"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

mardi 29 avril 2014

Les intermittences de la mort, José Saramago


Ma note: 8/10

Voici la quatrième de couverture : Dans un pays inconnu, plus personne ne meurt. Les hôpitaux regorgent de malades, les entreprises de pompes funèbres et les compagnies d'assurance font faillite, les familles conduisent les membres les plus encombrants aux frontières, l'église est menacée de disparition : sans mort, pas de purgatoire, de Paradis ni d'Enfer. Mais un beau jour la mort revient sauver les hommes.

"Si nous ne recommençons pas à mourir, nous n'aurons pas d'avenir." Qui d'autre que José Saramago aurait pu penser à une telle phrase pour nous faire réfléchir sur notre condition de mortel ? J'ai toujours pensé que l'univers romanesque est supérieur à la philosophie (à la poésie aussi, au théâtre, etc.). La liberté se retrouve dans le roman. Il y a de tout dans le roman alors que ces autres genres sont confinés dans un carcan. Non seulement les grands écrivains comme Saramago combinent-ils ces genres, mais par l'allégorie, ils parviennent à nous faire réfléchir sur des situations précises, objectives, alors que les philosophes se contentent de nous expliquer la vie, leur pensée, par une prose souvent trop complexe pour rien (Hegel entre autres) et en plus, ces philosophes, même s'ils parlent de l'esthétisme, n'ont aucun talent de prosateur (à part peut-être Nietzsche). Aussi, les grands romanciers traitent objectivement des problèmes philosophiques alors que les philosophes se contentent, la plupart du temps, d'en rester au stade subjectif. C'est pourquoi le premier romancier (moderne) n'est peut-être pas Cervantès mais bien Platon, avec son allégorie de la caverne qui, bien qu'elle ne jouisse pas d'une forte esthétique, a été reprise très souvent par les romanciers. Et le plus grand roman à ce sujet est probablement de Saramago lui-même avec "L'aveuglement".

Et ici, avec "Les intermittences de la mort", il pousse son questionnement encore plus loin, plus profondément aussi, en s'attaquant directement à la mort, qu'on ne retrouve pas seulement en tant que "fatalité" et en tant que "problème" mais, fait étonnant, en tant que "personne". "Le lendemain personne ne mourut" tels sont les cinq premiers mots du roman, et les gens ne mourront même pas d'accidents, ce qui ne manquera pas de causer certains désagréments, entre autres lors d'accidents où le sang coulera à flots. Dès le début du roman, la tension est forte, elle augmente de pages en pages: "En quelques minutes, des dizaines de reporters d'investigation étaient dans la rue, questionnant le premier venu, pendant que dans les rédactions en ébullition les téléphones s'agitaient et vibraient d'une même frénésie investigatrice." Des plaisantins commencent à l'appeler "La grève de la mort" ce qui rebute l'auteur du texte.

"Les intermittences de la mort" sont dans la lignée de "L'aveuglement" et de "La lucidité", et ces deux romans, qui étaient rattachés ensemble par un tour de force de Saramago pourraient former une trilogie avec "Les intermittences de la mort", tellement la prémisse se ressemble. Ces romans de Saramago ne font pas vraiment dans le "fantastique" au sens premier du terme parce que l'auteur ne cesse de répéter que les événements relatés sont incongrus, illogiques, etc., ce qui rend le récit doublement inquiétant et plonge ainsi le lecteur dans un entre-deux. Généralement, avec le fantastique nous le sommes dès le départ ou nous y glissons à un moment donné au cours de notre lecture. Avec Saramago, c'est plus compliqué parce qu'on croirait que le fantastique et le réalisme évoluent parallèlement avec de rares interrelations entre eux. De plus, et c'est un point important, Saramago est de loin supérieur comme romancier à tout ce qui s'est fait dans le fantastique avant lui. Autant pour son style, sa force narrative, que pour la construction du récit. Un des buts de ces trois romans de Saramago est de critiquer les gouvernements qu'il a en horreur (comme la plupart d'entre nous), et ainsi, il se moque des ces états néolibéraux qui ne pensent qu'à ses apparatchiks, à ses ministres imbéciles et heureux de l'être, qui eux deviennent rapidement les marionnettes du grand capital. "Les intermittences de la mort" vont un peu plus loin que "La lucidité" en incluant dans sa critique d'autres acteurs sociaux comme les "papes" spirituels. La dernière partie du bouquin est très matérialiste (au sens où Démocrite l'entendait), et où la mort elle-même n'est pas celle que l'on croyait...

Cette idée de Saramago, (et le roman en général aussi), est peut-être l'idée la plus intéressante de l'époque récente en littérature, le développement et les interrogations qui en dérivent sont des plus originaux, universels et importants. Et si le fait de ne plus mourir nous privait de notre liberté ? Comme Lacan le disait, on ne serait peut-être pas capable d'accepter de vivre éternellement et c'est notre mort qui nous fait accepter notre vie. Quant à Schopenhauer il écrivait que sans la mort il n'y aurait pas de philosophie et qu'un être sensé ne doit pas craindre la mort.

En conclusion, comme pour la plupart des romans de Saramago, j'ai adoré celui-ci. Je place cet auteur aux côtés des grands de son époque et même plus haut parce qu'il semble être le seul adoré de tous.

dimanche 20 avril 2014

Histoire du siège de Lisbonne, José Saramago


Ma note: 8,5/10

Voici la quatrième de couverture: Quelle mouche pique Raimundo Silva, correcteur dans une maison d'édition, le jour où il cède à l'irrésistible tentation de changer un oui en non? Le sens du livre qu'il corrigeait, une histoire du Portugal, en est bouleversé. Tout comme sa propre vie: la farce a éveillé son désir d'écrire et il s'attelle à une histoire réinventée du siège de Lisbonne de 1147. Il est soutenu dans sa lubie par sa nouvelle chef de service, dont il tombe éperdument amoureux...

L'incipit du roman en dévoile beaucoup: "Le correcteur dit, Oui, ce signe s'appelle un deleature, nous l'employons quand nous devons supprimer et effacer, le terme s'explique lui-même et s'applique autant à des lettres isolées qu'à des mots entiers", et un peu plus loin : "Considérez donc, monsieur, la vie quotidienne des correcteurs, pensez à la tragédie qu'est devoir lire une fois, deux fois, ou quatre, ou même cinq fois des livres qui, probablement ne mériteraient même pas d'être lus une seule fois". L'ennui est selon moi le concept le plus important de notre postmodernité. Schopenhauer disait que la vie bascule comme un pendule entre la souffrance et l'ennui et comme la médecine est très évoluée dans nos sociétés occidentales (je conçois qu'il y a d'autres sortes de souffrances cependant) l'ennui occupe donc une grande place, ou un grand vide. Le correcteur, comme la plupart de nos actions, a été poussé inconsciemment par une force nerveuse qui veut meubler l'ennui, il a changé l'histoire du Portugal. Là où il n'y a pas de souffrance, il y a l'ennui et ainsi, les désirs commencent à apparaître, qui eux, une fois comblés, seront remplacés par d'autres désirs. Fondamentalement, même s'il y a peu d'exemples dans le roman à ce sujet et que certains d'entre vous diront que je m'écarte du sujet principal, je crois que l'on peut résumer "L'histoire du siège de Lisbonne" avec le concept de l'ennui, même si le sentiment qu'il m'a donné est tout autre. Ce qui est intéressant avec ce roman, c'est le début, ce qui a poussé le correcteur Raimundo Silva à changer le oui en non. À changer un positif en négatif, une affirmation en négation. Saramago place en relation l'histoire avec un grand H avec la vie réelle, mais tout cela, bien entendu, dans un paradigme de littérature. Voici une conversation entre le correcteur et l'historien : " Ainsi donc, monsieur, vous pensez que l'histoire est la vie réelle, Je le pense, Que l'histoire fut vie réelle, ai-je voulu dire, N'en doutez pas, Que deviendrions-nous si le deleature n'existait pas, soupira le correcteur". La suite du récit reposera sur ce questionnement. Sur ces questions en somme : est-ce que la fiction est plus réelle que l'histoire ? Est-ce que l'histoire "officielle" n'est pas qu'une simple invention, trop subjective pour donner un résultat objectif ? Notre passé n'est-il pas davantage littérature que faits historiques ? En bref, et cela n'est pas rien, Saramago poursuit la réflexion sur la littérature entamée par Cervantès et Borges. Une réflexion qui met en doute la réalité elle-même pour nous plonger tête première dans l'imaginaire...

Par moments, le roman emprunte un peu à "1984" de George Orwell, bien qu'il soit de genre différent. Saramago nous rappelle, comme Orwell l'avait fait, que le passé est dominé par le présent, que la "fausseté" est plus forte que la "vérité". Par contre, Saramago amène son récit dans les contrées du postmodernisme (même si je suis de plus en plus réfractaire à utiliser ce mot étant donné qu'il a tellement été utilisé à toutes les sauces et qu'il ne veut plus rien dire). Saramago flirte, comme il l'a fait dans "L'autre comme moi", avec la métafiction. "L'histoire du siège de Lisbonne" est probablement le plus complet de ses romans parce qu'il résume sa grande carrière en empruntant un peu dans chacun de ses autres romans. Il a, en particulier, de fortes accointances avec l'œuvre de Borges, parce que ce dernier aimait jouer avec la littérature, les mots, l'histoire. Dans la nouvelle de Borges "Pierre Ménard, auteur du Quichotte" le personnage principal réécrivait le Don Quichotte de Cervantès, mot pour mot, ce qui donnait un récit où le plagiat devenait chose commune. Aussi, dans "L'histoire du siège de Lisbonne", le style de Saramago est toujours autant remarquable, splendide. En voici une preuve avec un passage sortit de son contexte : "En arrivant en haut il sentit sur son visage la fraîcheur du matin et la vibration de la lueur de l'aube, encore sans couleur, car ne peut avoir de couleur cette pure clarté qui précède le jour et qui fait naître sur la peau un frisson subtil, comme sous l'effet de doigts invisibles, impression tout à fait unique qui conduit à se demander si la création divine tellement discréditée n'est pas finalement, et ce pour la plus grande humiliation des sceptiques et des athées, un fait ironique de l'histoire."

La diversité des thèmes de Saramago, combiné à son style majeur, puissant, font de lui le plus talentueux et le plus grand romancier de son époque. Et j'ai particulièrement aimé ce roman parce qu'il occupe la place centrale de son œuvre. Harold Bloom dit que "L'histoire du siège de Lisbonne" est ce qu'il y a de mieux  pour les non-initiés de Saramago et je suis assez d'accord avec lui. Je vous le recommande donc fortement !

samedi 12 avril 2014

Grenouilles, Mo Yan


Ma note: 8,5/10

Voici la quatrième de couverture: Quelle meilleure source d’inspiration que la vie fascinante de sa tante, célèbre gynécologue sous Mao, pour un auteur comme Chen le Pied ? À partir des années 1950, les vieilles matrones ont fait leur temps dans les campagnes et le régime impose la régulation des naissances. Stérilisations, accouchements, prévention… La tante, bonne femme inimitable et adepte de la médecine moderne, est débordée.

La forme épistolaire ouvre ce roman, avec une lettre de Têtard (son nom de plume, nous savons qu'il porte d'autres noms comme Chen le Pied), qui écrit à un littéraire à propos de sa tante gynécologue, qui pendant 50 ans joua un rôle majeur dans la politique des naissances de la Chine. Il relie, comme son interlocuteur l'avait fait, la vie de sa tante à la littérature elle-même. Mo Yan, à travers ses romans, d'une façon allégorique ou non, fait toujours un vibrant hommage à la littérature et ainsi, on sent qu'elle l'a sauvée de quelque chose, comme nous d'ailleurs. Voici un extrait de la lettre de Têtard qui résume le récit ultérieur : " Dans votre conférence du lendemain, vous l'avez d'ailleurs citée plusieurs fois en exemple afin d'illustrer votre conception de la littérature. Vous avez dit que l'image de cette femme médecin s'était imprimée dans votre cerveau, qu'elle roule à vive allure à bicyclette sur la rivière gelée ou que, sa trousse de secours sur le dos, un parapluie à la main, les jambes du pantalon retroussées, elle prenne de vitesse des légions de grenouilles. Vous avez évoqué aussi d'autres scènes : les manches souillées de sang, ou bien, l'air sombre, la mise en bataille, elle a une cigarette au bec..." Têtard lui parle d'une pièce de théâtre qu'il a l'intention d'écrire sur la vie de sa tante, pièce qu'on retrouvera à la fin du présent roman.

Suivant cette introduction, Têtard poursuit l'écriture de ses lettres, mais d'une façon biographique (sur lui, sa famille, et bien sûr sur sa tante). Il raconte sa propre enfance entourée des jumeaux Wang le Foie et sa sœur Wang la Bile. Ils leur arrivaient à tous de manger du charbon. Mo Yan joue avec le thème de l'identité parce que la plupart des personnages du roman portent une partie du corps comme deuxième nom. La plus drôle : "lèvre inférieure" ! Il raconte que son grand-oncle était le disciple de Norman Bethume, le médecin canadien, vu comme un véritable héros dans son propre pays et en Chine aussi. Il apporta les secrets de la médecine occidentale en Chine et pour les besoins du roman, influença la famille de Têtard. Pour la partie sur sa tante, Têtard abordera son difficile métier et le fait qu'elle a accouché de plusieurs milliers d'enfants (elle dira 10 000 enfants, mais Têtard remet en doute ce chiffre). Têtard évoquera certains accouchements dans le détail. Dans l'ensemble, on assiste à un grand roman familial chinois, mais le style de Mo Yan, l'ambiance qui se dégage, et d'autres éléments que l'on retrouve dans tous les romans de cet écrivain, ne parviendront pas à convaincre davantage ceux qui ne l'aiment pas. Ce n'est pas un roman différent du reste de son œuvre.

Cependant, pour ma part, j'ai adoré encore une fois. Mo Yan revient avec un roman d'un style d'écriture exceptionnel, où la forme originale, éclatée, parvient quand même à nous faire découvrir la culture chinoise et surtout, ses traditions. Il use d'un vocabulaire inaccessible pour les écrivains occidentaux. Par contre, on n'est pas trop dépaysé par Mo Yan, parce qu'il possède une bonne connaissance de la littérature occidentale. Il parle de Jean-Paul Sartre dès les premières pages, et ensuite, les références à Don Quichotte sont nombreuses et l'ironie qui se dégage des romans de Mo Yan se rapproche de celui de Cervantès. Malgré ses opinions assez conservatrices (pour la politique chinoise), je crois qu'il faut être un grand révolutionnaire pour en arriver à pénétrer si profondément dans l'âme humaine comme il le fait. Sa littérature universelle, qui a pour origine des thèmes régionaux, le place aux côtés des plus grands.

Têtard s'efface parfois du récit, laissant le grand rôle à sa tante, lui est très attaché, jure sur sa tête, etc. L'histoire racontée par Têtard semble sortit d'un rêve tellement elle est déjantée, explosive, merveilleuse. Têtard est un être bon, qui se transforme au fil du récit, qui veut s'améliorer et par son style d'écriture, (c'est un des tours de force de Mo Yan), on voit son grand humanisme encore plus que par ses actions. Il est un homme à la recherche de la vérité, si elle existe. Et pour voir l'opinion de Mo Yan sur son pays, la critique qu'il en fait, il faut être attentif aux détails. Pour terminer, "Grenouilles" est sans doute un des meilleurs que j'ai lus de Mo Yan, avec "Le supplice du santal". L'œuvre de Mo Yan, profondément humaine, suit une certaine logique en parcourant l'histoire de la Chine, en racontant le particulier (l'histoire régionale) pour expliquer le général (l'histoire du pays).

jeudi 3 avril 2014

La métamorphose, Franz Kafka


Ma note: 8,5/10

Voici la quatrième de couverture : «Lorsque Gregor Samsa s’éveilla un matin, au sortir de rêves agités, il se trouva dans son lit métamorphosé en un monstrueux insecte. Il reposait sur son dos qui était dur comme une cuirasse, et, en soulevant un peu la tête, il apercevait son ventre bombé, brun, divisé par des arceaux rigides, au sommet duquel la couverture du lit, sur le point de dégringoler tout à fait, ne se maintenait que d’extrême justesse. D’impuissance, ses nombreuses pattes, d’une minceur pitoyable par rapport au volume du reste, papillonnèrent devant ses yeux. « Qu’est-il advenu de moi ? », pensa-t-il. Ce n’était pas un rêve. Sa chambre, une vraie chambre humaine quoiqu’un peu trop petite, était là, paisible entre les quatre murs familiers…» Franz Kafka

Après s'être réveillé en insecte, (la quatrième de couverture représente les toutes premières lignes de cette nouvelle), et après que Gregor Samsa, voyageur de commerce, en ait pris conscience, il eut le réflexe compréhensible de vouloir se recoucher pour oublier cette malencontreuse situation, pour que le tout redevienne normal. C'est une des forces de Kafka, de faire évoluer ses personnages dans un univers aliénant, difficile, mais où ceux-ci adoptent parfois des comportements normaux, crédibles, que le commun des mortels auraient fait ou pensé faire. Gregor ne parvint pas à se recoucher. Il tente ensuite de se donner bonne conscience, Kierkegaard nous a démontré que les humains sont habitués à le faire, il cherche une explication raisonnable à tout cela. De plus, son nouveau physique "d'insecte" l'empêche de se déplacer convenablement. Gregor pense aussi à son emploi, et ce terrain est particulièrement fertile pour le relier à Kafka lui-même, parce que ce dernier était bureaucrate, il faisait son travail avec minutie comme Gregor, mais tout ce qui comptait dans sa vie était la littérature. Et comme on le sait, un emploi alimentaire, quotidien, est aliénant et surtout, il est castrant pour la création littéraire. Par contre, pour le cas de Kafka, il y puisera ses meilleures idées, tout en combattant par une force intérieure les besoins extérieurs d'un travail. Quant à Gregor, il avait un train à prendre ce matin-là de "l'insecte", il repense à son désir de démission, à sa relation avec ses parents. Même la voix de Gregor se transforme. Confiné à sa chambre, sa mère vient frapper à sa porte pour voir s'il ne se passe pas quelque chose. Gregor est coincé, il est devenu un insecte volant ! Ce n'est pas dans les habitudes de Gregor (et de Kafka) de rater un train. Le travail de Gregor est irréprochable. Alors, sa mère dit au gérant que Gregor ne se sent pas bien. Ensuite, une fois sorti de la chambre, les choses deviennent encore plus étranges, dérangeantes, brumeuses. Ses proches essaient de le repousser comme un insecte, ce qui semble logique, mais la capacité d'essayer de comprendre de ses proches est presque inexistante, comme si rien ne s'était passé, et de plus, ils n'appellent pas les autorités policières. C'est un message fort que nous envoie Kafka : cette incapacité à nous voir dans l'autre, à prendre sa place, à réfléchir à la condition de l'autre. Gregor était le pourvoyeur de la famille et ainsi, cela se complique pour la suite des choses...

Cette novella a joui d'une influence considérable sur la littérature du 20e siècle. "Le sein" de Philip Roth est directement influencé par ce texte. Roth affirme que Kafka écrivait des récits que personne avant lui n'avait écrits. L'originalité à son paroxysme, une denrée rare en littérature. On peut dire que c'est la nouvelle la plus marquante du 20e siècle, et c'est une nouvelle fondamentale sur la relation conflictuelle entre Franz Kafka et son père. C'est aussi une allégorie de l'homme qui a perdu ses repères dans une société où l'absurde règne en roi et maître. En plus, c'est une allégorie sur la différence, sur l'obsolescence, sur la famille, sur la vision qu'a la société vis-à-vis des plus faibles, sur l'incompréhension. Bien que très différente du "Château" et du "Procès", cette nouvelle suit une certaine logique avec ces deux romans, notamment parce que l'on est toujours à la frontière du rêve (dans ce cas-ci avec l'aide du fantastique), que le personnage principal se réveille tout juste lorsque débute le récit, et qu'il lui arrive quelque chose d'extraordinaire même s'il demeure humain malgré tout, malgré l'inhumanité de la situation.

C'est une histoire magnifique, entre autres si on se réfère au critique Harold Bloom, parce que pour lui l'étrangeté en littérature est l'élément le plus important. Et cette étrangeté peut être expliquée, notamment, par l'originalité d'un texte. Plus un texte nous fait vivre des émotions et des sentiments jamais vécus ailleurs, non plus dans la réalité, et si cela est combiné à une splendeur esthétique et une puissance d'évocation, plus le texte est de qualité. Et ainsi, avec cette base théorique, celle de "l'étrangeté", nous pouvons dire que "La métamorphose" est l'exemple parfait, et rare, de la réussite littéraire.