"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

jeudi 21 janvier 2016

La fête au Bouc, Mario Vargas Llosa

Ma note : 8,5/10

 Voici la présentation de l'éditeur : Que vient chercher à Saint-Domingue cette jeune avocate new-yorkaise après tant d'années d'absence ? Les questions qu'Urania Cabral doit poser à son père mourant nous projettent dans le labyrinthe de la dictature de Rafael Leonidas Trujillo, au moment charnière de l'attentat qui lui coûta la vie en 1961. Dans des pages inoubliables - et qui comptent parmi les plus justes que l'auteur nous ait offertes -, le roman met en scène le destin d'un peuple soumis à la terreur et l'héroïsme de quatre jeunes conjurés qui tentent l'impossible : le tyrannicide. Leur geste, longuement mûri, prend peu à peu tout son sens à mesure que nous découvrons les coulisses du pouvoir : la vie quotidienne d'un homme hanté par un rêve obscur et dont l'ambition la plus profonde est de faire de son pays le miroir fidèle de sa folie. Jamais, depuis Conversation à «La Cathédrale», Mario Vargas Llosa n'avait poussé si loin la radiographie d'une société de corruption et de turpitude. Son portrait de la dictature de Trujillo, gravé comme une eau-forte, apparaît, au-delà des contingences dominicaines, comme celui de toutes les tyrannies - ou, comme il aime à le dire, de toutes les «satrapies». Exemplaire à plus d'un titre, passionnant de surcroît, La fête au Bouc est sans conteste l'une des œuvres maîtresses du grand romancier péruvien.

 Rafael Leónidas Trujillo Molina fut le dictateur de la République Dominicaine du début des années 30 jusqu'à la fin des années 50. Il est né en 1891 et il est mort en 1961. Durant son règne, il fut soutenu par les États-Unis mais ceux-ci le laissèrent tomber en 1960. Il fut renversé et assassiné en 1961. Avant sa carrière politique, il était un militaire brillant, entraîné par les marines. Il participa au coup d'État contre le président de la République Dominicaine en 1930, et fut élu président quelques mois plus tard. Il remporta les élections avec 95% des voix le 24 mai 1930.

 Mario Vargas Llosa est un auteur bien étrange parmi les Nobel de littérature (en tout cas parmi ceux des dernières décennies). Lui-même avait été extrêmement surpris de le recevoir parce qu'il penche à droite sur le spectre politique alors que le comité du Nobel a tendance à récompenser des gens de gauche. (Au 19e siècle et au 20e siècle plusieurs des meilleurs écrivains étaient de droite). Vargas Llosa a même déjà tenté sa chance en politique comme candidat de centre-droit. Personnellement, je partage avec cet écrivain un amour pour l'oeuvre de Roberto Bolano. On voit souvent Vargas Llosa dans les documentaires sur Bolano. Les chiots sont le seul livre que j'avais lu de lui, livre trop court pour que je me fasse une bonne idée de cet écrivain. Avec La fête au Bouc, je m'embarquais dans une oeuvre assez tardive dans le corpus de Vargas Llosa.

 Dans cette Fête au Bouc, Urania, la fille du sénateur Augustin Cabral est offerte au dictateur Rafael Leonidas Trujillo. C'est elle, beaucoup plus tard, qui reviendra voir son père sénateur pour avoir des explications. Le début du roman nous présente cette Urania comme un docteur vivant aux États-Unis : « Urania. Drôle de cadeau de la part de ses parents ; son prénom évoquait une planète, un métal radioactif, n'importe quoi, sauf cette femme élancée, aux traits fins, hâlée et aux grands yeux sombres, un peu tristes, que lui renvoyait le miroir. Urania ! Quelle idée ! Heureusement plus personne ne l'appelait ainsi, mais Uri, Miss Cabral, Mrs. Cabral ou docteur Cabral. Autant qu'elle s'en souvienne, depuis qu'elle avait quitté Saint-Domingue ( « Ciudad Trujillo, plutôt », car au moment de son départ on n'avait pas encore rendu son nom à la capitale), personne, ni à Adrian, ni à Boston, ni à Washington D.C., ni à New York, ne l'avait plus appelée Urania, comme autrefois chez elle et au collège Santo Domingo, où les sisters et ses compagnes prononçaient avec la plus grande application le prénom extravagant dont on l'avait affublée à sa naissance. Qui en avait eu l'idée, elle ou lui ? Un peu tard pour le savoir, ma petite ; ta mère était au ciel et ton père mort vivant. tu ne le sauras jamais. Urania ! ».

 Urania avait été relâchée par le dictateur Trujillo. Elle a ensuite été protégée par des religieuses. Lors de son retour en terre natale, elle compare la République Dominicaine avec celle de l'époque du dictateur Trujillo : « Elle prend un second verre d'eau et sort. Il est sept heures du matin. Au rez-de-chaussée du Jaragua elle est assaillie par le bruit, cette atmosphère déjà familière de cris, moteurs, radios tonitruantes, merengues, salsas, danzones et boléros, ou rock et rap mêlés, s'agressant et l'agressant de leur boucan. Chaos animé de ce qui fut ton village, nécessité profonde de t'étourdir pour ne pas penser, voire ne pas sentir, Urania. Explosion aussi de vie sauvage, imperméable aux vagues de la modernisation. Quelque chose chez les Dominicains s'accroche à cette forme prérationnelle, magique : cet appétit de bruit. (« De bruit, non de musique. ») Elle ne se rappelle pas, du temps où elle était petite et que Saint-Domingue s'appelait Ciudad Trujillo, pareil vacarme dans la rue. Peut-être n'y en avait-il pas ; trente-cinq ans plus tôt, quand la ville était trois ou quatre fois plus petite, provinciale, isolée et léthargique de peur et de servilité, l'âme saisie de panique respectueuse envers le Chef, le Généralissime, le Bienfaiteur, le Père de la Nouvelle Patrie, Son Excellence le Docteur Rafael Leonidas Trujillo Molina, peut-être était-elle plus silencieuse, moins frénétique. Aujourd'hui, les bruits de la vie, moteurs de voitures, cassettes, disques, radios, avertisseurs, aboiements, grognements, voix humaines, sont tous diffusés à plein volume, au maximum de leur capacité de bruit vocal, mécanique, digital ou animal (les chiens aboient plus fort et les oiseaux criaillent plus volontiers). Et dire que New York a une réputation de ville bruyante ! Jamais, pendant ces dix années passées à Manhattan, son ouïe n'a rien perçu de pareil à cette symphonie brutale et discordante qui la submerge depuis trois jours. »

 Le roman de Vargas Llosa aborde surtout les derniers jours du dictateur. Il règne sur la République Dominicaine et l'on verra dans ce livre la dernière révolte qui conduira à sa chute. Chaque chapitre traite d'un personnage central de ce récit, en alternant, en revenant à tel ou tel personnage, etc. La fête au Bouc nous ouvre les portes d'une sanglante dictature et l'on côtoiera surtout le pire de l'humain. Une longue scène du début, sur plusieurs pages, nous permet d'apprécier tout le talent de Vargas Llosa lorsqu'on suit Urania qui retrouve la ville de son enfance, et l'on se dit : une promenade avec la plume de Mario Vargas Llosa n'est pas une promenade comme les autres : « Enfin le feu passe au vert. Urania poursuit son périple, protégée du soleil par l'ombre des arbres de l'avenue Maximo Gomez. Voici une heure qu'elle marche. Il est agréable d'avancer sous les lauriers, de découvrir ces arbustes à petite fleur rouge et pistil doré qu'on appelle cayena ou sang du Christ, absorbée dans ses pensées, bercée par l'anarchie des cris et des musiques, attentive, néanmoins, aux dénivelés, ornières, trous et déformations des trottoirs où elle est sans cesse près de trébucher, ou de mettre un pied dans les ordures que flairent des chiens errants. Étais-tu heureuse, alors ? Quand tu es allée avec ce groupe d'élèves du Santo Domingo apporter des fleurs et réciter ton poème, pour la fête des Mères, à la Sublime Matrone, tu l'étais. Encore que, depuis la disparition du toit familial de cette figure protectrice et si belle de son enfance, la notion de bonheur se fût peut-être évaporée aussi de la vie d'Urania. Mais ton père, ton oncle et ta tante - surtout la tante Adelina et l'oncle Anibal, et tes cousines Lucindita et Manolita - ainsi que les fidèles amis avaient fait leur possible pour combler l'absence de ta mère en te dorlotant et te choyant, de façon que tu ne te sentes pas seule et diminuée. Ton père avait été, ces années-là, ton père et ta mère. C'est pour cela que tu l'avais tant aimé. Pour cela aussi qu'il t'avait fait si mal, Urania. »

 Contrairement à un autre auteur sud-américain que je venais tout juste de lire, (Alejo Carpentier), Vargas Llosa ne prend pas de nombreuses pages pour sa prose poétique, mais souvent, comme ici, il préfère prendre seulement quelques lignes pour ensuite nous replonger dans son action, dans son récit (ce qui en fait selon moi un auteur beaucoup plus "accessible") : « La surface bleu foncé de la mer, émaillée de taches d'écume, va à la rencontre d'un ciel de plomb sur la lointaine ligne d'horizon et, ici, sur la côte, elle se brise en lames sonores et bouillonnantes contre le boulevard du Malecon, dont elle aperçoit par endroits la chaussée entre les palmiers et les amandiers qui le bordent. Autrefois, l'hôtel Jaragua regardait le Malecon de face. Maintenant, il le regarde de côté. La mémoire lui rend cette image - de ce jour-là ? - de la fillette conduite par la main de son père, entrant au restaurant de l'hôtel pour déjeuner seuls tous les deux. On leur avait donné une table près de la fenêtre et, à travers les rideaux, Uranita apercevait le vaste jardin et la piscine avec ses plongeoirs et ses baigneurs. Un orchestre jouait des merengues dans le Patio Espagnol, orné tout autour d'azulejos et de pots d'oeillets. Était-ce ce jour-là ? « Non », dit-elle à haute voix. Le Jaragua d'alors avait été démoli et remplacé par ce volumineux immeuble couleur panthère rose qui l'avait tant surprise en arrivant à Saint-Domingue voici trois jours. »

 Acquérir une culture historique avec le roman est chose très secondaire mais lorsque la situation le permet, notamment avec un styliste de grande qualité comme M. V. Llosa, je suis de ceux qui saisissent cette chance et en ressortent grandis par ces connaissances, surtout avec un sujet comme La fête au Bouc, dont je ne connaissais même pas les prémisses. Ensuite, disons que la narration est conventionnelle, à la troisième personne, bien qu'on ne puisse pas dire qu'elle soit complètement neutre. Elle suit des personnages différents et en cours de route, elle rentre parfois dans la tête de ces personnages, elle les appelle par leur petit nom, utilise le "tu", etc. Ainsi, forcément, elle prend position. Aussi, on pourrait dire que le style de Mario Vargas Llosa est "équilibré", à tout point de vue, et cela l'approche de la perfection littéraire. Cependant, d'une façon tout à fait personnelle, je préfère le grand lyrisme alors que, comme je le disais, l'auteur s'applique ici à bien "doser" la prose poétique (notamment avec les métaphores parcimonieusement utilisées). Cela en fait un récit qui bouge, qui ne fait pas du surplace et qui maintient un équilibre constant. Pour un roman historique, nous ne pouvions demander mieux.

lundi 11 janvier 2016

Le Siècle des Lumières, Alejo Carpentier


Ma note: 8,5/10

 Voici la quatrième de couverture : Les prestigieux paysages des îles et de la mer des Caraïbes sont le décor de ce roman baroque et tragique où le grand écrivain cubain fait revivre des événements peu connus de la Révolution française. Autour du mystérieux personnage de Victor Hugues, qui joue un rôle important à la Guadeloupe en 1791, puis en Guyane où il devra renier son idéal, on voit toute l'Amérique de langue espagnole évoluer vers son émancipation. On revit l'atmosphère coloniale de La Havane, les drames sanglants de la grande Révolution, la guerre contre les Anglais, la guerre de course... Il est difficile de lire ce roman qui évoque le passé avec tant de force sans penser à des événements d'aujourd'hui.

 Harold Bloom apprécie au plus haut point Alejo Carpentier. Voici ce qu'il en dit :

 « "Magical realism," made famous by Garcia Marquez's One hundred years of solitude, was primarily Carpentier's invention. The idea that Latin Americans, whether in Cuba or Colombia or wherever, necessarily inhabit a reality more magical than, say, Manhattan's, in dubious. The genius of Borges, of Carpentier, of Garcia Marquez may persuade us otherwise, while we are within their narratives, but we emerge to fresh doubts, both metaphysical and psychological. Carpentier's authentic genius was for the historical novel, wich he approached with the paradigm of the Kabbalah as explicitly as possible. Other modern novelists have used Kabbalistic models, including Thomas Pynchon, Malcolm Lowry, and Lawrence Durrell, but Carpentier uniquely discovered how to fuse Kabbalah and history. »

 Les romanciers de génie sont difficiles à trouver. Ils sont aussi rares, ou presque, que les poètes classiques. Avant de lire Carpentier, et notamment après avoir lu Genius de Bloom (lequel je suis souvent en accord avec ses goûts), je m'attendais à ceci : un rare génie romanesque et peut-être le meilleur latino-américain dans son domaine.

 Et parmi les écrivains du sud, la grande majorité partage un peu le même style (si on les compare aux Occidentaux) : leur prose est riche, torrentielle, foisonnante. Une sorte d'émerveillement s'empare de nous et le mystère se creuse dans la tête du lecteur. On se connecte facilement à la conscience de l'écrivain, on rentre dans leur tête de la même façon qu'ils rentrent dans la nôtre (je parle des meilleurs écrivains de cette partie du globe). La nature et l'environnement extérieur jouent habituellement un grand rôle (je pense à Cent ans de solitude et au présent roman). Les personnages ne sont pas construits de la même façon que ceux des écrivains européens : leur psychologie est moins développée, en tout cas elle se développe au fil des pages d'une façon indirecte et les personnages font partie d'un tout (comme dans les romans de Bolaño) et ne sont pas seulement en dialogue avec leur "moi" (comme Adolphe de Benjamin Constant, Les souffrances du jeune Werther de Goethe, etc.). Les latino-américains sont moins égoïstes que le reste de l'Amérique et de l'Europe (à tout le moins une partie de la grande Europe) et leur littérature est en lien avec ce fait.

 Avec un Cubain comme écrivain et un titre comme Le siècle des lumières, nous étions en droit de nous attendre à un croisement entre ces deux "genres" de roman. Eh bien non, il est pleinement ancré dans la tradition des écrivains du sud de l'Amérique et son titre ne renvoie pas aux "lumières européennes" que nous connaissons. Le résumé de l'histoire peut être fait succinctement étant donné la minceur de l'intrigue : il sera question dans ce roman de l'établissement de la Révolution française dans les Caraïbes. Carpentier lui-même décrivait son livre comme une "symphonie Caraïbes". C'est un roman difficile d'accès et l'intrigue du récit est réduite à un niveau très faible et ainsi, si vous lisez des romans pour les bonnes histoires, il vous est fortement recommandé d'oublier ce bouquin. De toute façon, les bonnes histoires, que l'on retrouve ailleurs dans les magazines et les journaux, ne sont pas le but recherché de la grande littérature. Celle-ci ne doit pas rechercher, d'un premier abord, à divertir, mais plutôt à trouver un style, une esthétique, une beauté pour toucher notre âme, notre esprit. Et Carpentier le fait très bien. Comme Harold Bloom le disait : pourquoi lire si l'on ne veut pas évoluer spirituellement ?

Voyons voir cette prose de Carpentier qui nous en mettra plein les yeux pendant 450 pages. Dans une sorte de prologue qui introduit ce roman nous sommes à même de constater le talent stylistique d'Alejo Carpentier qui empoignera notre âme pour le reste du récit :

 « Cette nuit j'ai vu se dresser à nouveau la Machine. C'était, à la proue, comme une porte ouverte sur le vaste ciel, qui déjà nous apportait des odeurs de terre par-dessus un océan si calme, si maître de son rythme, que le vaisseau, légèrement conduit, semblait s'engourdir dans son rhumb, suspendu entre un hier et un demain qui se fussent déplacés en même temps que nous. Temps immobiles entre l'Etoile Polaire, la Grande Ourse et la Croix du Sud. J'ignore, car ce n'est pas mon métier de le savoir, si telles étaient les constellations, si nombreuses que leurs sommets, leurs feux de position sidérale, se confondaient, s'inversaient, mêlant leurs allégories, dans la clarté d'une pleine lune pâlie par la blancheur si prodigieuse, si bien recouvrée en cette seconde, du chemin de Saint-Jacques... Mais la porte-sans-battant était dressée à la proue, réduite au linteau et aux jambages, avec son équerre, son demi-fronton inversé, son noir triangle au biseau acéré et froid, suspendu aux montants. L'armature était là, nue et lisse, à nouveau suspendue sur le sommeil des hommes, comme une présence, un avertissement, qui nous concernait tous également. »

 Quelques lignes plus loin on voit bien la prose poétique sublime de ce prologue écrit par Carpentier :

« Elle n'était plus accompagnée d'étendards, de tambours ni de foules ; elle ne connaissait ni l'émotion, ni la colère, ni les pleurs, ni l'ivresse de ceux qui, là-bas, l'entouraient d'un choeur de tragédie antique, avec le grincement des charrettes allant droit vers le même but, et le roulement cadencé des tambours. Ici la porte était seule, face à la nuit, au-dessus du mascaron tutélaire, éclairée par les reflets de son tranchant en diagonale, avec le bâti en bois qui devenait l'encadrement d'un panorama d'astres. Les vagues se pressaient, s'écartaient, pour frôler les flancs du vaisseau ; elles se refermaient, derrière nous, dans une rumeur si continue, si cadencée, que leur présence devenait semblable au silence que l'homme tient pour du silence quand il n'écoute pas des mots pareils aux siens. silence vivant, palpitant et mesuré, qui n'était pas, pour l'instant, celui des pâles suppliciés... » 

La langue de Carpentier nous permet même de sentir les odeurs, d'écouter les sons, etc. Un peu comme dans le roman Le ventre de Paris de Zola:

 « La voiture eut à peine pris la première rue, faisant gicler la boue à droite et à gauche, que les odeurs du port restèrent en arrière, balayées par la respiration de vastes bâtisses bourrées de peaux, de salaisons, de pains de cire, de cassonade, avec les oignons entreposés depuis longtemps, qui bourgeonnaient dans leurs coins sombres, près du café vert et du cacao répandu sur les balances. Un bruit de grelots emplit l'après-midi, accompagnant la migration habituelle de vaches traites du côté des pâturages situés extra muros. Tout sentait fortement en cette heure proche d'un crépuscule qui embraserait le ciel pendant quelques minutes, avant de se dissoudre en une nuit soudaine : le bois mal allumé et la boue piétinée, la toile mouillée des tendelets, le cuir des bourrelleries et le millet des cages de canaris accrochées aux fenêtres. »

 Avec un titre comme Le siècle des lumières, je pensais que l'histoire et l'intrigue prendraient toute la place, mais comme je le disais, ce n'est pas du tout le cas et c'est plutôt la poésie, les détails dans le style qui m'ont marqué et l'on en retrouve à chaque page, comme ici :

 « Par des chemins défoncés, sous une dernière pluie fine qui faisait luire les toiles cirées noires, se glissait en même temps que le vent jusqu'au siège arrière, trempant les vêtements d'Esteban et d'Ogé juchés sur le siège de devant, la voiture roulait, grinçant, sautant, clopinant ; si penchée parfois qu'elle semblait verser ; si enfoncée dans l'eau d'un gué que celle-ci éclaboussait ses lanternes ; si boueuse toujours qu'elle n'échappait à la fange rougeâtre des champs de canne à sucre que pour recevoir la fange grise des terres pauvres, où s'élevaient des croix de cimetières devant lesquelles Remigio, qui venait derrière, monté sur l'un des chevaux de la remonte, se signait. Malgré le temps désagréable, les voyageurs chantaient et riaient, buvaient du malvoisie, mangeait des sandwiches, des sablés, des dragées, étrangement mis en joie par un air nouveau qui apportait des odeurs de verts pâturages, de vaches aux mamelles gonflées, de flambées de bon bois, loin de la saumure, de la cécine, de l'oignon germé, qui orchestraient leurs exhalaisons dans les étroites rues de la ville. »

 Le héros de ce roman est un personnage historique, mais il pourrait être vu comme un antihéros romanesque-stylistique parce que nous le voyons de l'extérieur, par les yeux de l'écrivain ou par ceux des autres personnages : Esteban, Carlos, Sofia. Pour résumer le talent de cet auteur, disons que c'est une prose digne des plus grands classiques (Flaubert, Goethe, etc.) et des plus grands de nos contemporains (citons Saramago et Cormac McCarthy malgré la différence de ton). La vraie littérature n'est pas seulement des mots imprimés sur une feuille. Elle permet, comme Alejo Carpentier en est capable, de nous amener ailleurs, de nous faire ressentir des émotions, de faire vivre des personnages, de nous faire toucher un décor. Selon moi, Carpentier est supérieur, sur ce point et sur d'autres, à Gabriel Garcia Marquez et à plusieurs autres écrivains.

vendredi 1 janvier 2016

Mes lectures des trois derniers mois



Voici mon journal intime des derniers mois :-)


Octobre

1- Le jeu des Perles de verre - Hermann Hesse 8,5/10

2- Les vagues - Virginia Woolf 10/10

3- Le Drapeau Anglais (et autres nouvelles) - Imre Kertész 8/10

4- L'immortalité - Milan Kundera 8,5/10

5- La mort à Venise - Thomas Mann 8,5/10

6- L'homme révolté - Albert Camus 8/10

7- Nihilisme et création, Lectures de Nietzsche, Musil, Kundera, Aquin - Kateri Lemmens 8/10

8- La littérature contre elle-même - François Ricard 7/10

9- L'infinie comédie - David Foster Wallace 5/10

10- Confession d'un masque - Yukio Mishima 8,5/10

11- Just kids - Patti Smith 8,5/10

12- Béton - Thomas Bernhard 8,5/10

13- Les années d'apprentissage de Wilhelm Meister - Goethe 10/10

14- La femme sans ombre - Hugo Von Hofmannsthal 6/10

15- Le carnet d'or - Doris Lessing 8,5/10



Novembre

1- Perturbation - Thomas Bernhard 8/10

2- Le chant de Salomon - Toni Morrison 7,5/10

3- Absalon, Absalon ! - William Faulkner 8,5/10

4- Autoportrait de l'auteur en coureur de fond - Haruki Murakami 6/10

5- Biographie Flaubert - Michel Winock 7/10

6- Essais de littérature appliquée - Jean Larose 8/10

7- La guerre du goût - Philippe Sollers 7/10

8- Fugues - Philippe Sollers 7/10

9- L'entretien du désespoir - René Lapierre 7/10

10- Une bibliothèque idéale - Hermann Hesse 8/10

11- Nietzsche - Gille Deleuze 8/10

12- L'art de l’oisiveté - Hermann Hesse 7,5/10

13- À rebours - Huysmans - 8,5/10

14- Des arbres à abattre - Thomas Bernhard 9/10

15- Pan - Knut Hamsun 9/10



Décembre

1- Goethe se mheurt - Thomas Bernhard 8/10

2- Une enfance de Jésus - J.M. Coetzee 6/10

3- L'âge de fer - J.M. Coetzee 8,5/10

4- Poèmes - Emily Brontë - poésie gallimard - 9/10

5- Nouvelles - Tchekhov - pochothèque 9/10

6- Théâtre complet - Racine 10/10

7- Dans la dèche à Paris et à Londres - George Orwell 8/10

8- Pour la critique - Sainte-Beuve 9/10

9- Contre Sainte-Beuve - Marcel Proust 10/10

10- Biographie Tchekhov - Virgil Tanase 8/10

11- Hadji Mourat - Tolstoï 10/10

12- Biographie Balzac - François Taillandier - 8/10

13- La littérature en péril - Todorov 8/10

14- Robert Musil : tout réinventer - Frédéric Joly 7,5/10

15- Un héros de notre temps - Lermontov 9/10

16- Eugène Onéguine - Pouchkine - 9/10