"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

lundi 30 juin 2014

Autres rivages, Vladimir Nabokov


Ma note : 8/10

Voici la quatrième de couverture: Voici l'autobiographie de Vladimir Nabokov, dans l'édition révisée et augmentée parue aux États-Unis sous le titre Speak, Memory, an Autobiography revisited et comprenant la préface inédite de sa traduction russe. De toutes ses œuvres écrites en anglais, l'auteur n'a choisi de retraduire lui-même en russe que celles qui lui tenaient particulièrement à cœur : Lolita et Autres rivages. Livre nostalgique sur une Russie disparue, Autres rivages restitue avec une magie éblouissante l'enfance de l'auteur et son exil européen : «Comme le cosmos est petit (une poche de kangourou le contiendrait), comme il est dérisoire et piteux comparé à la conscience humaine, à un seul souvenir d'un individu et à son expression par des mots ! Peut-être suis-je attaché à l'excès à mes toutes premières impressions, mais après tout je leur dois de la reconnaissance. Elles m'ont montré le chemin d'un véritable Eden de sensations visuelles et tactiles.»

Vladimir Nabokov, l'un des plus grands romanciers du 20e siècle, est depuis quelque temps un écrivain que je vénère au plus haut point, après avoir découvert le stupéfiant "La défense Loujine" et l'avoir relu tout de suite après, pour en saisir davantage la poétique de la prose qui m'avait enchanté. Cette autobiographie qui a pour titre "Autres rivages" en a fait presque autant, et voyons maintenant de quoi il en retourne...

L'incipit du livre réussit à nous convaincre que cette autobiographie sera aussi magistrale que ses romans : "Le berceau balance au-dessus d'un abîme, et le sens commun nous apprend que notre existence n'est que la brève lumière d'une fente entre deux éternités de ténèbres. Bien que celles-ci soient absolument jumelles, l'homme, en règle générale, considère l'abîme prénatal avec plus de sérénité que celui vers lequel il s'avance (à raison d'environ quatre mille cinq cents battements de cœur par heure)." Il faut s'être essayé à l'écriture de la prose (de fiction ou biographique) pour savoir à quel point il est difficile de parvenir à trouver son style propre, et qui plus est, à trouver profondément en nous une sorte de magie de l'écriture, un don de Dieu, comme celui de Vladimir Nabokov. Le tout converge vers une puissance de la pensée que l'on peut capter si on lit, et surtout, si on relit profondément les génies comme Nabokov. Choisir ses lectures c'est surtout en laisser tomber, et savoir choisir les bons auteurs à lire est d'une extrême importance pour espérer comprendre, un jour, cette puissance de leur pensée. Cette autobiographie nous permet de plonger dans la formation de ce génie, surtout dans son enfance. "Autres rivages" retracent donc le parcours de Nabokov d'avant sa période "anglaise", donc de sa jeunesse. Nabokov a été élevé dans trois langues ce qui fait de lui un parfait trilingue. Il vient d'une famille d'aristocrates, mais il a dû fuir la Russie de la révolution de 1917. Nabokov avoue dans ce livre avoir eu des hallucinations dans sa vie, ce que, j'imagine, l'a peut-être aidé à devenir romancier. Plus tard, Nabokov a été enseignant et ses élèves se souviennent de lui entre autres pour sa haine de Freud. On la retrouve dans le livre : "[...] je rejette absolument le monde foncièrement médiéval, mesquin et commun, de Freud, avec sa recherche maniaque de symboles sexuels [...]". Comme plaisanterie il dit en entrevue que la seule chose qu'il donne à Freud c'est d'être un excellent écrivain de fiction...Nabokov nous donne des pistes pour savoir comment lire, et plus particulièrement, comment écrire une autobiographie. Il dit : "S'attacher à suivre des dessins thématiques de ce genre à travers sa propre existence, tel doit être, à mon avis, l'objet d'une autobiographie." Juste avant, il racontait la symbolique d'une allumette dans sa vie (et celle de son père) et la relation entre ces allumettes et la chute de sa famille, de ces années qui ont suivi la prise de pouvoir des bolcheviks. Ce tragique destin hantera la biographie, du début à la fin, même si l'action de ce livre se passe en grande partie avant cet événement crucial. Les grands romanciers russes du 20e siècle ont été persécutés d'une manière ou d'une autre par le pouvoir communiste, à commencer par Nabokov lui-même, et ensuite Soljenitsyne, et dans une moindre mesure Boulgakov.

De l'avis de plusieurs professeurs et spécialistes de littérature, Nabokov est un très grand romancier mais un bien piètre essayiste. Je craignais donc pour la qualité de cette œuvre parce qu'elle est très proche de l'essai, la construction de chaque chapitre est un petit essai sur la vie de l'écrivain. Par chance, mes craintes n'étaient pas fondées et j'ai finalement adoré cette lecture. Nous ne sommes pas en présence d'une biographie traditionnelle, d'un style médiocre comme les politiciens en écrivent (même si la plupart du temps ce ne sont pas eux qui l'écrivent). Elle se lit plutôt comme les meilleurs romans, elle est écrite avec subtilité et la prose nous éblouit, nous saisit. En parallèle de cette lecture, je lisais "Ada ou l'Ardeur" le roman pour lequel Nabokov voulait qu'on se rappelle de lui. Et ce fut un des meilleurs romans que j'aie lus dans ma vie, courrez vite le lire...

vendredi 20 juin 2014

Les enfants Tanner, Robert Walser


Ma note: 8,5/10

Voici la quatrième de couverture: «De tous les endroits où j'ai été, poursuivit le jeune homme, je suis parti très vite, parce que je n'ai pas eu envie de croupir à mon âge dans une étroite et stupide vie de bureau, même si les bureaux en question étaient de l'avis de tout le monde ce qu'il y avait de plus relevé dans le genre, des bureaux de banque par exemple. Cela dit, on ne m'a jamais chassé de nulle part, c'est toujours moi qui suis parti, par pur plaisir de partir, en quittant des emplois et des postes où l'on pouvait faire carrière, et le diable sait quoi, mais qui m'auraient tué si j'étais resté. Partout où je suis passé, on a toujours regretté mon départ, blâmé ma décision, on m'a aussi prédit un sombre avenir, mais toujours on a eu le geste de me souhaiter bonne chance pour le reste de ma carrière.» Robert Walser est né en 1878, à Bienne, dans le canton de Berne. Il avait sept frères et sœurs. Il publie son premier roman, Les enfants Tanner, en 1907. Son deuxième roman, Le commis, paraît en 1908, et en 1909 L'Institut Benjamenta (Jakob von Gunten). Il écrit ensuite des poèmes et des nouvelles, dont La promenade, qui date de 1917. Son dernier livre, La rose, paraît en 1925. En 1929, il entre dans une clinique qu'il ne devait plus quitter. Il meurt en 1956, le jour de Noël.

On commence par suivre un jeune homme qui veut être libraire. Il, (on pourrait dire Robert Walser parce que ce premier roman est très autobiographique, comme l'était "L'institut Benjamenta" et dans une moindre mesure "Le brigand"), donc, il décide de jouer franc-jeu lors de sa rencontre avec l'employeur : il avoue avoir été destiné à la vie de bureau pour se rendre compte que son destin était tout autre. Cette vie austère n'est pas faite pour un poète comme Walser. L'honnêteté du jeune homme plaît à l'employeur et il obtient un essai de huit jours. On apprendra plus tard qu'il quittera après ces huit jours. Ensuite, la narration nous dévoile le nom du personnage de Walser : Simon. Et l'on peut supposer que son patronyme soit Tanner. Simon Tanner. Pendant ce temps, un des frères de Simon se fait du souci pour lui. Il lui souhaitait un bon emploi, de la stabilité, bref ce qui faisait son malheur. Le frère de Simon est un homme honorable, le docteur Klaus. Mais là où ce roman est intéressant, comme tout ce que fait Walser, est que l'on sent la présence du narrateur supposément neutre. Il prend position, subtilement, comme s'il arrivait au-dessous du texte, pour critiquer le style de vie du docteur Klaus, qu'il considère comme une prison, alors qu'avec Simon, il est tendre, comme s'ils étaient la même personne, ce qu'ils sont en réalité. "Le docteur Klaus, s'obligeait bien de temps en temps à une certaine forme d'insouciance, très mesurée, mais il réintégrait bien vite ses devoirs gris et tristes comme une prison." Le questionnement sur la liberté du poète contre la prison du carriériste parcourt tout le roman et fut, en somme, ce qui conduit Robert Walser à se retirer du monde, en plongeant dans le tumulte de la création. C'est le carriériste malheureux qui s'en fait pour le poète, qui lui, recherche une certaine paix intérieure. L'un, le carriériste, le fait pour l'honneur, la gloire, l'extérieur alors que l'autre le fait pour le bonheur en tant que tel mais aussi pour sa propre conscience et non celle des autres. Le docteur Klaus est en réalité perdu sans qu'il le sache tout à fait, et Walser le décrit comme l'esclave de la société. Même s'il se sait malheureux, le docteur Klaus pense avoir une conscience de soi tellement haute pour pouvoir dicter la vie de son frère Simon. Le roman prend la forme d'une recherche d'espérance pour Simon. Ce dernier recherche des emplois seulement pour le maintenir en vie et sa recherche est vraisemblablement beaucoup plus profonde. C'est une recherche de son être. Simon est un factotum qui attend le bon moment pour tout arrêter.

Le roman abordera aussi la relation entre les trois frères, de leur sœur, et de son copain le jeune poète Sébastien. Ils auraient aussi un mystérieux quatrième frère. Donc, en plus de Klaus, nous suivrons Kaspar qui n'est peut-être pas aussi insignifiant que le docteur Klaus, bien qu'il n'ait pas l'esprit libre de Simon. La sœur de Simon est davantage en symbiose avec lui, et ces deux personnages, Simon et sa sœur, rejoignent la pensée de Walser, alors que Sébastien est là pour représenter le métier de Walser. Ces trois personnages, de même que Walser lui-même, ont un amour indéfectible pour la liberté, la poésie. Kaspar est sur la bonne voie de les rattraper, et même de les dépasser (par son métier), mais Klaus le carriériste, l'esclave, est complètement dans les limbes. Alors que les frères Karamazov de Dostoïevski avaient tous une métaphysique différente, les frères Tanner ont tous un style de vie qui leur est propre et cela, indubitablement, finit par les distancer les uns des autres, comme ce fut le cas dans le roman de Dostoïevski.  

Avec ce livre, Walser parvient à résumer parfaitement la vie de la plupart des écrivains. Ce n'est pas surprenant qu'il soit l'idole de plusieurs d'entre eux, et qu'on pourrait dire qu'il est l'écrivain des écrivains. C'est une passion qui demande beaucoup de temps et elle est, dans une large mesure, incompatible avec la vie normale en société, avec le quotidien banal, d'une insignifiance crasse. Nietzsche disait : "Veux-tu avoir la vie facile ? Reste toujours près du troupeau, et oublie-toi en lui." Le poète doit en quelque sorte se distancer de ce troupeau le plus possible. Emily Dickinson, quant à elle, disait que "Le rivage est plus sûr, mais j’aime me battre avec les flots.". Les textes de Walser, et encore plus sa vie réelle, fondamentalement, tourne tous autour de ce questionnement. Finalement, j'ai grandement aimé ce roman, notamment parce que Walser se pose au-dessus de la critique - éculée - du capitalisme. La critique de Walser est de loin plus profonde parce que c'en est une de l'être en tant qu'être. Par contre, il ne parvient pas, comme "L'intitut Benjamenta" n'était pas parvenu à le faire, à rejoindre, sur le plan de la puissance romanesque, son chef-d'oeuvre ultime, et un de mes romans préférés à vie, "Le brigand".

mercredi 11 juin 2014

Le gaucho insupportable, Roberto Bolaño


Ma note: 8/10

Voici la quatrième de couverture: L'univers inquiétant et fantaisiste de ces cinq nouvelles est du meilleur Bolaño. Des lapins sauvages et féroces investissent la pampa ; des rats s'entretuent ; des poètes tristes errent dans la nuit tandis qu'un écrivain argentin plagié se rend à Paris sur les traces du coupable, qui est aussi son meilleur lecteur. Dans cet univers entre onirisme, humour noir et violence latente, des doubles et des triples de l'auteur se combattent dans des jeux de miroirs déformés. Figurent aussi deux conférences où Bolaño parle de lui, de sa mort, de son amour violent de la littérature et de la vie : deux textes magnifiques et émouvants, " Littérature + Maladie = Maladie " et " Les mythes de Chtulhu", où il cingle la littérature récente, les écrivains qui déshonorent leur art. Drôle, cruel, polémique et émouvant, ce recueil, remis à son éditeur quelques jours avant sa mort, nous montre Bolaño au sommet de son art.

Les deux conférences qui se retrouvent à la fin de ce recueil de cinq nouvelles sont d'une pertinence certaine même si je m'abstiendrai d'en parler. Il vaut mieux que vous les découvriez vous-même (si vous n'avez pas lu "Entre parenthèses"). Entre autres, il parle de la proximité des écrivains et du pouvoir, comme Gabriel Garcia Marquez qui était ami avec Fidel Castro et Bill Clinton en même temps (il faut le faire). Bolaño n'est pas tendre à son endroit...

Jim : Dans ce court premier texte du recueil de quatre pages seulement, le narrateur nous présente Jim, son ami Nord-Américain. Jim est triste, ses voyages à l'étranger sont même plus courts que prévus. "La poésie, en quoi elle consiste, Jim ? lui demandaient les enfants mendiants de Mexico. Jim les écoutait en regardant les nuages puis se mettait à vomir." Jim est un ancien combattant qui est devenu poète. Il veut d'une poésie courant et banale. En guise de clin d'œil, je crois que Bolaño aurait pu appeler cette intéressante nouvelle "Le poète sauvage".

Le gaucho insupportable : Hector Pereda est avocat. Selon ses proches, il fut un père attentif et affectueux. Il accéda au titre de juge mais fut déçu et se consacra pendant quelques années aux voyages et à la lecture. Arrivé à la retraite, il change peu à peu : "Buenos Aires est en train de sombrer, répondit Pereda." Cette prédiction lui donna raison. En effet, quelques jours plus tard, l'économie de l'Argentine s'effondra. Il part vivre à la campagne, rencontre les "gauchos", mais les lapins commencent à se faire plus nombreux et cela l'inquiète...La force de cette nouvelle est surtout dans son style d'écriture et l'ambiance que Bolaño réussit à créer.

Le policier des souris : Le narrateur s'appelle José (pepe le flic), il est évidemment un policier (peut-être pas comme vous le pensez par contre) et il est aussi le neveu de Joséphine la cantatrice. La nouvelle prend un tournant fantastique très tôt au cours du récit, ou plutôt, on se rend compte que les protagonistes sont des souris, des rats, qui vivent dans un monde qui ressemble au nôtre et que le flic enquêtera sur la mort de souris, ce qu'il est lui-même : "De temps en temps apparaît une souris qui peint, disons, ou une souris qui écrit des poèmes et qui se met en tête de les réciter." Ce recueil de nouvelles nous offre des textes déjantés, mais le thème de la poésie n'est jamais bien loin. C'est pour cette raison, entre autres, que Roberto Bolaño est mon écrivain préféré. Donc, cette nouvelle en particulier est inquiétante, parfois terrifiante et elle est, dans son ensemble, une allégorie de notre monde en dérive, où les poètes sont trop peu nombreux. La nouvelle "Jim" se rapprochait des "Détectives sauvages" alors que celle-ci à des accointances avec "2666" parce que les cadavres des souris jonchent les égouts comme ceux de "2666" jonchaient les rues.  Cette nouvelle est adressée à Robert Amutio, le très excellent traducteur de Bolaño en français.

Le voyage d'Alvaro Rousselot : Le narrateur décrit Rousselot comme "un agréable prosateur, prodigue en sujets originaux, usant d'un castillan bien construit [...]" Rousselot est plus compliqué que ses fans le pensent. Comme les autres grands lecteurs (et écrivains), il devient une victime de la littérature. Il est plagié par un cinéaste français, où son livre, comme partout ailleurs, avait passé presque inaperçu. Le plagiat s'étend sur plusieurs de ses œuvres, toujours par le même cinéaste. Rousselot s'en va rencontrer Morini, le cinéaste fautif. Ce dernier a une étrange réaction lorsque la rencontre survient...Nous voici en face de thèmes borgésiens avec cette nouvelle : la littérature en relation avec la réalité et tout cela dans un paradigme de l'imaginaire. Donc : littérature, réalité, imaginaire. Notamment, elle est très proche de "Pierre Ménard, auteur de Quichotte" de Borges. Elle a aussi quelques liens avec "2666" de Bolaño, surtout le sujet de cet écrivain qui est vénéré par quelques lecteurs très enthousiastes, le fameux auteur culte...

Deux contes catholiques : Le premier conte de cette partie se nomme "La vocation" et raconte la vie d'un être angoissé, qui vit dans la peur et qui raconte sa vie sous forme de journal intime (ou quelque chose qui s'en rapproche) par le prisme du catholicisme parce qu'il veut devenir curé. Il fera une rencontre pour le moins mystérieuse...Alors que le deuxième conte, "Hasard", nous offre la même forme que le premier conte et le narrateur parle d'un asile d'aliénés qu'il fréquentait, de ses tourments psychiques, et nous finissons par découvrir que les deux contes sont peut-être liés, ou bien que tout ceci est un pur...hasard ?

La nouvelle est un genre que j'apprécie de plus en plus, et je ne crois pas que ce soit par accident. J'ai souvent entendu des lecteurs plus âgés qui disaient que plus on avance en âge, plus les courts textes nous satisfont, plus on les comprend, et moins on a besoin de longues phrases, de plusieurs pages pour bien saisir et apprécier un texte. Le roman est souvent "artifice", même si le genre romanesque reste mon préféré entre tous. Inévitablement, il y a des parties moins importantes dans un roman. Cela est intrinsèque à ce genre. Et pour le présent recueil, j'ai adoré. Avant de commencer la lecture, l'éditeur nous avertit que ces nouvelles sont tardives dans l'œuvre de Bolaño. Je ne suis aucunement surpris de l'apprendre, parce qu'il avait atteint un tel niveau de maturité et d'excellence stylistique, que ces nouvelles semblent se démarquer de ses premiers romans. Quoique cet auteur soit un peu meilleur en roman qu'en nouvelle (et qu'en poésie), ce recueil est à lire absolument pour les fans de Roberto Bolaño.

lundi 2 juin 2014

Claude Gueux, Victor Hugo



Ma note: 8/10

Voici la présentation de l'éditeur : Claude Gueux est un voleur récidiviste condamné à une lourde peine. Le 7 novembre 1831, il tue le directeur des ateliers de sa prison. Ce crime le conduit à l'échafaud : il est guillotiné en juin 1832. De ce fait divers Hugo retient le caractère exemplaire : la misère et la souffrance ont transformé un individu pacifique et «philanthrope» en meurtrier ; la justice, aveugle et implacable, l'a condamné à la peine capitale. Ce texte, s'il confirme l'engagement de l'écrivain contre la peine de mort, dénonce aussi violemment une société dont le système judiciaire et pénal est contraire à toute idée de progrès social. Le dossier de l'édition permet d'approfondir la lecture de l'oeuvre en proposant des éclairages historiques sur la peine de mort. Il présente également des extraits d'autres textes de Victor Hugo (Le Dernier Jour d'un condamné, «Aux journaux») témoignant du long combat de l'écrivain contre la peine capitale.

Claude Gueux est un ouvrier. Il vit à Paris. Il a 36 ans mais en paraît de 50. D'entrée de jeu, Victor Hugo nous dit les choses telles qu'elles sont. Il évacue toute censure. Il nous dit que Claude Gueux avait avec lui une fille, que cette fille était sa maîtresse, et qu'un enfant était né de cette union. L'ouvrier Claude Gueux, comme plusieurs de sa classe sociale, est analphabète mais très intelligent. "Un hiver, l'ouvrage manqua. Pas de feu, ni de pain dans le galetas. L'homme, la fille et l'enfant eurent froid et faim. L'homme vola. Je ne sais ce qu'il vola, je ne sais où il vola. Ce que je sais, c'est que de ce vol il résultat trois jours de pain et de feu pour la femme et pour l'enfant, et cinq ans de prison pour l'homme". Il est envoyé à la maison centrale de Clairvaux. Claude Gueux avait déjà souffert dans sa vie et cela sera amplifié lorsqu'il tombera aux mains de l'état. Le fonctionnaire qui est en charge de lui est décrit comme homme froid par l'écrivain et dans sa description, on croirait y voir un Adolf Eichmann du 19e siècle : " C'était un de ces hommes qui n'ont rien de vibrant ni d'élastique, qui sont composés de molécules inertes, qui ne résonnent au choc d'aucune idée, au contact d'aucun sentiment [...]" Claude Gueux finit par s'adapter à la prison. Il devient un leader, dû à sa grande intelligence. Mais par le fait même, il est détesté des gardiens de prison. Il commence à fraterniser avec Albin, un autre prisonnier. Le directeur décide donc de le séparer d'Albin. La vie en prison, pour tous, commença donc à tourner autour de la personne de Claude Gueux. Les mauvaises actions comme les bonnes. Pendant ce temps, il veut ravoir absolument Albin proche de lui, le directeur ne veut pas, les choses s'enveniment et Claude Gueux, après avoir longuement mûri sa décision et l'avoir expliqué aux autres prisonniers, décide de tuer le directeur. Il fixe une date, une heure, et comme tous les autres prisonniers, le lecteur attend religieusement ce moment, le meurtre du directeur devient donc une sorte d'allégorie de l'attente du messie. Alors que Raskolnikov de Dostoïevski allait tuer sa logeuse en étant torturé de l'intérieur, en le vivant intérieurement avec tous les bouillonnements que cela comporte, Claude Gueux le vit plus extérieurement, avec les prisonniers comme témoins.

Victor Hugo prend une position claire, il blâme la société pour le malheur individuel de Claude Gueux, contrairement à nos idiots de la droite qui persistent à blâmer l'individu pour la mauvaise fortune. (Par contre, Hugo n'était pas communiste, croyant qu'il fallait créer la richesse avant de la répartir. Il se disait socialiste.) "Claude Gueux était une belle tête. On va voir ce que la société en a fait." nous dit-il dès les premières pages. La nouvelle, très complète d'ailleurs, se termine par un plaidoyer sur la justice sociale, sur l'éducation pour tous, sur l'humanisme. En plus d'être un grand écrivain, Hugo était un grand homme. Cela manque en 2014. Il était l'écrivain de son époque le plus reconnu, le mieux payé aussi. Pour "Les Misérables", il avait reçu 1 680 000 euros (en argent d'aujourd'hui), une somme que même un Flaubert ne pouvait espérer. Hugo, l'homme de lettres, a régné sur son époque (plus de 2 millions de personnes pour ses funérailles).

Donc, en terminant, voici une courte nouvelle de 30 pages qui fait plus que remplir ses promesses. Aussi, elle sert de satellite au sublime "Le dernier jour d'un condamné" et pourrait lui servir de prologue, parce que malgré sa brièveté, elle situe l'action avant "Le dernier jour d'un condamné" qui lui, avec le narrateur condamné, situait l'action la veille de l'exécution. Contrairement à ce dernier, l'histoire de Claude Gueux nous apprend comment et pourquoi le prisonnier s'est retrouvé en prison. Elle est moins psychologique tout en étant plus complète, plus traditionnelle, plus classique. Cet excellent complément au "Dernier jour d'un condamné" m'a fait découvrir un Hugo que je ne connaissais pas, celui de la courte nouvelle littéraire. Même si je préfère cet écrivain en poésie plutôt qu'en prose, ses histoires criantes d'humanismes réussissent toujours à me convaincre même si la subtilité littéraire, qui est généralement un gage de qualité, en est absente.