant la nuit et un arc-en-ciel ou un halo tendait au-dessus du désert un arc pâle de néon et il regarda encore une fois la route qui était comme avant mais plus sombre pourtant et de plus en plus sombre à mesure qu'elle s'éloignait vers l'est là où il n'y avait ni soleil ni aube et quand il regarda encore une fois au nord le jour refluait de plus en plus vite et la lumière de midi dans laquelle il s'était réveillé devenait tantôt un étrange crépuscule et tantôt une étrange ténèbre et les oiseaux qui volaient ça et là s'étaient posés à terre et une fois encore tous s'étaient tus dans les fougères au bord de la route. Il sortit. Un vent rois descendait des montagnes. Il soufflait des pentes occidentales du continent où la neige d'été s'attardait au-dessus de la limite des arbres et le vent passait par les hautes forêts d'épicéas et entre les fûts des trembles et balayait la plaine du désert au-dessous. Il avait cessé de pleuvoir dans la nuit et il s'avança sur la route et appela le chien. Il appelait et appelait. Immobile dans cette inexplicable obscurité. Où il n'y avait aucun bruit nulle part sauf le bruit du vent. Au bout d'un moment il s'assit sur la route. Il enleva son chapeau et le posa sur le bitume devant lui et baissa la tête et prit son visage dans ses mains et pleura. Il resta ssis là longtemps et au bout d'un moment l'orient se teinta de gris et au bout d'un moment le juste soleil de Dieu se leva, une fois encore, pour tous et sans distinction. »

« Il observait le ciel nocturne à travers la vitre de la salle. Les premières étoiles découpées au sud sur la voûte obscure étaient suspendues dans la vannerie morte des arbres le long de la rivière. La lumière de la lune pas encore levée baignait l'orient d'une brume sulfureuse au-dessus de la vallée. Il vit la lumière s'éteindre le long de la prairie du désert et la coupole de la lune sortir de terre blanche et grasse et fibreuse. Puis il descendit de la chaise où il était agenouillé et alla chercher son frère. Billy avait mis de côté un steak et des biscuits et une tasse en fer-blanc remplie de haricots, le tout enveloppé dans un chiffon et caché derrière la vaisselle sur l'étagère du garde-manger près de la porte de la cuisine. Il fit sortir Boyd le premier et resta un moment à écouter puis il le suivit. Le chien se mit à geindre et à gratter contre la porte du fumoir quand ils passèrent devant et il lui dit de se taire et le chien se tint coi. Ils continuèrent le long de la clôture en se baissant et coupèrent ensuite vers les arbres. Quand ils arrivèrent à la rivière la lune était déjà haut dans le ciel et l'Indien était là de nouveau avec le fusil passé comme dans le froid. Il fit demi-tour et ils traversèrent derrière lui la coulée de gravier et ils prirent vers l'aval par la piste du bétail sur l'autre rive à la limite de la prairie. Il y avait de la fumée de bois dans l'air. À un quart de mile en contrebas de la maison ils arrivèrent à son feu de bivouac entre les peupliers et il posa le fusil debout contre un tronc d'arbre et se retourna et les regarda.»

 En terminant, disons que les personnages de McCarthy vivent à peu près tous en marge de la société et ses lecteurs doivent avoir un peu de cette marginalité en eux s'ils veulent pleinement apprécier ses romans parce qu'ils sont, à quelque part, assez éloignés de ce que notre époque nous offre : des divertissements rapides, insignifiants. Bref, c'est la mort de la conscience qui nous est offerte avec les médias de masse et la société est tombée dans une sorte de débilité insurpassable et cette débilité est exacerbée avec les différentes cultures qui veulent à peu près toutes imiter la culture américaine et ses bouffonneries et son marché qui dicte les règles de l'art. McCarthy est Américain mais son oeuvre ne renvoie pas à ce mauvais goût qui est devenu mondial grâce à la technique. Ce n'est pas difficile de voir que chacune de ses phrases est travaillée jusqu'à plus soif, pour le plus grand bonheur des lecteurs. Il s'est échappé du droit chemin une seule fois et c'est dans le troisième tome de cette trilogie. Celui-ci sera discuté la semaine prochaine sur mon blogue...

lundi 1 février 2016

De si jolis chevaux, Cormac McCarthy


Ma note : 9/10

 Voici la quatrième de couverture : 1949. Parce que les choix de l'Amérique moderne condamnent leurs rêves d'aventure, John Grady Cole et Lacey Rawlins quittent le Texas et chevauchent vers le Mexique. Ils iront vivre ailleurs, au royaume des chevaux, pour célébrer avec une nature intacte des noces éternelles. Violente, tourmentée, traversée d'aveuglants moments de bonheur, leur odyssée se transforme pourtant en descente aux enfers. Intransigeant, visionnaire, ce roman bouscule les espoirs et les repères d'une condition humaine à jamais prisonnière de ses passions dans l'indifférence de l'univers. De si jolis chevaux a remporté, en 1992, le National Book Award, la plus haute distinction littéraire des Etats-Unis.

 Dans son recueil de chroniques The Fun Stuff, James Wood critique The Road en en faisant l'apologie sur plusieurs pages. Il écrit :

 « When McCarthy is writing at his best, he does indeed belong in the compagny of the American masters. In his best pages one can hear Melville and Lawrence, Conrad and Hardy. His novels are full of marvelous depictions of birds in flight [...] » Par contre, Wood n'est pas totalement conquis par cet écrivain. Il a déja dit dans un autre article : « To read Cormac McCarthy is to enter a climate of frustration: a good day is so mysteriously followed by a bad one. McCarthy is a colossally gifted writer, certainly one of the greatest observers of landscape. He is also one of the great hams of American prose, who delights in producing a histrionic rhetoric that brilliantly ventriloquizes the King James Bible, Shakespearean and Jacobean tragedy, Melville, Conrad, and Faulkner. » Comme tout le monde il reconnaît le suprême talent de McCarthy, surtout son talent de styliste : « Surely no one disputes McCarthy’s talent. He has written extraordinarily beautiful prose. He generally disdains the intermediate interference of small-bore punctuation. »

 Je dirais que mes trois romans préférés de Cormac McCarthy sont (dans l'ordre) : Suttree, La Route et ce premier tome de la trilogie des confins, De si jolis chevaux. Mon idole Harold Bloom, pour sa part, leur préfère Méridien de sang, notamment pour la méchanceté "originale" du personnage Le Juge, inimitable en littérature. Il dit même que ce roman était le meilleur de l'histoire du 20e siècle américain, en tout cas le meilleur depuis Tandis que j'agonise de Faulkner. Dans ce premier tome de la trilogie des confins, John Grady Cole quittera pour le Mexique. Dans le deuxième tome ce sera Billy Parham qui fera de même, alors qu'ils se rencontreront dans un ultime et troisième tome.

 Donc, pour cette première partie, nous découvrirons les personnages de Cole et Lacey Rawlins qui fuiront au Mexique à partir du sud des États-Unis, et en chemin ils rencontreront un plus jeune adolescent qu'eux, Jimmy Blevins, qui a treize ans. Il voudra fuir avec les deux comparses. Cole et Rawlins iront habiter dans une hacienda. Ils seront arrêtés par la police pour meurtre, alors que le vrai meurtrier est l'enfant de treize ans Jimmy Blevins. Mais avant cela, Cole vivra une aventure avec la fille d'un propriétaire, un groupe de Mexicains pourchassera Blevins, et le Mexique (et la nature) s’avérera un endroit plus difficile et dangereux qu'ils ne le croyaient. Les deux protagonistes avaient fui le monde moderne, mais à quel prix ? McCarthy nous fera découvrir, par le truchement des actions des personnages, un monde d'une extrême violence qui est raconté avec un langage qui tombe en lambeaux (un peu comme La Route) et étrangement, qui se sert de la poésie (comme dans Suttree). Avec ce roman, il nous prouve qu'il peut retirer le meilleur de ces deux mondes, même si De si jolis chevaux est plus proche de Suttree que de La Route.

 On peut voir avec l'incipit que Cormac McCarthy réutilise la prose poétique comme dans Suttree, mais avec De si jolis chevaux, il ne tombera pas complètement dans ces eaux, notamment avec la présence d'une intrigue simple mais efficace :

 « La flamme du cierge et l'image de la flamme du cierge captives dans le trumeau vacillèrent puis se relevèrent quand il entra dans le vestibule et de nouveau quand il referma la porte. Il retira son chapeau et s'avança lentement. Les lames du parquet craquaient sous ses bottes. Vêtu de son costume noir il se dressait dans la glace sombre parmi les si pâles lys penchés dans leur vase de cristal à la taille effilée. Il faisait froid dans le couloir où passaient à reculons les portraits d'ancêtres dont il n'avait qu'une vague idée et tous étaient sous verre et vaguement éclairés au-dessus de l'étroit lambris. Il baissa les yeux sur les restes du cierge fondu. Il pressa l'empreinte de son pouce dans la mare de cire tiède sur le chêne verni. Il finit par regarder le visage si creux parmi les plis du drap funéraire, les traits si tirés, la moustache jaunie, les paupières minces comme du papier. Ça ce n'était pas le sommeil. Ce n'était pas le sommeil. Il faisait sombre dehors et froid et il n'y avait pas de vent. Un veau meuglait au loin. Il restait immobile son chapeau à la main. Tu te coiffais jamais comme ça de ton vivant, dit-il. Il n'y avait pas d'autre bruit à l'intérieur de la pièce que le battement de la pendule sur la cheminée du salon. Il sortit et referma la porte. »

 Le roman est certainement en lien avec le mythe de l'ouest, du cowboy et de l'indien, etc. :

 « Le soir venu il sella son cheval et partit vers l'ouest. Le vent avait beaucoup faibli et il faisait très froid et le soleil déclinait rouge sang et elliptique devant lui sous les récifs des nuages rouge sang. Il allait là où il choisissait toujours d'aller quand il partait à cheval, là-bas où l'embranchement ouest de l'ancienne route comanche au sortir du pays kiowa vers le nord traversait la partie la plus occidentale du ranch et l'on pouvait en distinguer au sud la trace à peine perceptible sur les basses prairies entre les bras septentrional et intermédiaire du Concho. A l'heure qu'il choisissait toujours, l'heure où les ombres s'allongeaient et où l'ancienne route se dessinait devant lui dans l'oblique lumière rose comme un rêve de temps révolus où les poneys peints et les cavaliers de cette nation disparue descendaient du nord avec leur visage marqué à la craie et leurs longues nattes tressées et tous armés pour la guerre qui était leur vie et les femmes et les enfants et les femmes avec leurs enfants suspendus à leur sein et tous avec le sang en gage de leur salut pour seule vengeance le sang. Quand le vent était au nord on pouvait les entendre, les chevaux et l'haleine des chevaux et les sabots des chevaux chaussés de cuir brut et le cliquetis des lances et le frottement continuel des barres des travois dans le sable comme le passage d'un énorme serpent et sur les chevaux sauvages les jeunes garçons tout nus folâtres comme des écuyers de cirque et poussant devant eux des chevaux sauvages et les chiens trottinant la langue pendante et la piétaille des esclaves suivant demi-nue derrière eux et cruellement chargée et la sourde mélopée sur tout cela de leurs chants de route que les cavaliers psalmodiaient en chemin, nation et fantôme de nation passant au son d'un vague cantique à travers ce désert minéral pour disparaître dans l'obscurité portant comme un graal étrangère à toute histoire et à tout souvenir la somme de ses vies à la fois séculaires et violentes et transitoires. »

 On peut voir dans la citation suivante toute la richesse et la finesse qu'emploie l'auteur pour ancrer son décor, celui du sud des États-Unis :

 « Ils firent ensemble un dernier tour à cheval un jour au début mars. Le temps commençait à tiédir et les pavots mexicains à fleurs jaunes s'épanouissaient au bord de la route. Ils déchargèrent les chevaux chez McCullough et continuèrent à travers la prairie le long du Grape Creek puis dans les collines basses. La rivières était verte et limpide avec des traînées de mousse tendant leurs nattes sur les banc de gravier. Ils chevauchaient lentement dans le vaste paysage de mesquites et de nopals nains. Ils passèrent du Tom Green County au Coke County. Ils traversèrent la vieille route de Schoonover et continuèrent par des collines déchiquetées piquetées de cèdres où le sol était jonché de pierre volcanique et ils pouvaient voir la neige sur les minces chaînes bleues des montagnes à une centaine de miles au nord. De toute la journée ils échangèrent à peine une parole. Son père était assis légèrement en avant dans la selle, les rênes tenues d'une seule main, à deux pouces environ au-dessus du pommeau. Si mince et fragile, perdu dans ses vêtements. Parcourant le paysage de ses yeux creux comme si le monde là-bas avait été changé ou rendu suspect par ce qu'il en avait vu ailleurs. Comme s'il risquait de ne jamais le revoir tel qu'il était vraiment. Ou pire comme s'il le voyait enfin tel qu'il était. Le voyait tel qu'il avait toujours été, tel qu'il serait toujours. Non seulement le jeune homme qui chevauchait à quelques pas devant lui se tenait à cheval comme s'il avait été mis au monde pour monter à cheval ce qui était vrai mais eût-il par malheur ou malchance vu le jour dans un étrange pays où il n'y avait jamais eu de chevaux il en aurait de toute façon découvert. Il aurait su qu'il y avait quelque chose qui manquait pour que le monde puisse être tel qu'il devait être ou qu'il puisse lui-même y être vraiment et il se serait mis en chemin et serait parti à l'aventure de place en place n'importe où aussi longtemps qu'il aurait fallu jusqu'à ce qu'il en trouve un et il aurait su que c'était bien ce qu'il cherchait et il ne se serait pas trompé. »

 Les personnages obéissent souvent à la même règle avec McCarthy : c'est la perte de repères qui guident leur choix et nous pouvons voir dans cette conversation l'effritement du langage, de la parole, etc. :

 « Elle est allée à San Antonio, dit le jeune homme. 
Dis pas elle en parlant de ta mère. 
Maman. 
Je le sais. 
Ils buvaient leur café. 
Qu'est-ce que tu comptes faire ? 
Au sujet de quoi ? 
Au sujet de tout. 
Elle peut aller où ça lui plaît. 
Le jeune homme l'observait. T'as pas besoin de fumer ces trucs-là, dit-il. 
Son père pinça les lèvres et tambourina sur la table avec ses doigts et leva les yeux. Quand je viendrai te demander ce que je suis censé faire tu sauras que t'es assez grand pour me le dire, dit-il. 
Oui père. 
T'as besoin d'argent ? 
Non. 
Il observait le jeune homme. Tout va bien se passer pour toi, dit-il. »

 Les romans de cet auteur se ressemblent à peu près tous parce qu'ils sont construits à la manière d'un western (à l'exception d'Un enfant de Dieu). Pour le style, on peut le comparer à Faulkner (je l'ai déjà fait sur le blogue) mais je crois qu'il amène, en plus, un aspect "minimaliste" à la mécanique de sa prose et nous ne retrouvons pas cela avec Faulkner, qui lui, fait dans le plein lyrisme. Sans être dans le "tout" minimaliste comme Hemingway, McCarthy n'emploie pas exactement la même poésie que Faulkner, même si elle en est très proche. Avec McCarthy, chaque mot est important, chaque phrase respire par elle-même et il use d'un vocabulaire extrêmement recherché. Et pour ses récits, McCarthy est probablement un des écrivains les plus "linéaires" que l'on puisse trouver dans la grande littérature. C'est un rare génie qui n'amène pas vraiment de subtilité dans la littérature, dans cette grande littérature qui mérite d'être lue.