"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

lundi 27 juillet 2015

Mise à jour - Top 100 écrivains


Je ne voulais pas publier une mise à jour de mon top avant au moins deux ans. Cependant, cela fera un an bientôt et les changements étaient trop nombreux (et majeurs). J'ai donc décidé de me lancer tout de suite. Comme je le disais lors du précédent billet, ce genre de classement est un instantané plutôt qu'un exercice à long terme. Le lendemain de la publication, lorsqu'on lit un nouveau roman, notre vision change, évolue.

Pour ceux qui se demandent sur quoi je me base pour choisir les auteurs, définir les positions, je reprendrais la formule de H. Bloom, en la séparant en trois points :

1) Aesthetic splendor
2) Intellectual power
3) Wisdom

Et bien sûr, ultimement, ces choix sont subjectifs.

Lors de la dernière année qui nous sépare de la publication de mon classement, les deux écrivains que j'ai le plus lus, et qui sont les meilleurs selon moi, sont Virginia Woolf et Vladimir Nabokov. Ils ont fait un très grand bond dans la liste. Ils étaient dans le milieu du classement et ils sont maintenant dans les premiers. J'aurais très bien pu les placer, un ou l'autre, en première position, mais je préfère prendre du recul, attendre quelques années avant de bien juger un écrivain. En fait, les cinq premiers du classement pourraient se retrouver en première position. Je les aime tous, mais d'une façon différente. Aussi, je dois dire que Feu pâle de Nabokov est probablement le meilleur roman de l'histoire (selon moi).

Je disais dans l'autre article que Dostoïevski était le plus talentueux des écrivains (il est certainement le « Shakespeare du roman ») et après toutes mes lectures de la dernière année, je rajouterais Virginia Woolf et José Saramago dans cette catégorie. Selon moi, ils sont les trois plus grands talents purs de cette liste, elle qui en compte plusieurs. Je dirais qu'à partir de la 25e position, ce sont tous des génies (et même les auteurs plus haut dans la liste, mais généralement ce sont des écrivains que je connais moins).

Les autres changements sont plutôt mineurs, bien que j'aie enlevé plusieurs écrivains (17 pour être plus précis) pour en ajouter des nouveaux.

Alors, revoici la liste, (pour ne pas vous faire « re-cliquer » sur Mon top 100 écrivains dans le menu de droite pour rien) :



100) Michel Houellebecq
-La carte et le territoire
-Les particules élémentaires


99) Christian Bobin
-La dame blanche


98) Kazuo Ishiguro
-Auprès de moi toujours


97) Ernest Hemingway
-L’adieu aux armes


96)Stendhal
-La chartreuse de Parme


95)Joseph Roth
-Le poids de la grâce


94)Patrick Modiano
-Accident nocturne
-Dora Bruder


93)Yukio Mishima
-Le pavillon d’or


92)Günter Grass
-Les années de chien


91)Mikhaïl Boulgakov
-Le maître et Marguerite


90)Ievgueni Zamiatine
-Nous autres


89)Sofi Oksanen
-Purge


88)Maxime Gorki
-Tempête sur la ville


87)Stig Dagerman
-L'enfant brûlé


86)Danilo Kis
-Chagrin précoce


85)Chateaubriand
-Atala. René. Le dernier Abencerage


84)Amos Oz
-Seule la mer


83)Denis Diderot
-Jacques le fataliste


82)Michael Cunningham
-Les heures


81)Malcolm Lowry
-Au-dessous du volcan


80)James Joyce
-Portrait de l'artiste en jeune homme


79)Alice Munro
-Secrets de polichinelle


78)Jonathan Franzen
-Les corrections


77)John Banville
-La mer


76)Per Petterson
-Pas facile de voler des chevaux


75)Enrique Vila-Matas
-Docteur Pasavento


74)Edouard Limonov
-Journal d’un raté


73)Ivan Tourgueniev
-Père et fils


72)Patrick Süskind
-Le parfum


71)Carson McCullers
-Le coeur est un chasseur solitaire


70)Knut Hamsun
-La faim


69)Julio Cortazár
-Les armes secrètes


68)F. Scott Fitzgerald
-Gatsby le magnifique


67)Nicolas Gogol
-Les âmes mortes


66)Jean-Paul Sartre
-La nausée


65)Albert Camus
-La chute
-La peste


64)Charlotte Brontë
-Jane Eyre


63)Honoré de Balzac
-La peau de chagrin


62)Nathaniel Hawthorne
-La lettre écarlate


61)Anton Tchekhov
-Une plaisanterie et autres nouvelles


60)Alexandre Pouchkine
-La fille du capitaine


59)Oscar Wilde
-Le portrait de Dorian Gray


58)Heinrich von Kleist
-Michael Kohlhaas


57)Mary Shelley
-Frankenstein


56)Bram Stoker
-Dracula


55)Italo Svevo
-La conscience de Zeno


54)Hermann Hesse
-Le loup des steppes


53)Philip K. Dick
-Coulez mes larmes, dit le policier
-Le temps désarticulé
-Ubik


52)Joseph Conrad
-Le coeur des ténèbres


51)J.M. Coetzee
-Disgrâce
-En attendant les barbares


50)Anthony Burgess
-Les puissances des ténèbres


49)Imre Kertész
-Le refus


48)Saul Bellow
-Herzog
-La planète de Mr. Sammler
-Ravelstein


47)Franz Kafka
-Le château
-La métamorphose


46)Orhan Pamuk
-Le musée de l’innocence
-Mon nom est Rouge
-Neige


45)Stefan Zweig
-Le joueur d’échecs
-Lettre d'une inconnue


44)Ivan Gontcharov
-Oblomov


43)Émile Zola
-La saga des Rougon-Macquart


42)Alexandre Dumas
-Le comte de Monte-Cristo


41)Herta Müller
-Animal du coeur
-La bascule du souffle
-La convocation


40)J.M.G. Le Clézio
-Étoiles errantes
-Onitsha
-Ourania


39)Henry Fielding
-Histoire de Tom Jones


38)Peter Handke
-L’absence


37)Thomas Mann
-Le docteur Faustus


36)W.G. Sebald
-Campo Santo


35)Pietro Citati
- La mort du papillon


34)Gao Xingjian
-La montagne de l’âme
-Le livre d'un homme seul


33)Milan Kundera
-La plaisanterie
-La vie est ailleurs
-Le livre du rire et de l’oubli
-L’immortalité
-L’insoutenable légèreté de l’être


32)William Faulkner
-Le bruit et la fureur
-Tandis que j’agonise


31)Charles Dickens
-De grandes espérances


30)Benjamin Constant
-Adolphe


29)Haruki Murakami
-1Q84
-La ballade de l’impossible


28)Mo Yan
-Grenouille
-Le supplice du santal
-Les treize pas


27)Henry James
-Washington square


26)Paul Auster
-Brooklyn folies
-Invisible
-La trilogie newyorkaise
-Le voyage d’Anna Blume
-Moon palace


25)George Orwell
-1984
-Et vive l’aspidistra !


24)Jorge Luis Borges
-Fiction
-L’Aleph
-Le livre de Sable


23)Céline
-Voyage au bout de la nuit


22)Thomas Bernhard
-Le naufragé
-Le neveu de Wittgenstein
-L’imitateur
-Oui


21)Herman Melville
-Bartleby le scribe
-Moby Dick


20)George Eliot
-Le moulin sur la floss
-Middlemarch


19)Victor Hugo
-Le dernier jour d’un condamné
-Les misérables
-Les travailleurs de la mer
-L’homme qui rit
-Notre-Dame de Paris


18)Gustave Flaubert
-L’éducation sentimentale
-Madame Bovary
-Salambô


17)Cormac McCarthy
-De si jolis chevaux
-La route
-Méridien de sang
-Sutree
-Un enfant de Dieu


16)Don DeLillo
-Bruit de fond
-Mao II
-Outremonde


15)Elfriede Jelinek
-Enfants des morts
-La pianiste
-Les exclus


14)Philip Roth
-J’ai épousé un communiste
-Ma vie d'homme
-La tache
-Le théâtre de Sabbath
-Pastorale américaine
-Professeur de désir
-Zuckerman enchaîné


13)José Saramago
-Histoire du siège de Lisbonne
-La lucidité
-L’année de la mort de Ricardo Reis
-L’autre comme moi
-L’aveuglement
-L’évangile selon Jesus Christ
-Manuel de peinture et de calligraphie
-Tous les noms


12)Marcel Proust
-À la recherche du temps perdu


11)Fernando Pessoa
-Le livre de l’intranquillité


10)Miguel de Cervantes
-Don Quichotte


9)Léon Tolstoï
-Anna Karénine
-Guerre et paix
-La mort d’Ivan Illitch
-Résurrection


8)Johann Wolfgang von Goethe
-Les années d’apprentissage de Wilheim Meister
-Les souffrances du jeune Werther


7)Robert Walser
-Le brigand
-Le territoire du crayon
-Les enfants Tanner
-L’Institut Benjamenta
-Retour dans la neige
-Vie de poète


6)Robert Musil
-L’homme sans qualités


5)Virginia Woolf
-Les Vagues
-Mrs. Dalloway
-Vers le phare


4)Vladimir Nabokov
-Ada ou l’Ardeur
-Feu pâle
-Le Don


3)Fiodor Dostoïevski
-Crime et châtiment
-Le double
-Les carnets du sous-sol
-Les frères Karamazov
-Les pauvres gens
-Les possédés
-Souvenirs de la maison des morts


2)Roberto Bolaño
-2666
-Les détectives sauvages


1) Samuel Beckett
-L’innommable
-Malone Meurt
-Molloy



dimanche 19 juillet 2015

Les puissances des ténèbres, Anthony Burgess


Ma note : 8,5/10

 Voici la présentation de l'éditeur : Tommey, 81 ans, écrivain homosexuel vivant à Malte, reçoit la visite d'un archevêque venu lui demander de témoigner dans le cadre du procès en béatification de Carlo, son beau-frère et alter ego. C'est l'occasion pour Tommey de s'interroger sur la foi et le péché en replongeant par écrit sur son parcours et celui de Carlo, catholique révolutionnaire qui souhaite réformer l'Église. Avec en toile de fond le portrait noir et violent du XXe siècle depuis la Grande Guerre jusqu'aux années 1970, le récit autobiographique de Tommey est une réflexion torturée, excessive et souvent drôle sur les ténèbres qui l'ont entouré sa vie entière : la sexualité et l'homosexualité, les compromis, l'alcool, les questionnements futiles, la peur de vieillir, la fuite de soi. Les Puissances des ténèbres pousse très loin la réflexion sur le Bien et le Mal, sur les différentes formes de mysticisme. Entre cynisme et drôlerie, courage et veulerie, anticonformisme et exigence, le roman d'Anthony Burgess témoigne d'un temps où la littérature pouvait être colossale, sublime, effarante. 

Roman de 1000 pages, divisé en 82 chapitres comme l'âge du narrateur (l'âge vers lequel il se dirige), parfaitement traduit en français, d'une main de maître, Les puissances des ténèbres a été écrit par l'auteur de L'orange Mécanique. Ici, le narrateur est un romancier : « Il y a douze ans que j'ai pris ma retraite de la profession de romancier. Cependant, quiconque ayant une petite idée de mon oeuvre et se donnant la peine de relire ma première phrase devra bien reconnaître que je n'ai pas perdu une miette de ma vieille habileté à tourner ingénieusement ce qu'il est convenu d'appeler une entrée saisissante dans le vif du sujet. Pourtant il n'y a là au fond nulle ingéniosité. Parfois l'actualité se prête aux jeux de l'art. Que j'eusse quatre-vingts ans, je ne pouvais guère en douter : toute la matinée les télégrammes de félicitation n'avaient cessé de m'en pénétrer. Geoffrey, qui enfilait déjà son pantalon de toile trop collant était en effet, selon toute hypothèse, mon Ganymède ou mon amant autant que mon secrétaire. Et le mot espagnol arzobispo signifie sans conteste archevêque. L'heure ? Peu après 4 heures, un après-midi de juin à Malte - le 23 juin pour être exact et pour épargner à ceux que cela intéresse vraiment l'ennui d'avoir à consulter le Who's Who. »

 J'ai vu le narrateur comme un anarchiste-conservateur (malgré le paradoxe), très proche politiquement de Burgess. Comme ce dernier, il est assez âgé lorsqu'il écrit. Comme lui aussi, il est romancier. Il est intéressant de lire la biographie de Burgess pour voir qu'il y a de nombreuses ressemblances entre les deux. Mais avant d'y voir un roman à clef référons-nous à une auteure que j'aime bien: Cynthia Ozick. Je lisais dernièrement un de ses essais de critique littéraire et elle écrivait justement, dans une critique de Ravelstein de Saul Bellow, que le roman à clef n'existe pas vraiment, l'oeuvre étant assez indépendante de tout : « Roman à clef ? Never mind. When it comes to novels, the author's life is nobody's business. A novel, even when it is autobiographical, is not an autobiography. If the writer himself leaks the news that such-and-such a character is actually so-and-so in real life, readers nevertheless have an obligation - fiction's enchanted obligation - to shut their ears and turn away. A biographer may legitimately wish to look to Buddenbrooks, say, to catch certain tonalities of Thomas Mann's early years ; a reader is liberated from the matching game. Fiction is subterranean, not terrestrial. »

 Alors, finalement, doit-on voir dans Les puissances des ténèbres cette sorte de roman à clef qui n'existe pas selon elle ? Personnellement, je suis assez d'accord avec Ozick. Les incipit comme dans ce roman peuvent s'apparenter à l'écrivain mais il faut s'être essayé à la fiction pour se rendre compte que les romans finissent par « s'envoler tout seuls », que les personnages vivent un peu d'eux-même et que l'auteur peut se voir manipuler par le destin romanesque. « Épopée d'un monde sans dieux » selon Georg Lukács, le roman est quelque chose d'étrange et les romanciers qui poussent cette étrangeté encore plus loin sont généralement les meilleurs. C'est pour cela que Kafka est si bien perçu par les critiques.

 Fermons la parenthèse et revenons à La puissance des ténèbres. Avec un romancier comme personnage et un érudit comme écrivain, nous serons conviés à des leçons de littérature essaimées ici et là : « Wer, wenn ich schrie... Qui donc avait dit ou écrit cela ? Mais le grand Rilke, lui-même, bien sûr, le pauvre. Mort aujourd'hui. Il avait pleuré en ma présence dans une méchante brasserie de Trieste, non loin de l'Aquarium. Les larmes lui ruisselaient du nez, qu'il essuyait à sa manche. » Le narrateur-romancier a l'ironie d'un Gontcharov et la verve d'un Saramago. Une chose est sûre, ce ne sont pas les passages intéressants qui manquent dans un roman comme celui-ci où le narrateur parle de son métier, de son père, et où l'on voit qu'il est un homme de conviction : « Oh, mon Dieu... le vrai combat ? Je pensais en écrivain, non pas en être humain, même sénile. Comme si la conquête du langage avait de l'importance ! Comme si, à la fin des fins, il existait autre chose de plus important que des clichés. Fidèle. Tu as manqué à la fidélité. Tu t'es laissé glisser, tomber dans l'infidélité. Ma conviction est que l'on doit être fidèle à ses croyances. Adeste fideles. À Noël, cela pouvait encore éveiller une nostalgie mouillée de larmes. La reproduction, dans le cabinet chirurgical de mon père, de cette horreur - mais de quel droit la qualifiais-je d'horreur ? - illustrant l'anecdote de la sentinelle morte à son poste, les yeux grands ouverts sur l'écroulement de Pompéi. Fidèle jusqu'à la mort. Les félicitations des fidèles, soit. Le monde de l'homosexualité a son langage complexe, délicat et pourtant parfois d'une acuité atroce dans sa précision, façonné d'après des clichés appartenant à l'autre monde. Ainsi donc, cher maître, ce sont les fruits tangibles de votre réussite. »

 En plus d'une traversée de « tout le XXe siècle », ce roman, bien souvent par le truchement de dialogues, est une traversée de la littérature occidentale :

 « -J'aime bien Hermann Hesse. 
-Juste ciel ! m'écriais-je, surpris. Il nous reste à tous un espoir. J'ai connu Hesse. 
-Vous l'avez connu ? (Elle resta bouche bée, montrant de la verdure à demi mastiquée, écarquilla de grands yeux, puis cria à travers la table :) Johnny ! Il a connu Hermann Hesse ! 
-Qui ça ? Johnny avait sa bouteille familiale personnelle de Coca-Cola pour faire descendre la verdure. 
-Lui, là. Monsieur, euh...
Je n'étais peut-être pas le summum pour tout le monde, mais je n'en avais pas moins quelques petites choses à offrir : aux catholiques, un saint en puissance qui était, autant dire, de la famille ; aux jeunes, un romancier allemand très surestimé qui avait fait partie de mes relations ; et à ceux que cela intéressait, finalement, mes œuvres personnelles.
-Hesse est génial, proclama John Ovington. 
-Vous l'avez lu en allemand ? demanda ce renard de Wignall. 
-Il transcende la langue, décréta John Ovington. 
-Là, vous me permettrez respectueusement de ne pas être d'accord, dit Wignall. Aucun écrivain ne transcende la langue. Tout écrivain n'est que langage. Chacun étant le sien propre. 
-Je fus frappé d'entendre dans sa voix un léger frémissement de ce que je pris pour la conviction de la vocation. 
 -Ce sont les idées, déclara le garçon à la ronde. Ce sont elles qui comptent, pas les mots. 
-Les idées de Shakespeare, par exemple ? Bon dieu, il n'y a pas une idée qui vaille la peine qu'on en parle, dans Shakespeare ! (Tremblement de voix plus fort, à juste titre) »

 Ensuite, les figures de style qu'utilise Burgess sont souvent justes mais étranges en même temps. Voyez comment il compare Dieu à Walt Whitman : « Oui, nous avons le temps, disais-je, ajouta-t-il en m'enfonçant un doigt familier dans les côtes. Néanmoins, ne perdez pas de vue l'urgence de la chose. C'était une des contradictions qui viennent sans peine aux esprits religieux, Dieu étant pour le moins aussi large que Walt Whitman. » C'est intéressant de voir qu'en fin de compte c'est Dieu qu'il compare à Whitman et pas le contraire, selon ce qui devrait être logique.

 C'est mon idole Harold Bloom qui m'a amené à Burgess. De quelle façon ? Eh bien, messieurs Bloom et Burgess sont de très grands amis et le premier admire le second. De plus, il dit qu'il est un grand écrivain. Il dit aussi qu'il est même un des deux seuls écrivains à avoir écrit un bon roman ayant Shakespeare comme personnage. 

L'écriture de Burgess est intéressante à lire, il a un très beau style, mais ce n'est pas avec lui que l'on retrouvera de la prose poétique. Dernièrement, les écrivains qui m'ont le plus marqué sont Virginia Woolf et Vladimir Nabokov. D'un point de vue strictement stylistique et esthétique, il ne leur arrive pas à la cheville. Mais lorsqu'on ne s'attend à rien d'un roman, on est souvent comblé. Et c'est exactement cela qui m'est arrivé avec cette Puissance des ténèbres. Burgess n'a peut-être pas le talent des plus grands, mais il est parvenu à l'exploit remarquable de nous maintenir en haleine, à nous divertir, à nous intéresser pendant 1000 pages. Il a un souffle littéraire indéniable. La très belle couverture de cet énorme bouquin représente merveilleusement bien la beauté diabolique du roman.

 Il arrive souvent que les meilleurs romans soient aussi ceux qui, sous nos yeux, sont capables de faire évoluer un personnage au point qu'on le voit se transformer au fil des pages. Avec un homme de 81 ans comme ici, l'exercice était d'autant plus périlleux mais c'est avec joie que nous découvrons que Burgess a le talent nécessaire pour y parvenir. 

 À un moment donné dans le roman, Burgess dit : « Quel Dieu écouter ? Celui qui m'a créé comme je suis, ou Celui dont la voix nous parvient filtrée par les préceptes de l'Église ? » Je crois qu'il suffit de se plonger dans la « vraie » littérature, et donc dans ce roman, pour en découvrir la réponse. Même si la littérature, contrairement à la philosophie, offre rarement des réponses concrètes...Et c'est précisément sa force !

jeudi 9 juillet 2015

Le bruit et la fureur, William Faulkner


Ma note : 7,5/10

 Voici la quatrième de couverture : "oui je le hais je mourrais pour lui je suis déjà morte pour lui je meurs pour lui encore et encore chaque fois que cela se produit... pauvre Quentin elle se renversa en arrière appuyée sur ses bras les mains nouées autour des genoux tu n'as jamais fait cela n'est-ce pas fait quoi ce que j'ai fait si si bien des fois avec bien des femmes puis je me suis mis à pleurer sa main me toucha de nouveau et je pleurais contre sa blouse humide elle était étendue sur le dos et par-delà ma tête elle regardait le ciel je pouvais voir un cercle blanc sous ses prunelles et j'ouvris mon couteau."

La première fois que j'ai lu le grand critique anglais James Wood sur le modernisme et le postmodernisme, je n'étais pas vraiment d'accord avec lui. Il dit que le modernisme est de loin supérieur et que malheureusement, le postmodernisme a sombré dans l'hystérie avec DeLillo, Pynchon et Foster Wallace entre autres. Mais plus le temps passe, plus j'avance dans mes lectures des classiques de ces deux périodes, et plus je suis en accord avec lui. Le modernisme a toujours conservé un côté réaliste alors que le postmodernisme est devenu ridicule, artificiel. Voici ce que dit James Wood du postmodernisme : « Recent novels—veritable relics of St. Vitus—by Rushdie, Pynchon, DeLillo, Foster Wallace, and others, have featured a great rock musician who, when born, began immediately to play air guitar in his crib (Rushdie); a talking dog, a mechanical duck, a giant octagonal cheese, and two clocks having a conversation (Pynchon); a nun called Sister Edgar who is obsessed with germs and who may be a reincarnation of J. Edgar Hoover, and a conceptual artist painting retired B-52 bombers in the New Mexico desert (DeLillo); a terrorist group devoted to the liberation of Quebec called the Wheelchair Assassins, and a film so compelling that anyone who sees it dies (Foster Wallace). Zadie Smith's novel features, among other things: a terrorist Islamic group based in North London with a silly acronym (kevin), an animal-rights group called fate, a Jewish scientist who is genetically engineering a mouse, a woman born during an earthquake in Kingston, Jamaica, in 1907; a group of Jehovah's Witnesses who think that the world is ending on December 31, 1992; and twins, one in Bangladesh and one in London, who both break their noses at about the same time. This is not magical realism. It is hysterical realism. »

 Pour mon idole Harold Bloom, Faulkner est un génie de l'innovation narrative : « Though subject to such decisive influences as Joseph Conrad and James Joyce, Faulkner himself had a considerable genius for narrative innovation. He could blunder badly, but his nineteen novels across thirty-seven years included The sound and the Fury (1929), As I Lay Dying (1930), Sanctuary (1931), Light in August (1932), and Absalom, Absalom! (1936). He never equaled those five, but he acquired a second mode of fictive power in the "Old man" sequence in The Wild Palms (1939), and adumbrated this in the fierce humor of his Snopes saga in his later stories and novels. A fable (1954) is the worst of his books ; As I Lay Dying the best. Since I have written about the marvelous work in How to Read and Why, I will use Light in August as my proof-text here, it being my second-favorite. »

 Mais Vladimir Nabokov, comme on le connaît, est très compétitif et n'aime vraiment pas Faulkner. Il se moque de lui en disant : « Faulkner’s beloved romanticism and quite impossible biblical rumblings and “starkness” (which is not starkness at all but skeletonized triteness), and all the rest of the bombast seem to me so offensive that I can only explain his popularity in France by the fact that all her own popular writers (Malraux included) of recent years have also had their fling at l’homme marchait, la nuit etait sombre. The book you sent me is one of the tritest and most tedious examples of a trite and tedious genre. The plot and those extravagant “deep” conversations affect me as bad movies do, or the worst plays and stories of Lenid Adreyev, with whom Faulkner has a kind of fatal affinity. »

 Faulkner est généralement reconnu comme le pendant américain de grands auteurs comme James Joyce et Virginia Woolf. Il s'est fait découvrir en France par Sartre (et quelques autres). Il écrit surtout sur le sud "profond" des États-Unis et ses histoires sont par la force des choses des récits de paysans pauvres. Il utilise lui aussi le « courant de conscience » et les narrateurs se succèdent souvent dans un seul et même roman.

 Dans Le bruit et la fureur, l'écrivain divise son roman en quatre parties et chacune d'elles offrira un point de vue différent. La première sera celle d'un fou, la deuxième celle d'un étudiant, la troisième celle d'un homme du commun mais très intelligent et la quatrième sera celle qui porte le nom de Dilsey, une des seules caractéristiques que l'on puisse lui coller. Et là où le roman est particulièrement intéressant, c'est que toutes ces parties sont en lien avec un personnage qui n'a pas droit au chapitre en tant que tel, soit Caddy, la soeur des trois premiers. Comme pour Tandis que j'agonise, la construction est complexe, surtout pour un roman relativement assez court de 350 pages. À peu près tout ce qui se rattache au modernisme (en littérature) se retrouvera dans ce livre et plus particulièrement le « courant de conscience ».

 Dans la première partie, qui se déroule le 7 avril 1928, les dialogues prennent toute la place et aussi, on peut dire qu'elle est la moins intéressante du bouquin. La deuxième partie est plus intéressante. Elle se déroule 18 ans avant la première (et les deux suivantes) et l'auteur laisse tomber la surabondance de dialogues. Faulkner manie mieux le courant de conscience comme celui de la deuxième partie. Cette deuxième partie commence comme un roman tout à fait conventionnel de Faulkner contrairement à la première (et plus tard dans cette partie il y aura un manque de ponctuation et cela permettra de saisir encore plus le courant de conscience des personnages) : « Quand l'ombre de la croisée apparaissait sur les rideaux, il était entre sept heures et huit heures du matin. Je me retrouvais alors dans le temps, et j'entendais la montre. C'était la montre de grand-père et, en me la donnant, mon père m'avait dit : Quentin, je te donne le mausolée de tout espoir et de tout désir. Il est plus que douloureusement probable que tu l'emploieras pour obtenir le reducto absurdum de toute expérience humaine, et tes besoins ne s'en trouveront pas plus satisfaits que ne le furent les siens ou ceux de son père. Je te le donne, non pour que tu te rappelles le temps, mais pour que tu puisses l'oublier parfois pour un instant, pour éviter que tu ne t'essouffles en essayant de le conquérir. Parce que, dit-il, les batailles ne se gagnent jamais. On ne les livre même pas. Le champ de bataille ne fait que révéler à l'homme sa folie et son désespoir, et la victoire n'est jamais que l'illusion des philosophes et des sots. » Comme je le disais, on retrouve dans cette partie le flot de conscience : « Elle était appuyée contre la boîte à faux cols. Couché, je l'écoutais. Je l'entendais plutôt. Je ne crois pas que personne écoute jamais délibérément une montre ou une pendule. Ce n'est pas nécessaire. On peut en oublier le bruit pendant très longtemps et il ne faut qu'une seconde pour que le tic-tac reproduise intégralement dans votre esprit le long decrescendo de temps que vous n'avez pas entendu. comme disait papa, dans la solitude des grands rayons lumineux on pourrait voir Jésus marcher, pour ainsi dire. Et le bon Saint François qui disait Ma Petite Soeur la Mort, lui qui n'avait jamais eu de soeur. »

 Faulkner est excellent pour se mettre dans la peau de n'importe qui. Nous découvrons ici l'identité du personnage avec les nombreuses références à son père, à la religion, etc. : « C'est toujours les habitudes d'oisiveté acquises que l'on regrette. c'est mon père qui a dit cela. Et aussi que le Christ n'a pas été crucifié : il a été rongé par un menu tic-tac de petites roues. Lui qui n'avait pas de soeur. Et, dès lors, certain que je ne pouvais plus la voir, j'ai commencé à me demander l'heure qu'il était. Papa disait que le fait de se demander constamment quelle peut bien être la position d'aiguilles mécaniques sur un cadran arbitraire, signe de fonction intellectuelle. Excrément, disait papa, comme la sueur. Et moi qui disais oui. Je me demande. Continue à te demander. »

 Quant à la troisième partie, elle reprend là où la première nous avait laissés mais d'un autre point de vue, celui de Jason Compson le frère des deux autres. Et finalement, dans la quatrième partie, nous retrouverons la magnifique prose de Faulkner dès les premières lignes : « Le jour se levait, triste et froid, mur mouvant de lumière grise qui sortait du nord-est et semblait, au lieu de se fondre en vapeurs humides, se désagréger en atomes ténus et vénéneux, comme de la poussière, précipitant moins une humidité qu'une substance voisine de l'huile légère, incomplètement congelée. Quand Dilsey, ayant ouvert la porte de sa case, apparut sur le seuil, elle eut l'impression que des aiguilles lui transperçaient la chair latéralement. Elle portait un chapeau de paille noire, perché sur son madras, et, sur une robe de soie violette, une cape en velours lie de vin, bordée d'une fourrure anonyme et pelée. Elle resta un moment sur le seuil, son visage creux insondable levé vers le temps, et une main décharnée, plate et flasque comme un ventre de poisson, puis elle écarta sa cape et examina son corsage. »

 Les origines de Faulkner sont celles de l'aristocratie. Par contre, sa famille a été ruinée par la guerre de sécession et il semble qu'avec ce roman, il ait voulu représenter cette tragédie. Fondamentalement, c'est un roman familial d'une grande originalité. Tout est fait pour avoir un texte fluide, qui coule bien, où les phrases déboulent dans notre tête et cela, même en traduction. L'oralité est très présente chez Faulkner et pas seulement en dialogue. Avec cette fluidité de la prose, cela rappelle « la parole », l'action de penser et de parler. Mais je venais de relire les oeuvres de Virginia Woolf et ainsi, après une telle lecture, on ne peut qu'être déçu, surtout si l'époque de la parution du roman est la même (en plus de nombreuses autres caractéristiques semblables). Woolf est supérieure à Faulkner sur tous les plans. Vers le phare est un bien meilleur roman familial que Le bruit et la fureur

 Mais finalement, il faut dire que Faulkner en perd un peu en traduction. Avec Virginia Woolf et Vladimir Nabokov, entre autres, les romans demeurent excellents même en français et l'envie de lire l'original n'y est pas, la perfection de ces livres en français étant indiscutable. Je ne peux les aimer davantage, c'est impossible. Avec Faulkner, comme c'est aussi le cas avec Joyce, les choses sont complètement différentes, parce qu'ils sont difficilement traduisibles, ce qui débouche sur une presque illisibilité (en français). Mais malgré tout, j'aime Faulkner. Je dirais même que c'est en partie à cause de Faulkner (et de plein d'autres écrivains) que je préfère maintenant les romans du 20e siècle à ceux du 19e siècle (d'une façon générale). Avec le 19e siècle, la littérature était prise dans une sorte de carcan et les écrivains du 20e siècle l'ont amenée ailleurs en lui trouvant une nouvelle liberté (surtout le modernisme). Selon moi, si on lit beaucoup de romans du 19e siècle, ils finissent tous par se ressembler alors que le 20e siècle a produit une littérature éclectique. On retrouve même au 20e siècle de grands romans familiaux comme Ada ou l'ardeur de Nabokov (et dans une moindre mesure Le bruit et la fureur) capable de rivaliser avec tous ceux du 19e siècle.