"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

samedi 27 septembre 2014

Le coeur des ténèbres, Joseph Conrad


Ma note: 8/10

Voici la quatrième de couverture: Le Cœur des ténèbres s’inspire d’un épisode de la vie de Conrad en 1890 dans l’État libre du Congo mis en coupe réglée au profit de Léopold II. De cette expérience amère, l’écrivain a tiré un récit enchâssé dont chaque élément, à la façon des poupées russes, dissimule une autre réalité : la Tamise annonce le Congo, le yawl de croisière la Nellie le vapeur cabossé de Marlow, truchement de Conrad. Ces changements d’identité sont favorisés par les éclairages instables au coucher du soleil ou par le brouillard qui modifie tous les repères et dont émerge Kurtz. Présenté par de nombreux personnages bien avant d’entrer en scène, celui-ci fait voler en éclats toutes les définitions et finit par incarner le cœur énigmatique des ténèbres : le lieu où se rencontrent l’abjection la plus absolue et l’idéalisme le plus haut.

Le nom de naissance de Joseph Conrad, l'un des plus grands écrivains de la fin du 19e siècle et du début du 20e, est : Teodor Jozef Konrad Korzeniowski. Il est né en Ukraine, il est d'origine polonaise mais il est considéré comme un écrivain anglais. Il eut une carrière maritime, devint capitaine, et commença à écrire pendant cette période avant de se consacrer exclusivement à sa vie d'écrivain. "Le cœur des ténèbres" commença à sortir en 1899, pour finalement avoir une première publication en 1902. Sur 18 romans, il fut le quatrième de Joseph Conrad. C'est un roman à l'univers inquiétant, dépaysant pour les personnages, et pour le lecteur aussi.

Le style de Conrad, ténébreux et lumineux en même temps, est tout en élégance et en raffinement. Voyez la façon dont il ancre son décor : "L'estuaire de la Tamise s'étendait devant nous comme le début d'un cours d'eau sans fin. Au large, la mer et le ciel se confondaient absolument et, dans cet espace lumineux, les voiles brunies des barges poussées vers l'amont par la marée semblaient suspendues, rouges bouquets de toile aux pointes aiguës ou luisaient les livardes vernies." La première personne du singulier sert de narration et laissera la place à un deuxième narrateur. Et malgré la relative brièveté du bouquin (un peu plus de 150 pages), les descriptions abondent, foisonnent et enrichissent une histoire qui n'est aucunement simpliste. Les personnages secondaires du début s'effaceront complètement par la suite, à part l'un d'eux, qui lui, deviendra le personnage principal. Il y a le Juriste qui est le plus vieux, le Comptable, l'Administrateur, le narrateur, et Marlow qui est celui qui prendra la parole et deviendra d'un coup le personnage central du roman. Plus tard, le quête de Marlow l'amènera à nous parler du mystérieux M. Kurtz qui agira comme symbole et ainsi, sera l'objet de la quête ultime de Marlow. Lorsque Marlow commencera à raconter son histoire, ce sont les ténèbres qui laisseront leur place à d'autres cieux encore plus ténébreux. Pour la deuxième moitié du roman, Marlow rencontrera finalement M. Kurtz : "Il s'écoula exactement deux mois entre le jour où nous quittâmes la crique et celui où nous abordâmes au comptoir de Kurtz." Et cette rencontre bouleversera Marlow comme tous ceux qui rencontrent Kurtz. Conrad n'hésite pas à incorporer au récit des connaissances historiques, de la connaissance scientifique mais dans une moindre mesure que Melville dans son "Moby Dick". Aussi, Joseph Conrad décrit souvent le même décor mais en évitant toutes répétitions. Il n'est peut-être pas aussi allergique que Flaubert aux répétitions, mais il parvient à trouver le mot juste et rendre ses descriptions mystérieuses et intéressantes alors qu'un autre écrivain nous aurait ennuyés avec la même scène.

Comme je le disais plus haut, la lumière ne cesse de côtoyer les ténèbres et cela pourrait constituer les fondements de ce roman : "La lumière est sortie de ce fleuve depuis...les chevaliers, dites-vous ? Oui, mais c'est comme un incendie qui embrase la plaine, comme un éclair dans les nuages. Notre vie, c'est le tremblotement de lumière. Puisse-t-il durer aussi longtemps que continue à tourner cette vieille terre ! Mais les ténèbres étaient là hier." L'auteur ne cesse d'illustrer les ténèbres et la lumière de toutes sortes de manières. Pour les ténèbres, il emploie le procédé à toutes les sauces : "C'étaient des hommes capables d'affronter les ténèbres" (p.28) "[...] comme il convient d'ailleurs quand on s'empoigne avec les ténèbres." (p.29) "C'était devenu un lieu de ténèbres." (p.32) "[...] Les gardiennes de la porte des Ténèbres [...]" (p.38) "[...] où semblaient s'agiter faiblement des choses ténébreuses." (p.49) et ainsi de suite...et pour la lumière nous avons : "Un peu comme un émissaire de lumière" (p.42) et "[...] je sus que sous le soleil aveuglant de cette terre [...]" (p.51). Donc, la fréquence est moindre pour les descriptions "lumineuses", et cela nous conduit à penser, comme le titre de l'ouvrage en fait foi, et d'un point de vue allégorique, que les ténèbres l'emporteront toujours sur le lumineux.

Alors, pour terminer, il faut savoir que l'écriture coule (les conjonctions de subordination sont rares (les "que")), le vocabulaire est aussi vaste que la mer qu'il décrit à merveille. C'est un excellent roman. Toutefois, quand je lis ces grands auteurs pour la première fois, j'ai le réflexe de me procurer l'œuvre complète, mais ici, avec Joseph Conrad, je ne crois pas que je le ferai, pour une raison qui m'échappe...

mercredi 17 septembre 2014

Saules aveugles, femme endormie, Haruki Murakami


Ma note: 8/10

Voici la quatrième de couverture: Une femme endormie sous l'emprise de saules aveugles. Un fantôme surpris par un gardien de nuit. Un écrivain possédé par le personnage qu'il vient de créer. Sur le fil secret qui enlace le rêve à la réalité, les êtres de Murakami passent en funambules d'une nouvelle à l'autre, et nous emportent avec fièvre dans les abîmes hypnotiques de notre conscience. « Haruki Murakami confirme sa stature de géant nippon des lettres. [...] Ce recueil est un labyrinthe familier, un palais des glaces, ou le lecteur peut se perdre, et se reconnaître, avec délices. » David Fontaine, Le Canard enchaîné

(Ce recueil de nouvelles d'Haruki Murakami en contient 23, ce qui ne me permet pas d'écrire sur chacune des nouvelles. J'ai donc décidé d'en résumer deux, soit la deuxième du recueil "Le jour de ses vingt ans" et la treizième "Le septième homme".)

Le jour de ses vingt ans "Le 17 novembre, jour de son vingtième anniversaire, le travail avait commencé comme d'habitude." Cette phrase n'est pas l'incipit de la nouvelle mais aurait pu l'être. Elle est quelques pages plus loin, et nous apprenons qu'une femme raconte son histoire : la jeune femme qui avait 20 ans travaillait dans un restaurant italien huppé. C'est un travail exigeant avec une grande capacité de mémorisation requise. Elle est serveuse. Ce jour-là, le patron de la serveuse est conduit à l'hôpital pour des douleurs au ventre. Il lui donne une dernière mission avant de partir : livrer un diner à la chambre 604...au propriétaire. Une fois rendue à la chambre, le propriétaire, très aimable, veut lui parler. Elle lui avoue que c'est le jour de son anniversaire et le patron en profite pour lui offrir un verre. Il lui demande de faire un vœu. Ensuite, il fait un geste pour confirmer que son vœu sera exaucé. Mais il faudra lire la nouvelle pour savoir s'il sera bien réalisé et l'objet de son vœu...

Le septième homme Un petit groupe de personnes raconte chacun leur histoire. On n'en sait pas plus pour commencer. Le septième homme - du titre - est le septième à parler et c'est son histoire que l'on suivra dans cette nouvelle. Il la compare à une énorme vague. Il commence à nous présenter son ami d'enfance : K. Une lettre fréquemment utilisée par Murakami et d'autres grands auteurs en hommage au "K" de Kafka. "K. était un enfant plutôt frêle, au teint pâle et au visage délicat." Il a des problèmes de langage. Il a aussi des talents artistiques. Ensuite, le septième homme commence à raconter les préparatifs pour l'arrivée d'un gigantesque typhon. Une fois arrivé, il profite de l'œil du cyclone pour sortir dehors avec K. Mais le problème, c'est qu'une vague emporte K. (mais pas le septième homme). Ce dernier, plusieurs années plus tard, était allé à cette réunion pour expliquer l'histoire. Il explique aussi qu'une chose mystérieuse est arrivée lors de ce tragique événement : il a vu K. sur le dessus de la vague, qui le regardait et souriait...Voici une très belle nouvelle où Murakami rend hommage aux personnes disparues, à leurs proches et surtout, il se sert de cette histoire pour nous inciter à affronter nos peurs.

Dans l'ensemble, ces 23 nouvelles forment un tout intéressant à lire. La force de Murakami est surtout dans la longueur de la chose littéraire mais même ici il démontre de belles capacités de prosateur. Le hasard et la destinée se côtoient et la simplicité du message de Murakami, qui est en fait le «vivez» d'un philosophe, fait des étincelles lorsqu'il se frotte au message d'«équilibre» qu'il veut transmettre et à la «patience» orientale. La force de Murakami est d'installer son ambiance quelque peu mystérieuse avec une profusion de mots, qui eux, (comme le disait Bakhtine à propos de Dostoïevski), donnent l'impression qu'ils se regardent l'un et l'autre, qu'ils regardent celui placé à côté d'eux, du coin de l'œil, et cela conduit le lecteur à rester attaché au texte et ainsi, celui-ci a de la difficulté à reconnecter avec la réalité. Cela m'est arrivé avec "La ballade de l'impossible" et "1Q84", mais ici, comme je le disais, la brièveté de la forme estompe un peu cette impression.

lundi 8 septembre 2014

Top 100 Écrivains



J’ai décidé d’effacer le top 50 de mes livres préférés de mon blog de même que la liste des 120 chefs-d’œuvre pour regrouper le tout dans un top 100 de mes écrivains favoris (avec les romans que j’ai préférés pour chaque auteur). Il sera suivi d’un commentaire sur ce classement. Il est en ordre décroissant et ainsi, vous devez descendre jusqu’en bas pour voir la première position ! Bonne lecture ! (J'ai surligné le roman que je préfère de chaque auteur.)


100) Michel Houellebecq
-La carte et le territoire
-Les particules élémentaires


99) Christian Bobin
-La dame blanche


98) Kazuo Ishiguro
-Auprès de moi toujours


97) Ernest Hemingway
-L’adieu aux armes


96)Stendhal
-La chartreuse de Parme


95)Joseph Roth
-Le poids de la grâce


94)Patrick Modiano
-Accident nocturne
-Dora Bruder


93)Yukio Mishima
-Le pavillon d’or


92)Günter Grass
-Les années de chien


91)Mikhaïl Boulgakov
-Le maître et Marguerite


90)Ievgueni Zamiatine
-Nous autres


89)Sofi Oksanen
-Purge


88)Maxime Gorki
-Tempête sur la ville


87)Stig Dagerman
-L'enfant brûlé


86)Danilo Kis
-Chagrin précoce


85)Chateaubriand
-Atala. René. Le dernier Abencerage


84)Amos Oz
-Seule la mer


83)Denis Diderot
-Jacques le fataliste


82)Michael Cunningham
-Les heures


81)Malcolm Lowry
-Au-dessous du volcan


80)James Joyce
-Portrait de l'artiste en jeune homme


79)Alice Munro
-Secrets de polichinelle


78)Jonathan Franzen
-Les corrections


77)John Banville
-La mer


76)Per Petterson
-Pas facile de voler des chevaux


75)Enrique Vila-Matas
-Docteur Pasavento


74)Edouard Limonov
-Journal d’un raté


73)Ivan Tourgueniev
-Père et fils


72)Patrick Süskind
-Le parfum


71)Carson McCullers
-Le coeur est un chasseur solitaire


70)Knut Hamsun
-La faim


69)Julio Cortazár
-Les armes secrètes


68)F. Scott Fitzgerald
-Gatsby le magnifique


67)Nicolas Gogol
-Les âmes mortes


66)Jean-Paul Sartre
-La nausée


65)Albert Camus
-La chute
-La peste


64)Charlotte Brontë
-Jane Eyre


63)Honoré de Balzac
-La peau de chagrin


62)Nathaniel Hawthorne
-La lettre écarlate


61)Anton Tchekhov
-Une plaisanterie et autres nouvelles


60)Alexandre Pouchkine
-La fille du capitaine


59)Oscar Wilde
-Le portrait de Dorian Gray


58)Heinrich von Kleist
-Michael Kohlhaas


57)Mary Shelley
-Frankenstein


56)Bram Stoker
-Dracula


55)Italo Svevo
-La conscience de Zeno


54)Hermann Hesse
-Le loup des steppes


53)Philip K. Dick
-Coulez mes larmes, dit le policier
-Le temps désarticulé
-Ubik


52)Joseph Conrad
-Le coeur des ténèbres


51)J.M. Coetzee
-Disgrâce
-En attendant les barbares


50)Anthony Burgess
-Les puissances des ténèbres


49)Imre Kertész
-Le refus


48)Saul Bellow
-Herzog
-La planète de Mr. Sammler
-Ravelstein


47)Franz Kafka
-Le château
-La métamorphose


46)Orhan Pamuk
-Le musée de l’innocence
-Mon nom est Rouge
-Neige


45)Stefan Zweig
-Le joueur d’échecs
-Lettre d'une inconnue


44)Ivan Gontcharov
-Oblomov


43)Émile Zola
-La saga des Rougon-Macquart


42)Alexandre Dumas
-Le comte de Monte-Cristo


41)Herta Müller
-Animal du coeur
-La bascule du souffle
-La convocation


40)J.M.G. Le Clézio
-Étoiles errantes
-Onitsha
-Ourania


39)Henry Fielding
-Histoire de Tom Jones


38)Peter Handke
-L’absence


37)Thomas Mann
-Le docteur Faustus


36)W.G. Sebald
-Campo Santo


35)Pietro Citati
- La mort du papillon


34)Gao Xingjian
-La montagne de l’âme
-Le livre d'un homme seul


33)Milan Kundera
-La plaisanterie
-La vie est ailleurs
-Le livre du rire et de l’oubli
-L’immortalité
-L’insoutenable légèreté de l’être


32)William Faulkner
-Le bruit et la fureur
-Tandis que j’agonise


31)Charles Dickens
-De grandes espérances


30)Benjamin Constant
-Adolphe


29)Haruki Murakami
-1Q84
-La ballade de l’impossible


28)Mo Yan
-Grenouille
-Le supplice du santal
-Les treize pas


27)Henry James
-Washington square


26)Paul Auster
-Brooklyn folies
-Invisible
-La trilogie newyorkaise
-Le voyage d’Anna Blume
-Moon palace


25)George Orwell
-1984
-Et vive l’aspidistra !


24)Jorge Luis Borges
-Fiction
-L’Aleph
-Le livre de Sable


23)Céline
-Voyage au bout de la nuit


22)Thomas Bernhard
-Le naufragé
-Le neveu de Wittgenstein
-L’imitateur
-Oui


21)Herman Melville
-Bartleby le scribe
-Moby Dick


20)George Eliot
-Le moulin sur la floss
-Middlemarch


19)Victor Hugo
-Le dernier jour d’un condamné
-Les misérables
-Les travailleurs de la mer
-L’homme qui rit
-Notre-Dame de Paris


18)Gustave Flaubert
-L’éducation sentimentale
-Madame Bovary
-Salambô


17)Cormac McCarthy
-De si jolis chevaux
-La route
-Méridien de sang
-Sutree
-Un enfant de Dieu


16)Don DeLillo
-Bruit de fond
-Mao II
-Outremonde


15)Elfriede Jelinek
-Enfants des morts
-La pianiste
-Les exclus


14)Philip Roth
-J’ai épousé un communiste
-Ma vie d'homme
-La tache
-Le théâtre de Sabbath
-Pastorale américaine
-Professeur de désir
-Zuckerman enchaîné


13)José Saramago
-Histoire du siège de Lisbonne
-La lucidité
-L’année de la mort de Ricardo Reis
-L’autre comme moi
-L’aveuglement
-L’évangile selon Jesus Christ
-Manuel de peinture et de calligraphie
-Tous les noms


12)Marcel Proust
-À la recherche du temps perdu


11)Fernando Pessoa
-Le livre de l’intranquillité


10)Miguel de Cervantes
-Don Quichotte


9)Léon Tolstoï
-Anna Karénine
-Guerre et paix
-La mort d’Ivan Illitch
-Résurrection


8)Johann Wolfgang von Goethe
-Les années d’apprentissage de Wilheim Meister
-Les souffrances du jeune Werther


7)Robert Walser
-Le brigand
-Le territoire du crayon
-Les enfants Tanner
-L’Institut Benjamenta
-Retour dans la neige
-Vie de poète


6)Robert Musil
-L’homme sans qualités


5)Virginia Woolf
-Les Vagues
-Mrs. Dalloway
-Vers le phare


4)Vladimir Nabokov
-Ada ou l’Ardeur
-Feu pâle
-Le Don


3)Fiodor Dostoïevski
-Crime et châtiment
-Le double
-Les carnets du sous-sol
-Les frères Karamazov
-Les pauvres gens
-Les possédés
-Souvenirs de la maison des morts


2)Roberto Bolaño
-2666
-Les détectives sauvages


1) Samuel Beckett
-L’innommable
-Malone Meurt
-Molloy






Tout d’abord, je dois dire que je n’ai gardé seulement que les romanciers et les nouvellistes. (De plus, j’ai décidé de ne pas inclure la majorité des écrivains de « genre » comme Stephen King pour l’horreur, Agatha Christie pour le policier, Dan Simmons pour la science-fiction, etc. Par contre, j’ai gardé sur ma liste Philip K. Dick parce qu’il est un véritable génie et quelques autres). Si j’avais inclus les poètes, les dramaturges, les essayistes, les philosophes, etc., comme mon idole Harold Bloom l’a fait dans sa liste, Giacomo Leopardi aurait sans aucun doute occupé la première place, suivi d’Arthur Schopenhauer, et Samuel Beckett en troisième position. Mais la question centrale de ce classement c’est : pourquoi Beckett ? Comme dramaturge il est, selon moi, aussi puissant que Shakespeare et comme romancier il est encore meilleur que Cervantes. Ceux qui suivent mon blogue régulièrement savent que Roberto Bolaño a longtemps été mon premier choix, mais avec le temps, je trouve que Beckett est un meilleur romancier que lui. J’aime Bolaño parce qu’il regroupe en lui-même toutes les littératures. Tous les auteurs. Mais Beckett a créé quelque chose de nouveau. Après 400 ans d’écriture de romans (si l’on compte les années après Cervantes), il est incroyable de voir qu’un écrivain ait réussi à amener la forme romanesque à son terme. Et selon moi, c’est Beckett, et non Proust, Joyce ou Kafka. Je crois qu’il y a un avant et un après Beckett, comme ce fut le cas pour Cervantes. Seul le temps, qui est impitoyable en littérature, me donnera raison ou tort. Le premier choix d’un tel classement est souvent un coup de cœur personnel sans vraiment porter attention à l’opinion des spécialistes, des critiques littéraires. Roberto Bolaño rentrait mieux dans cette case, comme numéro un, parce que le temps qui passe ne l'a pas encore consacré comme faisant partie du groupe d’élite que forme mon top 10. Et avec raison. Sa mort subite à l’âge de 50 ans (en 2003) est trop près de nous. Alors ? A-t-il sa place avant les Dostoïevski, les Goethe et les Tolstoï ? À vous de répondre. Selon moi, oui. Je crois que les décennies le consacreront comme un écrivain majeur de notre époque. Toutefois, il est périlleux de dire en littérature qui sera encore lu dans 50, 100 ou 200 ans. Même si j’ai placé Beckett en première position, je crois que Dostoïevski est l’écrivain le plus talentueux de l’histoire. Sa prose est trop puissante pour avoir de la compétition. Je l’ai placé au troisième rang parce qu’il n’avait pas le temps de bien peaufiner ses œuvres. Dans la biographie qu’elle a écrite sur ses années avec Dostoïevski, sa femme affirme qu’il devait absolument publier rapidement, sans pouvoir faire de corrections à cause des difficultés financières qui l’accablaient (il était joueur compulsif et sa famille lui coûtait cher).  Ensuite, le choix qui m’a donné le plus de mal est la position 13, parce que je me demandais si elle revenait à Philip Roth ou José Saramago. Roth est peut-être le seul auteur de notre époque qui sera encore lu dans 200 ans, en tout cas c’est sur lui que je miserais, mais Saramago est le plus talentueux. C’est pour cela que je l’ai placé avant Roth. Notamment, (contrairement à la grande majorité des écrivains), il n’a pas réécrit constamment le même roman. Chacune de ses œuvres est différente. Différente du reste de son corpus mais aussi de celui des autres auteurs. Quant à Samuel Beckett, voyez ce que Harold Bloom disait de lui à la fin des années 80 : "Probably the most powerful living Western writer is Samuel Beckett. He's certainly the most authentic." Et dernièrement j’entendais l’excellent George Steiner dire que Beckett était le plus grand écrivain de notre époque. 

Plusieurs diront que ce genre de classement est déplacé, notamment parce que tous les romans se valent, que c’est basé seulement sur l’opinion du lecteur et l’idéologie qu’il défend. Ce genre de commentaires provient habituellement du milieu universitaire, parce que les vrais lecteurs, les solitaires, les passionnés, savent très bien que les auteurs ne se valent pas tous. Je ne dis pas que les universitaires sont tous de mauvais lecteurs, au contraire, ils sont meilleurs que nous, les blogueurs, mais quelques-uns ont tort selon moi. Ils font lire Foucault et non Shakespeare. Ils analysent Derrida et pas Sophocle. (j’ai bien dit quelques-uns, donc, pas besoin de m’insulter en commentaire, merci). Lisez la poésie de Leopardi et celle de Houellebecq. Deux nihilistes de deux époques différentes. Le premier est infiniment supérieur au deuxième. Le problème avec certains universitaires, c’est qu’ils analyseront Houellebecq tellement en profondeur qu’ils ne verront plus la différence. En théorie littéraire il y a deux visions qui s’opposent. Premièrement, celle à laquelle j’adhère, la vision « esthétique », celle qui place l’art au centre de tout, l’art pour l’art, défendue par mes critiques préférés : Harold Bloom, James Wood, et peut-être pouvons-nous placer un George Steiner qui est certes moins radical que les deux autres sur ce point, mais qui a écrit de belles pages sur les auteurs qu’il vénère pour la beauté de leur prose. L’autre école est celle de « l’instrumentalisation » de la littérature dans un but de transformation de la société. Les études (littéraires) marxistes, féministes, postcoloniales, etc., en font partie. Les critiques et théoriciens qui représentent cette école sont Terry Eagleton, Michael Hardt et la philosophe Judith Butler (et d’autres aussi). Même si je lis à l’occasion le deuxième groupe, je vous recommande, et de loin, davantage les premiers si la théorie littéraire vous intéresse. Ensuite, quelque part entre ces deux pôles, il y a un Roland Barthes qui veut sortir de cette dichotomie. Mais tout cela est plus compliqué que ce petit résumé de la situation. Certains auteurs comme Terry Eagleton empruntent un peu au premier groupe sur certains sujets et le premier groupe emprunte au deuxième, et ainsi de suite. Bref, il faut lire ces théoriciens pour bien comprendre les enjeux qui sont plus compliqués que ce qu’ils paraissent.

Martin Amis disait avec justesse que la littérature est une guerre contre les clichés. Et je crois que c’est la meilleure voie pour savoir si un roman est mauvais, bon ou excellent. Prenez Beckett, mon écrivain préféré. Je vous mets au défi de trouver un seul cliché, un seul lieu commun dans sa trilogie romanesque. Non qu’il ne soit pas influencé par certains auteurs, par ce qu’il y a autour de lui, etc. Mais les génies comme lui ont su se défaire de leur influence (et surtout des clichés des médias de masse, de la société) pour écrire une œuvre totalement originale. Écoutez les conversations autour de vous. Lisez les mauvais romans. Entendez les médias de masse. Regardez les publicités débiles. Ce n’est que clichés par-dessus clichés. La force de la littérature, selon moi, c’est d’aller au-delà de ce monde terne, ennuyeux, pour créer une sorte d’étrangeté qui, dans un premier temps nous fera connaître l’humain davantage en profondeur, avec une autre perspective, mais aussi nous entraînera dans un monde différent et des contrées différentes (et je ne parle pas spécifiquement de science-fiction).

La pire chose avec ces classements c’est qu’ils sont à jeter aussitôt publiés. À chaque fois qu’on lit un roman, notre pensée évolue, nos goûts changent. Je le mettrai donc à jour une fois de temps en temps. Comme je le disais dans mon précédent classement, il ne faut pas se fier aux notes que je donne et en faire la comparaison avec ce top 100. J’attribue seulement ces notes pour accommoder ceux qui n’ont pas le temps de lire mes chroniques au complet. De plus, la littérature est selon moi un souvenir, une gestation qui évolue comme notre mémoire évolue elle aussi. On peut ne pas avoir aimé un livre à un tel moment de notre vie, et l’adorer quand on le relit ou simplement quand on y repense, quand le temps aura fait son œuvre.

Si j’avais établi ce top 100 d’une façon totalement objective, don Quichotte de Cervantes aurait à coup sûr occupé le premier rang. À peu près tous les grands lecteurs s’entendent pour dire qu’il est le plus grand roman de tous les temps. C'est certain qu’il est le premier roman moderne et Cervantes a influencé tous les écrivains après lui. Mais j’ai fait ce classement principalement sur mes opinions, mes goûts littéraires, mon appréciation. Et c’est la trilogie romanesque de Beckett qui me revenait sans cesse à l’esprit. Il a réussi à créer l’effet « d’un Dieu qui nous parle », avec ses narrateurs placés « au-dessus » du lecteur, où le dépouillement de la langue et la perte de repères créent un sentiment d’étrangeté métaphysique. Il est celui que je lis continuellement, après Leopardi. (je lis ce dernier presque à chaque jour). J’ai lu aussi le théâtre de Beckett, et je le trouve excellent. Je dis cela parce que cet écrivain est surtout reconnu pour ses pièces, « Fin de partie » (ma préférée) et « En attendant Godot ». Certains classent son théâtre dans le courant « de l’absurde », mais je crois plutôt qu’il n’appartient pas vraiment à un courant en particulier, ce qui est spécifique aux génies.

Bon, je pourrais continuer à écrire sur la littérature pendant des pages et des pages mais je vais m’arrêter ici pour ne pas vous endormir, surtout si vous êtes à votre travail…à bientôt…

mercredi 3 septembre 2014

Les armes secrètes, Julio Cortázar


Ma note: 8,5/10

Voici la quatrième de couverture: C'est drôle, les gens croient que faire un lit, c'est toujours faire un lit; que donner la main, c'est toujours donner la main; qu'ouvrir une boite de sardines, c'est ouvrir indéfiniment la même boite de sardines. "Tout est exceptionnel"(...)"Hier il pleuvait, aujourd'hui il fait soleil; hier j'étais triste, aujourd'hui M. vient. La seule chose qui ne change pas, c'est que je n'arriverai jamais à donner à ce lit un aspect présentable." En cinq nouvelles, Julio Cortázar révèle la face démesurée, sublime ou horripilante du quotidien. De l'inoubliable portrait d'un musicien de jazz dans "L'homme à l'affût" aux fils de la vierge qui inspira le film "Blow-up" d'Antonioni, il mêle avec brio le rêve à l'état de veille. Ce recueil fait partie des œuvres majeures de la littérature latino-américaine.

(Cette chronique est en lien avec seulement l'avant-dernière nouvelle du recueil : "L'homme à l'affût". C'est la meilleure selon moi mais le reste est bien également. Alors, pour les autres nouvelles, je vous laisse les découvrir !)

"Johnny est dans la pire misère, la fenêtre donne sur une cour presque noire et, à une heure de l'après-midi, il faut allumer si on veut lire le journal ou voir à qui on parle." Johnny est mal en point. Il vit maintenant dans un hôtel miteux avec Dédée. Le narrateur de cette nouvelle s'appelle Bruno, un critique de jazz qui a déjà écrit une biographie sur Johnny. Cette nouvelle sert en quelque sorte de prolongement à cette biographie, qui elle, nous restera inconnue, bien sûr ! Bruno est aussi leur ami. Il se rend les voir dans leur chambre: "Ce qui me gênait le plus, je crois, c'était l'ampoule qui pendait du plafond comme un œil arraché au bout d'un fil noir de chiures de mouches." On peut voir assez rapidement que le style de Cortázar est superbe avec ce genre de métaphores qui parcourent tout le recueil. En voici une autre, tout de suite après la précédente citation où le narrateur continue à décrire sa rencontre avec l'artiste: "Johnny suivait mes mots et mes gestes avec une grande attention distraite, comme un chat qui vous regarde fixement mais qui pense visiblement à autre chose, qui est autre chose." En plus de la misère qui leur tombe dessus, Johnny vient de perdre son saxophone, lui qui jouait du jazz: "[...] personne ne se risque plus à prêter un instrument à Johnny : ou il le perd, ou bien il l'esquinte en moins de deux." Selon Bruno, Johnny est le plus grand: "Mais de tous il jouait comme seul un dieu pourrait jouer du saxo-alto, [...]". Bruno poursuit en le décrivant ainsi: "J'ai connu peu d'hommes aussi hantés que lui par tout ce qui touche au temps." Johnny est vu comme l'exception. Nous en connaissons tous des exceptions et c'est d'eux qu'on se rappelle. Ensuite, la nouvelle glisse un peu. Ce musicien avait un comportement bizarre. Il avait déjà dit à Miles Davis que ce qu'il jouait sur scène, il l'avait déjà joué "demain". Comment pouvons-nous avoir déjà joué quelque chose qu'on jouera demain ? Le narrateur se pose la même question que nous, mais comme lui, nous n'aurons pas vraiment de réponses. Par la force des choses, de la profondeur des questionnements du musicien, qui échapperait à la compréhension du commun des mortels, Johnny nous apparaît comme un philosophe mystique. Il explique que la musique le faisait "sortir du temps", concept traité entre autres par les philosophes Schelling, Schopenhauer et Nietzsche, qui placent tous les trois la musique par-dessus tout.

Voyez ce que pensaient réellement Schopenhauer et Nietzsche de la musique, avec ces citations :

Schopenhauer: "La ferveur indicible qui anime toute musique et fait défiler devant nous un paradis si familier et pourtant éternellement lointain, si compréhensible et pourtant inexplicable, tient à ce qu’elle reproduit toutes les émotions qui agitent notre être le plus intime, mais dépouillée de toute réalité et des souffrances qui s’y rattachent."

Nietzsche: "La vie sans musique est tout simplement une erreur, une fatigue, un exil."

Quant à Schelling, il plaçait l'art au centre de tout: "L'Art est pour le philosophe la chose suprême : il lui ouvre pour ainsi dire le Saint des Saints, où brûlent en une seule flamme, éternellement et originellement réunis, ce qui est séparé dans la Nature et dans l'Histoire, et ce qui, dans la vie et l'action comme dans la pensée, doit se fuir éternellement... Ce que nous appelons Nature est un poème enfermé dans une merveilleuse écriture secrète. L'énigme pourrait pourtant se dévoiler si nous y reconnaissions l'odyssée de l'esprit qui, sous un leurre magique, se cherchant lui-même, se fuit lui-même."

Bien que la pensée qu'a Johnny sur la musique se rapproche de Schopenhauer, il l'amène plus loin que ces trois philosophes (avec l'aide de la drogue j'en conviens). Cela peut paraître impossible, mais Johnny amène la musique dans un autre temps, un autre espace. Son enfance difficile peut expliquer cela, de même, comme je le disais, que les drogues. Johnny est capable de passer au-delà de la réalité. C'est un cas clinique pour le réel, pour la réalité, mais la nouvelle nous amène à nous questionner sur ces deux concepts "subjectifs". Et au-delà de l'art, de la musique, cette nouvelle traite fondamentalement d'un autre espace-temps, que seuls quelques génies peuvent entrevoir. Les références subtiles à Borges ne sont pas loin, mais je dirais que Cortázar est original, qu'il a trouvé sa voie (et sa voix) en tant qu'écrivain. On ressent cette espèce "d'étrangeté" si importante en littérature (et dont je parle souvent sur le blogue). L'originalité des nouvelles rend difficile les comparaisons, ce qui rajoute à la qualité de l'ensemble. Mes auteurs préférés dans la nouvelle sont: Tolstoï, Kafka, Bolaño, Tchekhov, Munro et surtout le maître, Borges ! Quant à Cortázar, il vient d'intégrer cette liste de grands noms.