"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

dimanche 25 mai 2014

Le dernier jour d'un condamné, Victor Hugo


Ma note: 8/10

Voici la présentation de l'éditeur: Cette oeuvre est absolument bouleversante. Sans artifice et sans grandiloquence, mais tout simplement, Victor Hugo, armé seulement de son talent, nous fait vivre intensément les derniers instants d'un être que la justice des hommes a condamné à mort. Espoirs et désespoirs, joies et souffrances, le séisme moral que subit cet homme, l'électrochoc de sa fin prochaine révoltent le lecteur. Ce livre est si fort, si intense, si éclatant, qu'au fond de notre âme quelque chose se fêle. Par cette fêlure, Hugo nous instille sa vérité et celle-ci enrobe notre conscience, la ronge de son horreur, nous montre l'ignominie de l'acte qui va être accompli ; et la fêlure devient fissure ; le flot de la verve hugolienne s'engouffre. Puis la fissure devient brèche, la vague de révolte émanant de ce texte nous submerge. A un certain moment de ce récit, l'intensité nous accule et, soit nous fermons le livre pour fuir notre responsabilité, soit quelque chose s'effondre et provoque un grand vide: le vide de la dureté, de la loi du talion. Avons-nous le droit de supprimer l'existence de quelqu'un en retour d'un quelconque crime, ou devons-nous nous faire un devoir de le sauver et d'aider à sa contrition ? Enfin, cet ouvrage de Victor Hugo nous interpelle sur une question toujours d'actualité à travers le monde : a-t-on le droit de supprimer un homme au nom de la loi ? Hugo y répond sans ambages.

L'incipit: "Condamné à mort! Voilà cinq semaines que j'habite avec cette pensée, toujours seul avec elle, toujours glacé de sa présence, toujours courbé sous son poids!" Le narrateur mourra dans les prochaines heures. Il était rempli de désir, comme tous et chacun, côtoyait le monde d'un regard amusé, son imagination n'avait de limites que ce que le monde pouvait lui apporter, sa liberté plus grande que toutes les prisons du monde. Mais plus maintenant, parce qu'il est captif. Il vit avec "l'idée" toujours présente, l'idée de la fatalité du meurtre contre sa personne. Du fond de son cachot, il repense à son procès, et il raconte en détail la journée du jugement : "L'air vif du matin me ranima. Je levai la tête. Le ciel était bleu, et les rayons chauds du soleil, découpés par les longues cheminées, traçaient de grands angles de lumière au faîte des murs hauts et sombres de la prison. Il faisait beau en effet." Il se souhaitait la mort plutôt que les travaux forcés à perpétuité. " [...] maintenant je distinguais clairement comme une clôture entre le monde et moi. " Cela fut son sentiment à la suite du prononcé de mort. Il ne le quittera plus, il sera coupé du monde. Les condamnés à mort deviennent aliénés de leur moi, et par-dessus tout de la vie. Nous apprenons aussi qu'il est en train d'écrire le journal de ses souffrances, un thème fort de cette novella.

On sent que plus l'histoire avance, plus il prend conscience de ce qui lui adviendra. Sa conscience se mêle à la nôtre. Un des buts conscients et inconscients de la littérature est de projeter le lecteur dans l'autre, en se coupant du monde le temps de la lecture et ainsi, on parvient mieux à comprendre l'autre qui est si différent de notre moi. En ce sens, "Le dernier jour d'un condamné" est le plus bel exemple qu'offre la littérature. C'est un roman à thèse, contre la peine de mort, où le message politique passe avant tout. Je n'ai jamais entendu Kundera parler de ce roman mais il a déjà dit que ce genre de roman, où le message de transformation de la société est plus important que la littérature en tant que telle, est la pire chose qui puisse arriver au roman. L'exemple qu'il donne est celui de "1984" de George Orwell, qui est un très mauvais roman selon lui. Ainsi, ces auteurs veulent faire passer leur message politique avant l'esthétique du roman, qui lui, doit primer sur tout. Mais il reste, selon moi, qu'Hugo développe sa novella dans un grand style et que le vocabulaire recherché, mais accessible, est une des clés de son esthétique. Même si l'on n'est pas dans le grand lyrisme de ses romans comme "Les misérables", "L'homme qui rit" et "Les travailleurs de la mer", il parvient à nous éblouir tout autant, en nous permettant de rentrer dans la tête d'un condamné à mort et en nous montrant que l'on meurt plusieurs fois lorsqu'on est condamné d'avance.

Contrairement à un Kafka, (pour qui la subtilité de ses nouvelles (et romans) fait partie intrinsèque de son œuvre et où il passe ses messages d'une façon allégorique), Hugo écrit presque toujours des récits non subtils, "évidents", avec une action lourde. Aussi, cette novella de Victor Hugo n'est pas aussi réaliste que "Souvenirs de la maison des morts" de Dostoïevski parce que ce dernier a déjà vécu le bagne et peut donc en parler en toute vérité. Par contre, pour terminer, la relecture de ce classique m'a été bénéfique parce que la première fois, il y a une dizaine d'années, il m'avait laissé froid. Cette fois-ci, j'ai vu l'ampleur du génie hugolien, comme il nous a habitués avec ses romans.

samedi 17 mai 2014

Quasi objets, José Saramago


Ma note: 7,5/10

Voici la quatrième de couverture: Quasi objets réunit des textes à la prose sèche et sobre, mais à la charge poétique intense, où nous retrouvons les paysages, les attitudes, les gestes, les mots empruntés à notre univers mais que José Saramago détourne sous la forme de fantaisies qui sont le prolongement de notre réel. Ces récits allégoriques illustrent les grands thèmes de l'œuvre de José Saramago, qui lui ont valu d'être reconnu et traduit dans le monde entier : l'obsession de la fuite du temps, la question de l'identité, le voyage comme parcours, expérience et apprentissage, et enfin la complexité des rapports entre la vérité et la fiction, entre l'être et son désir, entre la nature et le fantastique.

La chaise : 30 pages : Une chaise tombe, ce qui permet à Saramago de nous donner une leçon sur la langue, le style, la poétique. Il nous parle en détail de cette chaise, ce qui en fait, oh surprise, un sujet intéressant. L'auteur nous démontre qu'avec la banalité on peut en faire quelque chose d'extraordinaire comme lorsqu'il avait écrit son chef-d'oeuvre, "L'évangile selon Jésus-Christ", avec de l'encre et du papier selon ses propres mots. La chaise s'apprête à tomber, et l'Anobium continue de ronger...

Embargo : 20 pages : Un homme se réveille lors d'une journée comme les autres, une journée qui commence bien. Il apprend dans le journal que l'embargo est maintenu. C'est l'embargo sur l'essence par les Arabes. L'homme ne cesse d'aller faire le plein, au lieu de travailler. Sa voiture réagit drôlement depuis ce matin. On dirait qu'elle commence à décider par elle-même. Et nous apprenons qu'elle le retient prisonnier... C'est une allégorie sur la débilité qui nous entoure, le quotidien d'un ennui mortel, le fait que les objets, telle l'automobile, nous possèdent alors que nous croyons les posséder.

Reflux : 25 pages : "Plus on était avancé en âge, plus l'impôt était élevé". La construction d'un cimetière est au centre de ce récit, de même que la royauté qui décide de tout dans ce pays. "Mais celui qui craignait les révolutions se mit à redouter le chaos". Nos gouvernements ont une peur bleue de la révolution, et cette nouvelle aborde, entre autres, ce sujet. Même si la mégalomanie en est le thème prédominant. Les morts sont déterrés pour être envoyés au nouveau cimetière. Cette mégalomanie dans sa plus pure folie ! Ainsi, dans une courte nouvelle, Saramago parvient à aborder des thèmes de plusieurs de ses grands romans, comme ses romans (quasi) historiques ("Le roi manchot" entre autres) et ses dystopies comme "Les intermittences de la mort".

Les choses : 60 pages : La plus longue nouvelle du recueil en est une sur le temps, sur les objets qui se dérèglent, et c'est une nouvelle d'anticipation comme "1984" de George Orwell et "La servante écarlate" de Margaret Atwood. Le récit est centré sur un fonctionnaire aliéné par la société dans laquelle il vit, par la bureaucratie, sous un régime totalitaire. C'est une allégorie sur le néolibéralisme qui envahit chaque parcelle de notre vie. Elle traite surtout des classes sociales, où celles-ci sont moins hypocrites que celles de nos sociétés. Elle traite aussi des objets qui deviennent humains, qui prennent une place disproportionnée dans nos vies. Ce récit est d'un genre kafkaïen, absurde. Il représente très bien l'ambiance générale du recueil, son titre, ses thèmes. C'est un croisement entre l'œuvre de Philip K. Dick, de Franz Kafka et de Jorge Luis Borges.

Le centaure : 30 pages : Avec ce texte, nous retrouvons le style d'écriture de Saramago, rempli de beauté, sauvage, organique. Nous suivons un homme et son cheval dans la nature difficile. Mais nous apprenons, au tiers de la nouvelle, de l'existence d'un mystérieux centaure "C'était le dernier survivant de la grande et antique espèce des hommes-chevaux". L'homme, le cheval et le centaure sont trois entités... Une péripétie extraordinaire vient y faire son tour avec l'apparition surprise d'un grand personnage littéraire. Je préfère ne pas en dire trop sur cette nouvelle. Pour le sujet, le fond, contrairement au reste du recueil, ce récit est un peu éloigné de ses œuvres romanesques.

La revanche : 5 pages : Quant à cette dernière nouvelle du recueil, je pourrais presque la recopier au complet tellement elle est courte. "Petite prose" est un meilleur qualificatif pour cette forme. Mais pour résumer en quelques mots, disons qu'un garçon est sur le bord d'une rivière et qu'ensuite il assiste, impuissant, à un étrange rituel sur un porc. Un court exercice de style comme l'a souvent fait Robert Walser.

Commentaire général : On connaît José Saramago pour ses grands romans, mais beaucoup moins pour ses nouvelles. Contrairement à Borges, nous sommes ici dans le fantastique "organique", où la plume sérieuse de Saramago devient vite ironique. Comme Platon qui regardait au ciel (avec "l'idée") et Aristote qui regardait au sol (avec "la nature"), on pourrait dire que Borges (et son "imaginaire") prend la place de Platon et Saramago celle d'Aristote. Quoique j'aie apprécié l'ensemble du recueil, Saramago, contrairement à Borges, est meilleur dans le roman que dans la nouvelle. On le sent quelque peu emprisonné.

jeudi 8 mai 2014

L'évangile selon Jésus-Christ, José Saramago


Ma note: 9/10

Voici la quatrième de couverture: Quelques jours après la naissance de Jésus, les enfants meurent par dizaines à Bethléem. Joseph, lui, a sauvé son fils, laissant accomplir le terrible crime de victimes innocentes. Ainsi débute la vie du prophète, dans la faute et la culpabilité du père, dans la cruauté d’un Dieu aux volontés absolues qui a fait d’un jeune garçon ordinaire l’instrument de sa domination sur le monde.

Je parle souvent de mon idole Harold Bloom sur le blog (entre autres pour que vous lisiez ses deux livres extraordinaires mais non traduits en français que sont "The Western Canon" et "Genius"), et j'en parle encore plus quand je critique José Saramago parce que ce dernier était considéré par Bloom comme le dernier géant de la littérature, une opinion que je partage de plus en plus, depuis que j'ai lu le meilleur de Saramago. Et ce meilleur était "L'année de la mort de Ricardo Reis" de même que "Manuel de peinture et de calligraphie", "L'autre comme moi", "L'histoire du siège de Lisbonne", "Tous les noms", "Les intermittences de la mort" et son plus connu "L'aveuglement", porté au cinéma dans les dernières années. Bien que Bloom ait "L'histoire du siège de Lisbonne" comme préféré (rappelons que Bloom est capable de lire plusieurs livres dans une seule journée ,mais c'est une autre histoire...), il ne cesse de répéter que le chef-d'oeuvre ultime de Saramago est "L'évangile selon Jésus-Christ" (alors que pour ma part je dirais plutôt "L'année de la mort de Ricardo Reis").

Et cette satire de l'histoire de la chrétienté, revisitée par Saramago, commence avec un étrange avertissement de l'auteur (même si l'on est habitué à ce genre de forme lorsqu'on a souvent lu Saramago) : il s'adresse directement aux lecteurs en l'avertissant que tout ce qui suivra tient de l'invention, de l'encre et du papier. En littérature on appelle cela de la métafiction et ici, cette entreprise prend une autre dimension avec la réécriture de la vie de Jésus, sujet sensible s'il en est un. Je me demandais même si Saramago avait voulu y aller en douceur étant donné la délicatesse de la chose ou bien si le narrateur est bel et bien Dieu comme dans l'expression "Le narrateur-dieu"...

Une des forces du roman est évidemment ses personnages principaux qui n'ont certes pas besoin de présentation. On peut dire qu'il y a trois parties dans le roman. L'histoire de Marie et Joseph est la première, celle de Jésus-enfant est la seconde et dans la dernière nous suivons Jésus un peu plus vieux. L'écrivain nous présente un Jésus qui a des frères et des sœurs, notamment Jacques. Il a une relation avec Marie-Madeleine, ce qui n'est pas sans rappeler un best-seller d'un pauvre style. Il nous présente en somme un Jésus naïf mais profondément humain, malgré sa vie hors du commun, où Dieu, son père, prend une grande place mais cela devient équivoque sous la plume de Saramago. Est-il réellement le fils de Dieu ? Une chose est sûre pour moi, c'est que l'histoire de Jésus est au service du style d'écriture de l'auteur et non l'inverse. Saramago l'écrivain, devient donc, avec sa plume resplendissante de fraîcheur et de puissance, plus fort que le seigneur lui-même. Saramago parvient à représenter d'une façon originale l'aspect fantastique du Nouveau Testament. Voyez comment il parle des anges, lorsque le fils de Dieu est crucifié : "Au-dessus de ces vulgarités de milice et de ville fortifiée plane quatre anges, deux représentés en pied, qui pleurent et protestent et se lamentent, à l'exception d'un seul, au profil grave, occupé à recueillir dans une coupe, jusqu'à la dernière goutte, le flot de sang qui jaillit du flanc droit du Crucifié. Dans ce lieu que l'on nomme Golgotha, nombreux sont ceux qui eurent le même destin fatal et nombreux seront ceux qui connaîtront une identique destinée, mais cet homme nu, cloué par les pieds et par les mains sur une croix, fils de Joseph et de Marie, portant le nom de Jésus, est le seul à qui l'avenir concèdera l'honneur de la majuscule initiale, les autres ne seront jamais que des crucifiés mineurs". Le texte de ce roman est le plus travaillé de Saramago, avec "L'année de la mort de Ricardo Reis", et il ne semble avoir fait aucune concession quant à son style, qui lui, est d'une beauté éclatante, encore plus que les évangiles eux-mêmes. Voici un exemple : "Le soleil tarde à paraître, dans tout le champ de l'espace céleste il n'y a pas le moindre signe, même délavé, des tons rougeoyants de l'aurore, pas même une subtile touche rosée ou de cerise pas mûre, rien, sinon, d'un horizon à l'autre, dans la mesure où les murs de la cour lui permettaient de voir sur toute l'étendue d'un immense plafond de nuages bas comme de petits écheveaux aplatis, tous pareils, une teinte violette unique qui, vibrant déjà et s'illuminant du côté où le soleil doit surgir, s'obscurcit progressivement jusqu'à se confondre avec ce qui là-bas subsiste encore de la nuit. De sa vie, jamais Joseph n'avait vu de ciel semblable, [...]".

Dans la même veine que "Caïn", "Le voyage de l'éléphant" et "Le roi manchot" qui sont tous des romans à caractère historique, bien que ce ne soit pas des romans historiques en tant que tels, "L'évangile selon Jésus-Christ" permet à Saramago de libérer encore une fois sa vision ironique de l'histoire. Le présent roman est supérieur aux trois autres selon moi, et on embarque facilement parce que nous connaissons son sujet de fond en comble même si nous ne sommes pas religieux-chrétiens-pratiquants. Saramago a véritablement commencé à écrire à 55 ans et en un aussi court laps de temps, il a réussi à écrire une œuvre magistrale, riche, complexe, vaste, diversifiée, pénétrante d'intelligence. Avec "L'évangile selon Jésus-Christ", il est parvenu à écrire un évangile davantage organique, naturel, matérialiste, réel, littéraire que les évangiles d'origine. On a toutes les raisons de penser que l'évangile de José Saramago est au minimum aussi vrai que les autres...