"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

dimanche 26 avril 2015

La planète de Mr. Sammler, Saul Bellow


Ma note : 8/10

 Voici la quatrième de couverture: « Notre espèce est-elle folle? Les preuves n’en manquent pas.» Ainsi pense Mr. Sammler, rescapé de l’Holocauste. Dans le New York décomplexé des années soixante, cet intellectuel d’un autre temps observe avec stupéfaction l’hédonisme ambiant. Et les promesses d’un avenir radieux lui semblent au contraire mener à plus de souffrance et de folie. Constat amer sur nos sociétés de consommation, La planète de Mr. Sammler est aussi un récit d’apprentissage, celui d’un vieil homme qui devra apprendre à compatir.

 Selon moi, la difficulté de la littérature, celle de l'acte d'écrire, c'est de trouver la subtilité nécessaire pour donner l'illusion au lecteur qu'il ne lit pas vraiment, étant donné qu'il se retrouve transporter confortablement par sa conscience (et parfois par son inconscient). Sur ce point, qui est extrêmement important pour être reconnu dans le «canon», Virginia Woolf, Dostoïevski et quelques autres grands écrivains sont insurpassables. Et plus je lis Saul Bellow, plus je reconnais en lui ce type de génie. Il a été capable de «saisir» la vie et surtout sa société pour en faire une critique sans employer trop de clichés, comme la plupart des autres écrivains américains ont le défaut de faire. C'est pour cela, entre autres, que l'Académie de Suède lui a donné le Prix Nobel de littérature.

  La planète de Mr. Sammler est un livre intéressant dans l'oeuvre de Saul Bellow, parce qu'il amène des éléments de l'Europe aux États-Unis par le truchement de ce singulier personnage d'Arthur Sammler. Le roman a été publié en 1970 et les années soixante y sont décrites dans un style très «yiddish» où la profusion de mots se mélange avec un vaste vocabulaire et une érudition éclatante. Arthur Sammler a 70 ans lorsqu'on le découvre. Il est l'antithèse de l'anarchiste. Il arrive à New York sans rien connaître des coutumes américaines, il est encore un Européen : « Il s'était mêlé des affaires des autres ce qu'un homme de soixante-dix ans ne devrait jamais faire à New York. C'était l'éternel problème avec Mr. Sammler : il ne se comportait pas comme un homme de son âge, n'évaluait pas correctement sa situation, lui qui, ici, ne bénéficiait pas de la protection que procurent le rang social et les privilèges de la distance conférée à New York par un revenu de cinquante mille dollars - adhésion à des clubs, taxis, déjeuner au distributeur. Pas de quoi se plaindre sérieusement, certes, mais les années où il avait été un «Anglais», deux décennies à Londres en tant que correspondant de journaux et de revues de Varsovie, lui avaient inculqué des comportements qui n'étaient pas particulièrement adaptés à un réfugié à Manhattan. Il employait des expressions dignes d'une salle des professeurs d'Oxford ; il avait la tête d'un assistant du British Museum. En classe à Cracovie, avant la Première Guerre mondiale, il était tombé amoureux de l'Angleterre. Par la suite, la vie l'avait débarrassé de presque toute cette idiotie. Il avait reconsidéré dans son ensemble la question de l'anglophilie, et il portait un regard sceptique sur les œuvres de Salvador de Madariaga, de Mario Praz, d'André Maurois et son colonel Bramble. » Arthur Sammler n'est pas l'homme pragmatique - raisonnable - américain : « De fait, il semblait ignorer son âge, ou à quelle étape de son existence il se trouvait. On le voyait à sa démarche. Dans la rue, il était tendu, vif, léger et insouciant, fantasque, ses cheveux de vieil homme en bataille sur sa nuque. Pour traverser, il brandissait son parapluie roulé pour montrer aux voitures, aux autobus, aux camions filant à toute allure et aux taxis fonçant sur lui la direction qu'il comptait emprunter. Il risquait de se faire écraser, mais il ne changerait pas sa manière d'aller à grandes enjambées, en aveugle. » Humble comme plusieurs immigrants, Sammler, contrairement à Herzog, n'est pas un raté : « N'éprouvant aucun plaisir à parler, privé de l'attention de son auditoire (il y avait beaucoup de bruit), il ne ressentait qu'une maigre satisfaction, fantôme ténu de la fierté que sa femme et lui avaient tirée de leurs succès anglais. De son succès à lui : un Juif polonais reconnu et accepté par les gens de la haute, par H.G. Wells. De même que, par exemple, avec Gerald Heard et Olaf Stapledon pour le projet Cosmopolis d'un État mondial, Sammler avait publié des articles dans News of Progress ainsi que dans l'autre revue, The World Citizen. Comme il l'expliqua d'une voix qui conservait des traces de sifflantes et de nasales polonaises, à peine perceptibles, le projet était fondé sur le développement des sciences de la biologie, de l'histoire et de la sociologie ainsi que sur l'application effective des principes scientifiques pour l'amélioration de la condition humaine ; l'édification d'une merveilleuse société mondiale planifiée, ordonnée : abolition de la souveraineté nationale, mise hors-la-loi de la guerre ; monnaie et crédit, production, distribution, transports, démographie, armement et cetera soumis à un contrôle collectif à l'échelle de la planète, éducation gratuite pour tous, liberté individuelle (compatible avec le bien-être collectif) poussée à l'extrême ; une société de services fondée sur une attitude scientifique rationnelle à l'égard de la vie. Avec une confiance et un intérêt croissants à mesure que ses souvenirs lui revenaient, Sammler disserta de Cosmopolis pendant une demi-heure, tandis qu'il réalisait combien ce projet, rempli de bons sentiments, avait été naïf et stupide. S'adressant au vide éclairé et agité de l’amphithéâtre à la coupole sale et aux appliques grillagées, jusqu'à ce qu'une voix forte et claire l'interrompe. On lui posait des questions. On l'apostrophait. » Cela se passait lors d'une conférence et elle se terminera mal étant donné que Sammler est déconnecté des autres : « Il ne regrettait pas d'avoir affronté les réalités, aussi attristantes et regrettables fussent-elles. Le résultat, cependant, c'est que Mr. Sammler se sentait quelque peu séparé des membres de son espèce, si ce n'est coupé - coupé non pas tant par l'âge que par des préoccupations trop différentes et trop éloignées, disproportionnées, les siennes portant sur le XIIIe spirituel, platonicien, augustinien. Il y avait le flot de la circulation, le flot des rafales de vent, et un soleil plutôt brillant pour Manhattan qui se déversait à flot par les ouvertures et les brèches de son corps. Comme s'il eût été sculpté par Henry Moore. Plein de trous, de manques. » Le roman suit (par les yeux de Sammler) un pickpocket et cela débouche sur l'allégorie de la société moderne. Bellow écrit surtout des romans à «personnages», et sa vision de ce roman devait être éclatante parce que son personnage principal est lui aussi éclatant. Ravelstein avait trop de thèmes, il y avait trop d'espoir pour ce qu'il était capable d'apporter. Même si les thèmes étaient importants, il ne les développait pas assez. Avec La planète de Mr. Sammler, l'histoire est plus «petite» mais elle est développée en profondeur, un peu le contraire de Ravelstein. 

 Contrairement à Herzog, Bellow utilise le «monsieur» pour Sammler. Et pourquoi ce titre était-il absent d'Herzog ? Je crois que c'est parce que Saul Bellow a créé un personnage davantage éloigné de ce qu'il est, et ainsi, le respect pour son personnage est plus grand, étant donné la distance. Il a aussi davantage de froideur avec Arthur Sammler. Bellow était, en quelque sorte, Herzog lui-même, notamment avec son enfance passée à Montréal. Bellow n'utilise pas tout le temps le «monsieur» avec Sammler, mais le titre est très évocateur à ce sujet. Dans ma chronique sur Herzog je comparais Saul Bellow à Philip Roth, deux écrivains fortement semblables. Par contre, Saul Bellow est celui qui «intellectualise» ses idées, ses sujets, son action romanesque, sa narration, alors que Philip Roth, qui hait au plus haut point la philosophie et les concepts abstraits, est un auteur «sanguin» qui, avec l'aide de sa prose, nous rentre sous la peau. Dans La planète de Mr. Sammler, les références du personnage principal sont souvent intellectuels pour expliquer le concret : « En tout cas, Mr. Sammler devait reconnaître qu'après avoir surpris une fois le pickpocket en action, il avait ardemment désiré le voir de nouveau à l'oeuvre. Il ne savait pas pourquoi. C'était un événement marquant, et illicite - ou du moins, opposé à ses principes fondamentaux - , et il mourait d'envie d'assister à sa répétition. Le souvenir d'une de ses anciennes lectures lui revint facilement en mémoire - le moment où, dans Crime et Châtiment, Raskolnikov abat la hache sur la tête nue de la vieille femme dont la natte de cheveux grisonnants clairsemés et tachés de graisse pend dans son cou, maintenue par un peigne en corne ébréché. Cela pour dire que l'horreur, le crime, le meurtre catalysent tous les phénomènes, les détails les plus banals de l'expérience. Dans le mal comme dans l'art il y a illumination. »

 En conclusion, les ressemblances avec Ravelstein et surtout avec Herzog restent nombreuses. Ce sont des romans qui offrent une place prépondérante aux digressions (Philip Roth avait raison de le comparer à Ulysse de James Joyce), au biographique, à la condition juive en Amérique, aux problèmes de la masculinité aux États-Unis, et finalement, dans tous ces romans, l'intellectualité saura plaire aux grands lecteurs. Saul Bellow est un des écrivains les plus «énergiques» que j'ai lus, avec Philip Roth et Roberto Bolaño entre autres.

jeudi 16 avril 2015

Herzog, Saul Bellow


Ma note : 8,5/10 

Voici la présentation de l'éditeur : Le héros de ce roman, Moses Herzog, professeur âgé de quarante-sept ans, jouissant d'une certaine renommée dans l'université où il enseignait, est abandonné par sa seconde femme, Madeleine. Il s'isole dans la maison de campagne du Massachusetts qu'il a habitée dans les premiers temps de son mariage, et traverse une grave crise nerveuse. Au bord de la folie, Moses Herzog se met à écrire des lettres à sa famille, à des collègues, aux membres du gouvernement, à des hommes célèbres vivants ou morts. Il se contente parfois de les imaginer, mais se garde bien de les envoyer à leurs destinataires. Victime de lui-même et du monde qui l'entoure, Moses Herzog revit tout son passé mêlé au présent. À travers cette correspondance passionnée, tumultueuse, se dessine l'autobiographie d'un homme américain des années 60 aux prises avec la société moderne. «Herzog» a connu aux États-Unis un très grand succès. Il a été couronné par le Prix international de littérature en 1965. 

 (Les citations de cette chronique renvoient à la nouvelle traduction française (2012) de Michel Lederer) 

 Dans «La tache» de Philip Roth, un ancien professeur d'université, dont on ne sait pas trop s'il est en train de perdre la tête, habite la campagne profonde et nous apprendrons, du crayon de Nathan Zuckerman, l'alter-ego littéraire de Roth, qu'il a été injustement accusé de racisme (quoique peut-être pas "si" injustement que cela). Dans «Le théâtre de Sabbath» de ce même Roth, nous découvrons la vie de Morris "Mickey" Sabbath, ancien marin et surtout, homme en perdition complète, perdant sur toute la ligne (de la vie). «Herzog» est un peu le croisement de ces deux romans, et il a été écrit bien avant eux, même si à la date de sa publication, Philip Roth avait déjà gagné le National Book Award (Goodbye Columbus). Avec «Herzog», Saul Bellow a lui aussi remporté le plus prestigieux des prix littéraires américains. 

Philip Roth est un grand lecteur de Bellow. Ce dernier est né à Lachine au Québec en 1915 et a émigré aux États-Unis avec sa famille à l'âge de neuf ans. Cette enfance demeurera très présente dans son oeuvre, notamment dans «Herzog» de même que sa condition de Juif (comme Philip Roth d'ailleurs). À propos de Herzog, Philip Roth dit :
«Tel est Herzog, la plus grande création de Bellow, le Leopold Bloom de la littérature américaine, à ceci près qu'avec Ulysse l'esprit encyclopédique de l'auteur se fait chair dans le verbe qu'il écrit, sans que Joyce confère jamais à Bloom sa vaste érudition, alors que dans Herzog Bellow donne à son héros, non pas seulement un état d'esprit, une tournure d'esprit, mais un esprit digne de ce nom.»
Les romans de Saul Bellow et de Philip Roth sont tellement semblables que l'on croirait qu'ils sont écrits par le même écrivain (Philip Roth, par contre, amène la sexualité plus loin que son collègue). Philip Roth a plusieurs lecteurs dans la francophonie, notamment à cause des excellentes traductions de Lazare Bitoun et de Josée Kamoun, mais ses lecteurs devraient lire aussi Saul Bellow pour plonger plus profondément dans les racines de son oeuvre. Bellow semble avoir influencé Philip Roth sur tous les plans. En premier lieu, les thèmes (avec ce personnage récurrent, celui de l'universitaire en perdition). Le style aussi ! De même que la structure et la forme (en écrivant surtout des biographies fictives). Comme Saul Bellow, Philip Roth prend le temps de décrire la vie de presque tous les personnages, parfois même ceux qui ont le moins d'importance. Bellow a eu aussi une influence considérable sur les critiques littéraires de notre époque. Il était, entre autres, le mentor de James Wood à l'Université de Boston. Saul Bellow, contrairement à Philip Roth, a été récompensé en 1976 du Prix Nobel de littérature (du temps où le comité donnait encore des prix aux Américains) « for the human understanding and subtle analysis of contemporary culture that are combined in his work ». Pourtant, 39 ans plus tard, Saul Bellow est encore mal édité en français. Tous ses romans ne sont pas disponibles, la plupart des éditions prennent de l'âge, etc. 

Le sujet de « L'homme qui se retire de la société, généralement dans les bois, pour ensuite écrire sa haine de cette société qu'il a quittée  » est un des plus grands clichés de la littérature. Les écrivains qui prennent cette avenue veulent certainement écrire des romans subtils, remplis d'inquiétante étrangeté, « sous la société », « en dessous du monde », mais le résultat est souvent l'inverse de cela, étant donné la récurrence de la chose. Cependant, quand c'est bien fait, cela peut donner de magnifiques romans comme «La tache» de Philip Roth (même si le narrateur est Nathan Zuckerman et non pas Coleman Silk) et ce «Herzog» de Saul Bellow, l'ancêtre des meilleurs romans de Philip Roth. 

Voyons maintenant ce que le contenu du roman nous réserve et le style de Bellow en tant que tel. Il nous dit que Herzog semble perdre la tête, mais la perd-il vraiment étant donné qu'il en a assez pour se questionner à ce sujet ? :
«Peut-être que j'ai perdu l'esprit, mais ça ne me dérange pas, songea Moses Herzog. D'aucuns le croyaient cinglé et pendant un temps, lui-même douta d'avoir toute sa tête. Mais aujourd'hui, bien qu'il se comportât bizarrement encore, il se sentait sûr de lui, gai, clairvoyant et fort. Comme envoûté, il écrivait des lettres à la terre entière, et ces lettres l'exaltaient tant que depuis la fin du mois de juin, il allait d'un endroit à l'autre avec un sac de voyage bourré de papiers. Il l'avait porté de New York à Martha's Vineyard, d'où il était reparti aussitôt; deux jours plus tard, il prenait l'avion pour Chicago, et de là, il se rendait dans un village de l'ouest du Massachusetts. Retiré à la campagne, il écrivit continuellement, fanatiquement, aux journaux, aux personnages publics, aux amis et aux parents, puis aux morts, à ses morts obscurs et, enfin, aux morts célèbres.»
En tout cas, Herzog a le sentiment d'avoir perdu :
« Se penchant sur sa vie, il se rendait compte qu'il avait tout raté - absolument tout. Sa vie était fichue, comme on dit. Mais comme elle n'avait jamais été grand-chose, il n'y avait pas grand-chose à regretter. Sur le canapé malodorant, pensant aux siècles passés, le XIXe, le XVIe, le XVIIIe, il retrouva, datant de ce dernier, une citation qu'il affectionnait : Le chagrin, Monsieur, est une manière d'oisiveté. Couché sur le ventre, il continua à faire le point. Était-il intelligent ou idiot ? En ce moment, il ne pouvait guère prétendre être intelligent. Il avait peut-être eu un jour les armes pour le devenir, mais il avait plutôt choisi d'être un rêveur, et les requins l'avaient nettoyé. Quoi d'autre ? Il perdait ses cheveux. Il lisait les publicités de Thomas, le spécialiste du cuir chevelu, avec le scepticisme de celui dont le désir de croire est profond, désespéré. »
En réalité, ce n'est pas vrai qu'il a tout perdu dans sa vie :
«Herzog ne renonça pas à une carrière universitaire en raison d'un quelconque manque de compétence. Au contraire, il jouissait d'une excellente réputation. Sa thèse, traduite en français et en allemand, avait fait autorité. Son premier ouvrage, bien que peu remarqué lors de sa publication, figurait maintenant dans de nombreuses bibliographies recommandées, et la jeune génération d'historiens le considérait comme le modèle d'une nouvelle approche de l'histoire - « une histoire qui nous intéresse, nous - personnelle, engagée - et qui regarde le passé tout en jugeant nécessaire de se référer au présent ». Marié à Daisy, Moses avait mené l'existence tout ce qu'il y a de plus banale d'un maître assistant, équilibré et respecté. Dans son premier travail, fruit de recherches objectives, il expliquait ce que le christianisme était au romantisme. Dans son second, il fut plus ferme, plus assuré, plus ambitieux. En réalité, il y avait beaucoup de rudesse dans son caractère. Il possédait une forte volonté et un talent pour la polémique, une prédilection pour la philosophie de l'histoire. »
Contrairement à «La tache», qui avait Nathan Zukerman comme narrateur qui racontait la vie de Coleman Silk, «Herzog» a une narration plutôt conventionnelle à la troisième personne du singulier mais les lettres écrites par Moses Herzog sont incorporées dans cette narration, ce qui lui donne sans aucun doute un aspect original et intéressant à lire. Pour le style d'écriture, on peut voir dans cet extrait de «Herzog» que Philip Roth, subséquemment, s'est inspiré de Saul Bellow. Dans sa narration, lorsque l'écrivain effleure le nom d'un personnage secondaire quelconque, - en l’occurrence Elias Herzog (le personnage principal se nomme Moses Herzog) - il se met à décrire sa vie :
« De retour chez lui, il essaya les vêtements. Le maillot de bain était un peu juste. Par contre, le chapeau de paille ovale, qui flottait sur ses cheveux encore bien fournis aux tempes, lui plut. Comme ça, il ressemblait à Elias Herzog, le cousin de son père, le représentant en farine qui, dans les années vingt, parcourait le secteur du nord de l'Indiana pour le compte de la General Mills. Elias avec son visage américanisé rasé de près, sérieux, mangeait des oeufs durs et buvait de la bière de contrebande- de la piva polonaise artisanale. Il tapait d'un coup sec les oeufs sur la balustrade de la véranda avant de les écaler minutieusement. Il portait aux manches des élastiques de couleur et un canotier pareil à celui-ci, posé sur une chevelure évoquant celle de son père à lui, Rabbi Sandor-Alexander Herzog qui arborait de son côté une barbe superbe, une barbe éclatante qui s'étalait et cachait le contour de son menton de même que le col en velours de sa redingote. »
«Herzog» est un roman plus pessimiste que «Ravelstein». Ce dernier était un très bon livre de fin de carrière. «Herzog» est aussi plus complet que lui et Saul Bellow aurait pu écrire le grand roman américain du 20e siècle, mais je crois que Philip Roth a dépassé le maître, en talent surtout (même si, comme je le disais, ces deux écrivains se ressemblent sur tous les plans) ! «La tache», «Le théâtre de Sabbath» et «Pastorale américaine» sont de meilleures œuvres. 

 Pour moi, la vie c'est la littérature, la littérature c'est la vie et Saul Bellow, comme Flaubert, Dostoïevski et bien d'autres avant, et après lui, a posé un jalon important dans cet édifice indestructible. Les livres sont plus importants que les humains. Ils survivent même à leurs auteurs. Certains personnages de fiction sont plus importants que nous. Don Quichotte sera encore important dans 500 ans. Et nous ? Que serons-nous dans 500 ans ? Eschyle est encore lu et joué 2500 ans après sa mort. Pensez-vous que les séries télé d'aujourd'hui seront encore regardées dans 2500 ans ? Ils ne dépasseront même pas 50 ans ! Il n'y a rien de plus important que la lecture. Les autres plaisirs de la vie nous rendent malades après quelque temps ou nous ennuient tout simplement. Mais pas la littérature. Elle est un peu comme la musique. Plus on lit, plus on veut lire et cela nous permet de nous rapprocher de l'ataraxie. La littérature c'est la vie, mais parfois, elle semble la dépasser !

lundi 6 avril 2015

Le Don, Vladimir Nabokov


Ma note: 9/10


Voici un extrait de la présentation du «Don» par Vladimir Nabokov lui-même : « Puisque le monde du Don est devenu tout aussi fantasmagorique que la plupart de mes autres mondes, je puis parler de ce livre avec un certain détachement. C'est le dernier roman que j'ai écrit, et que j'écrirai jamais , en russe. Son héroïne n'est pas Zina, mais la littérature russe. Les poèmes de Fiodor forment la trame du premier chapitre. Le Chapitre Deux est une aspiration vers Pouchkine dans l'évolution littéraire de Fiodor, et contient sa tentative de descritption des explorations zoologiques de son père. Le Chapitre Trois est sur Gogol, mais son centre réel est le poème d'amour dédié à Zina. Le livre de Fiodor sur Tchernychevski, une spirale à l'intérieur d'un sonnet, prend soins du Chapitre Quatre. Le dernier capitre combine tous les thèmes rpécédents et laisse pressentir le livre que Fiodor rêve d'écrire un jour : Le don. L'épigramme n'est pas une fabrication personnelle. Le poème qui sert d'épilogue parodie une stance d'Onéguine. Je me demande jusqu'où l'imagination du lecteur suivra les amants après la sortie de scène.

Pour ma part, je me demande si Nabokov lui-même aimerait son roman «Le Don». Cet écrivain valorise au plus au point Tolstoï et Flaubert, «Guerre et paix» et «Madame Bovary». Mais lorsqu'on analyse ces romans, ils sont extrêmement éloignés du «Don». Ils ont une forme et une structure « classiques », ou plutôt « classiquement romanesques » ! Ils ont un début, un milieu et une fin. Ils ont une intrigue, à tout le moins un récit, une histoire. La narration se fait dans les règles de l'art. Alors qu'avec «Le Don», un roman qui, personnellement, m'a complètement ébloui, Nabokov y va d'un exercice de style et le roman « à message » n'est pas loin non plus, même s'il semble détester ce genre. Cependant, comme plusieurs autres de ses livres, notamment «Feu pâle» et «Pnine», l'aspect « parodique » fait partie un peu du roman, Nabokov aimant se moquer des milieux intellectuels. Dans «Ada ou l'Ardeur», ce sont les traducteurs qui étaient la cible de Nabokov. En plus d'être un romancier, un des plus grands, Nabokov est un critique littéraire, professeur d'université, et un des critiques les plus difficiles, en tout cas le plus difficile que je connaisse. Rares sont les romans qui lui plaisent. Aussi, il faut dire que «Le Don» est peut-être plus proche des romans préférés de Nabokov au 20e siècle (avec ses nombreuses digressions, entre autres) : «Ulysse» de James Joyce, «À la recherche du temps perdu» de Marcel Proust et «La métamorphose» de Franz Kafka.

«Le Don» ne représente peut-être pas parfaitement l'oeuvre de Nabokov, mais selon moi, notamment en écrivant sur l'écriture elle-même, sur ses possibilités et ses non-possibilités, l'on sent bien que Nabokov lui-même savait à quel point il était talentueux, à quel point il était un génie. Et lorsqu'on fouille un peu dans ses entrevues et dans sa vie privée, cela semble se confirmer. Il connaissait vraisemblablement ses capacités, comme la plupart des génies littéraires. Selon moi, «Le Don» pourrait être classé parmi les romans de la méta-littérature. Un peu moins que «Feu pâle», et d'une façon différente aussi, mais c'est un roman sur la littérature, un roman qui se suffit à lui-même. Il a pris du temps à prendre forme : « Ce n'est qu'en 1952, presque vingt ans après ses premières ébauches, que parut une édition complète du roman [...] ». Contrairement à ce que j'en pense, Nabokov nous assure qu'il n'a rien à voir, ou presque, avec le personnage principal (sur une note ironique quand même) : « Je vivais à Berlin depuis 1922, donc à la même époque que le jeune homme dans le roman ; mais ni ce fait ni la parenté de nos intérêts, tels que la littérature et les lépidoptères, ne devraient pousser le lecteur à dire " Hum...hum... " et à confondre le créateur avec l'oeuvre. Je ne suis pas, et ne fus jamais Fiodor Godounov-Tchedyntsev. » Les références à la littérature pullulent à chaque chapitre dans ce roman : « Sur le trottoir, devant la maison (que j'habiterai moi aussi) se tenaient deux personnes qui étaient évidemment venues à la rencontre de leur mobilier (dans ma valise, il y a plus de manuscrits que de chemises). » ; « Un jour, pensa-t-il, je dois me servir d'une scène semblable pour commencer un bon vieux roman bien épais. » ; « mon recueil de poèmes a été publié ; et lorsque, comme maintenant, son esprit culbutait de la sorte, c'est-à-dire lorsqu'il se rappelait les quelque cinquante poèmes qui venaient juste de paraître. » Et c'est comme cela tout le roman, c'est un livre sur le monde des lettres. Aussi, on ne sait jamais vraiment si Nabokov y va d'un passage sérieux ou plutôt ironique. Par exemple, celui-ci où il tourne fort probablement en dérision les poètes et surtout, les critiques : « La stratégie de l'inspiration et les tactiques de l'esprit, la chair de la poésie et le spectre d'une prose translucide - telles sont les épithètes qui nous semblent caractériser avec une justesse suffisante l'art de ce jeune poète... Et après avoir fermé sa porte à clé, il sortit son livre et se jeta sur le canapé - il lui fallait le relire tout de suite, avant que l'excitation n'ait le temps de se refroidir, afin de vérifier la qualité supérieure des poèmes et de se préfigurer tous les détails de la haute approbation que leur avait accordé le critique intelligent, délicieux, et encore anonyme. » Mais tout de suite après, Nabokov y va d'un passage qui semble sérieux en décrivant une méthode de lecture (ou peut-être le passage avant était sérieux et pas celui-ci ?) : « Il lisait à présent en trois dimensions pour ainsi dire, explorant chaque poème avec soin, soulevé comme un cube parmi d'autres et baigné de tous les côtés dans cet air de campagne merveilleux et duveteux qui nous laisse toujours si épuisés le soir. En d'autres mots, tandis qu'il lisait, il réemployait tous les matériaux déjà amassés par sa mémoire pour l'extraction de ces poèmes, et reconstruisait tout, absolument tout, comme un voyageur qui revient et voit dans les yeux d'un orphelin, non seulement le sourire de sa mère qu'il avait connue dans jeunesse, mais aussi une avenue qui se termine dans un éclat de lumière jaune et cette feuille châtaine sur le banc, et tout, et tout. »


Comme le disait Nabokov dans sa présentation, le premier chapitre fusionne la poésie et la vie de Fiodor. Voici la forme adoptée par Nabokov (un extrait où il parle de sa jeunesse) :


« L'auteur a trouvé des mots efficaces pour décrire les sensations éprouvées en effectuant la transition à la campagne. Quel plaisir, dit-il, quand

On n'a plus besoin de mettre une casquette 
Ou de changer ses chaussures légères,
Pour aller courir encore au printemps
Sur le sable couleur de brique du jardin.

A l'âge de dix ans, un nouvel amusement fut ajouté. Nous étions encore en ville lorsque la merveille fit son entrée en roulant. Assez longtemps, je la menais d'une chambre à l'autre par ses cornes de bélier ; avec quelle grâce timide ne roulait-elle pas sur le parquet jusqu'à ce qu'elle s'empale sur une punaise ! En comparaison de mon vétuste petit tricycle bruyant et pitoyable dont les roues étaient si minces qu'elles s'enfonçaient même dans le sable de la terrasse du jardin, la nouvelle venue possédait une céleste légèreté de mouvement. Ceci est bien exprimé par le poète dans les vers suivants :

Oh, cette première bicyclette ! 
Sa splendeur, sa hauteur,« Dux » ou « Pobiéda » inscrit sur son cadre,
Le silence de son pneu étanche ! 
Les vacillements et les tortillements sur l'avenue verte
Où les taches de soleil vous glissent sur les poignets
Et où les taupinières surgissent menaçantes
Et annoncent votre chute !
Mais le lendemain, on les effleure
Et comme dans un monde de rêve le soutien fait défaut,
Et faisant confiance à cette simplicité de rêve
La bicyclette ne s'écroule pas. »

C'est un roman extrêmement difficile d'approche, autant que «Feu pâle» mais pas pour les mêmes raisons. Pour Nabokov, le «bon goût» en littérature, en écriture, est primordial, et sur ce point, il est réussi. L'écrivain incorpore des poèmes à la prose contrairement à «Feu pâle» où il commençait avec un long poème pour en donner l'explication en prose, et par la suite, nous constations que tout cela formait le roman en tant que tel. Même s'il se suffit à lui-même, je crois que «Le Don» pourrait servir d'introduction au chef-d'oeuvre ultime qu'est «Feu pâle» dans un sens différent de «Pnine», qui lui, exerçait aussi cette vocation. Je crois que toute l'oeuvre de Nabokov converge vers «Feu pâle», même les romans écrits après. Dans «Le Don», c'est l'apprentissage du métier des lettres qui pourrait lui servir d'introduction.

«Le Don» est le genre de roman que j'affectionne particulièrement parce que sa relecture nous en apporte davantage que lors de notre première lecture. De plus, avec ce livre, on n'est pas dans le roman-roman. Nabokov est sans aucun doute l'un des meilleurs romanciers de l'histoire, et il nous signe ici un roman sur la littérature en général et l'écriture en particulier. Alors, malgré ses défauts et son côté rébarbatif, on se doit d'y jeter un œil ! Nabokov répond parfaitement aux trois critères posés par Harold Bloom pour évaluer la littérature : « aesthetic splendor, intellectual power, and wisdom ». Et bien sûr, lorsque Bloom parle de la lecture «profond, du plaisir «difficil, je pense immédiatement à Nabokov (même si Bloom, dans ce passage, parle de la lecture et non pas des écrivains): 


“We read deeply for varied reasons, most of them familiar: that we cannot know enough people profoundly enough; that we need to know ourselves better; that we require knowledge, not just of self and others, but of the way things are. Yet the strongest, most authentic motive for deep reading…is the search for a difficult pleasure.” 


Ce roman est capable d'épater aussi bien avec ses thèmes profonds et intellectuels comme la « littérature » et « l'écriture », qu'avec sa prose poétique d'une esthétique sublime. En voici un exemple :


« Il pleuvait encore légèrement, mais, avec l’insaisissable soudaineté d'un ange, un arc-en-ciel avait déjà fait son apparition. Il demeura suspendu au-dessus du champs moissonné en un langoureux étonnement de lui-même, rosâtre et vert avec une suffusion violacée le long de sa lèvre intérieure, dominant l'orée d'un bois lointain dont il laissait transparaître une partie frémissante. Des flèches de pluie égarées qui avaient perdu à la fois le rythme et le poids et la capacité de faire le moindre bruit, étincelaient à l'aventure, ici et là, dans le soleil. Là-haut, dans le ciel lavé par la pluie, de derrière un nuage d'une ravissante blancheur qui brillait de tous les détails d'un moulage monstrueusement compliqué. »