"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

vendredi 21 mars 2014

La dame blanche, Christian Bobin


Ma note: 8/10

Voici la quatrième de couverture : «Derrière la porte fermée à clé de sa chambre, Emily écrit des textes dont la grâce saccadée n'a d'égale que celle des proses cristallines de Rimbaud. Comme une couturière céleste, elle regroupe ses poèmes par paquets de vingt, puis elle les coud et les rassemble en cahiers qu'elle enterre dans un tiroir. "Disparaître est un mieux." À la même époque où elle revêt sa robe blanche, Rimbaud, avec la négligence furieuse de la jeunesse, abandonne son livre féerique dans la cave d'un imprimeur et fuit vers l'Orient hébété. Sous le soleil clouté d'Arabie et dans la chambre interdite d'Amherst, les deux ascétiques amants de la beauté travaillent à se faire oublier.» Christian Bobin.

Emily Dickinson est, avec Walt Whitman, le plus grand poète américain de l'histoire. Elle se démarque de la poésie de son époque en utilisant le moins de mots possible, en épurant à l'extrême ses vers et ainsi, en disant beaucoup en peu de mots. Cela est son génie. Et le thème central de son œuvre (œuvre que j'ai déjà lue au complet, environ 1800 poèmes), et de sa vie, est la solitude. À l'âge d'environ 30 ans (environ, parce qu'on en connaît très peu sur sa vie), elle commença à vivre reclus dans sa chambre jusqu'à sa mort, et composa dans l'anonymat ce qui allait marquer l'histoire de la poésie mondiale. Elle ne fut jamais publiée de son vivant, à part quelques petits poèmes, et elle ne força pas la note. Elle ne voulait pas vraiment publier, parce que rester "personne" l'importait davantage.

Et comme point de départ, Christian Bobin fixe la mort d'Emily, avec sa plume poétique qui sert de pilier : "Emily vient de tourner brutalement son visage vers l'invisible soleil qui, depuis deux ans, consume son âme comme un papier d'Arménie. La mort remplit d'un coup toute la chambre." Elle meurt à 55 ans. Cette biographie romancée de Bobin n'aurait pu avoir d'autres formes étant donné le très peu de renseignements que l'on connaît sur elle. L'œuvre de Dickinson devient donc centrale, non seulement en tant que telle, mais aussi pour connaître son être et son immense sensibilité. Bobin poursuit en précisant que Susan, belle sœur d'Emily, personnage très important dans sa vie, ne pourra assister à l'enterrement parce que le frère de Dickinson a plutôt décidé d'amener sa maîtresse. Le blanc sert de symbole au roman, le blanc de la pureté d'Emily, et celle-ci s'habillait, et ceci est reconnu, que de blanc. Ce blanc est partout : "On la dépose précautionneusement dans un cercueil blanc" ; "Vinnie, sœur d'Emily, met entre les mains croisées de la morte deux héliotropes à fleurs blanches odorantes(...)". Le poème "No Coward Soul Is Mine" d'Emily Brontë sera lu à ses funérailles (à la demande de Dickinson). Elle sera enterrée dans la cour, là où elle vit recluse la majeure partie de sa vie. Pour avoir lu beaucoup de livres sur Dickinson, Christian Bobin reste fidèle à sa vie, malgré la prose poétique qui le sert bien, et le romantisme qui se dégage du récit. Bobin utilise tout au long du roman une sorte d'aphorisme, de courts paragraphes plus ou moins indépendants les uns des autres, mais toujours d'une beauté renversante. Et cette beauté, d'une façon allégorique, devient un hommage à la plus grande poétesse de tous les temps. La suite du bouquin aborde, entre autres, l'enfance d'Emily (alors qu'elle a deux ans), la relation ambiguë qu'elle a avec sa mère, la puissance de son père. Voici le passage du roman qui résume tout: "(...) soit on adore le monde (l'argent, la gloire, le bruit), soit on adore la vie (la pensée errante, la sauvagerie des âmes, la bravoure des rouges-gorges)." Heureusement, Emily Dickinson, contrairement au commun des mortels, a choisi la deuxième option.

J'ai déjà lu quelque part que l'on avait questionné Emily Dickinson sur ses raisons d'écrire, le pourquoi de toute cette entreprise connue seulement par les membres de sa famille. Elle avait répondu qu'elle écrivait pour la même raison que les oiseaux chantent. Je crois qu'elle voulait dire que c'était pour se rendre la vie supportable, et pour la beauté en tant que telle. Elle avait ÇA en elle, l'écriture. Aussi, ce livre de Christian Bobin démontre bien la réponse de Dickinson.

Les écrivains français de notre époque sont, pour la grande majorité, dépourvus de talent et écrivent sur des thèmes régionaux qui ne touchent pas l'universel que la littérature devrait apporter. Mais Christian Bobin n'est pas de ceux-là. Je le range parmi mes préférés, aux côtés de Le Clézio, Carrère et Houellebecq. Paul Auster a beaucoup écrit allégoriquement sur la vie d'Emily Dickinson, en plaçant presque chacun de ses romans sur le thème de la chambre, de la solitude, etc. Ici, Christian Bobin nous offre plutôt ses impressions poétiques sur la vie réelle de la poétesse et le livre (de 120 pages) dans l'ensemble, est parfaitement réussi et m'a fortement convaincu.

mercredi 12 mars 2014

La défense Loujine, Nabokov


Ma note: 8,5/10

Voici la quatrième de couverture: «De tous mes livres russes, La défense Loujine est celui qui contient et dégage la plus grande "chaleur" - ce qui peut paraître curieux, sachant à quel suprême degré d'abstraction les échecs sont supposés se situer. En fait, Loujine a paru sympathique même aux gens qui ne comprennent rien aux échecs et/ou détestent tous mes autres livres. Il est fruste, sale, laid - mais comme ma jeune fille de bonne famille (charmante demoiselle elle-même) le remarque si vite, il y a quelque chose en lui qui transcende aussi bien la rudesse de sa peau grise que la stérilité de son génie abscons.» Vladimir Nabokov.

"Il était plus fort en arithmétique." Dès les premières pages, on sent que le destin de Loujine est tracé d'avance par des parents inquiets de son futur. Son père s'appelle lui aussi Loujine, et compte donner à son fils le nom de Loujine, ce nom de famille qui semble lourd à porter, du moins c'est l'impression que le roman nous laisse au départ. Et Loujine fils accepte mal ce nom, ou plutôt cette "désignation". Il adopte un comportement bizarre comme ses parents l'avaient prévus, notamment parce que ceux-ci décident de l'appeler par son nom de famille. Loujine (comme Nabokov d'ailleurs) grandit dans un univers aristocrate. Loujine père est écrivain. Loujine fils est quelqu'un de spécial selon Loujine père, bien que le maître d'étude ne semble pas s'en apercevoir. Il est à l'écart des autres jeunes de son âge (il le sera toute sa vie) et se fait même intimider. En fait, on le sent toujours à l'écart de tout. Se découvrant une passion pour la symétrie, la forme des choses, Loujine découvrit un peu plus tard les échecs et cela changera le cours de sa vie (et du roman). Le livre bascule dans le bildungsroman mais avec la particularité que l'apprentissage du héros se fera à travers le prisme du jeu d'échecs. Nabokov fait de ce jeu cette description : "C'est un jeu des dieux. Il y a là des possibilités infinies". On assiste à la formation du génie des échecs, lequel était extraordinaire à ce jeu avant même de connaître les règles, tellement il était habité par lui. La passion de Loujine augmente de plus en plus : " Eh bien, se dit Loujine père, en s'essuyant le bout des doigts avec son mouchoir, c'était à prévoir. Ce n'est pas pour s'amuser qu'il joue aux échecs : il célèbre un culte."

"La défense Loujine" est parmi ses premiers romans, ceux écrits en russe, alors que Nabokov écrira en anglais dans la deuxième moitié de sa carrière. C'est un roman centré sur les descriptions, où les dialogues - qui eux sont intégrés au texte - sont d'une brièveté certaine. Malgré une intrigue quand même assez forte, un suspense bien mené, les descriptions finissent toujours par triompher. Voici un exemple où le mariage entre les descriptions-l'action se fait bien et où Nabokov est très habile contrairement à la plupart des écrivains : "Voici les toits des isbas, tapissés d'une mousse épaisse d'un vert vif, voici le vieux poteau familier, avec son inscription à demi effacée (nom du village, nombre des habitants), voici la grue du puits, un seau, la boue noire, une paysanne aux jambes blanches. Au-delà du village, les chevaux gravirent la côte au pas, et derrière, plus bas, surgit la seconde voiture où se trouvaient, pressées l'une contre l'autre, la gouvernante française et l'intendante, qui se détestaient cordialement. Le cocher claqua des lèvres et les chevaux reprirent leur trot. Au-dessus d'un champ moissonné, dans le ciel incolore, une corneille passait lentement." On assiste réellement au développement d'un nouveau Flaubert du 20e siècle. Les descriptions sont élégantes mais toutes en retenues, et comme Flaubert il rend les détails importants, le rythme coule comme un fleuve normal, Nabokov n'en fait pas trop mais en même temps il parvient à créer un style où la finesse côtoie la dureté, où l'action est fortement appuyée par des descriptions classiques, d'un grand lyrisme digne des meilleurs écrivains du 19e siècle.

En conclusion, Nabokov poursuit dignement la tradition de l'excellence des romans russes, de l'âme russe, et ainsi, en plus de Flaubert, il devient le parfait héritier de Pouchkine, Gogol, Dostoïevski et Tolstoï. Lorsque je lis pour la première fois un auteur d'une si grande maîtrise, j'ai tendance à ne m'intéresser qu'au style en délaissant l'histoire qui devient secondaire à mes yeux. Je devrai donc relire ce roman très bientôt qui, à vue de nez, est un chef-d'oeuvre. J'ai adoré ce roman, le deuxième qui traite des échecs que j'ai lu après "Le joueur d'échecs" de Zweig qui lui, traitait davantage d'une histoire simple, sans rentrer dans les détails de la vie des protagonistes comme le fait Nabokov. Je ne connais rien à ce jeu, et Nabokov a raison d'écrire, en préface (et en quatrième de couverture) que l'amour de ce jeu n'est en rien un prérequis pour apprécier pleinement ce livre. Parce que tout ce qui compte, c'est la prose !

mardi 4 mars 2014

Michael Kohlhaas, Heinrich von Kleist


Ma note: 8/10

Voici la quatrième de couverture: En 1808, sous le choc de l’équipée napoléonienne qui, en traversant l’Europe, défait le Saint Empire romain germanique, Kleist (1777-1811), jeune dramaturge allemand, publie l’un de ses plus beaux romans courts. Michael Kohlhaas est l’histoire d’un honnête homme, maquignon victime d’un préjudice que lui a fait subir un hobereau. Ne parvenant pas à faire reconnaître le bien-fondé de sa plainte par les recours judiciaires habituels, il décide de se faire justice tout seul… Kohlhaas sera condamné à mort sans aucune circonstance atténuante. Roman politique qui se déroule à l’époque de la Réforme, il met à nu l’implacable engrenage qui va broyer l’existence de Kohlhaas. C’était l’un des livres préférés de Franz Kafka.

Ce très court roman qu'est "Michael Kohlhaas" se déroule au 16e siècle et l'on apprend dès le début qu'il est un marchand de chevaux, "un des hommes les plus intègres et en même temps l'un des plus redoutables de son époque. Jusqu'à sa trentième année, cet homme extraordinaire aurait pu passer pour le modèle du bon citoyen." Mais c'est surtout le passage suivant qui annonce la suite de l'action, l'histoire de cet homme vertueux, pris dans les tourments d'un "événement" marquant, un de ceux où l'on se révèle et qui fait prendre un tournant à notre vie: "En un mot, le monde aurait béni sa mémoire sans les circonstances qui l'amenèrent à pousser à l'excès une seule vertu, le sentiment de la justice, et en firent un brigand et un meurtrier." Et ces circonstances sont: l'injustice commise par un concierge à l'endroit de Kohlhaas en lien avec ses chevaux qui ont été maltraités, usées, et cela par ce concierge. Il fut victime de brigandage. Ensuite, Kholhaas obtient la caution morale de sa femme pour appeler à la justice publique, n'y parvint pas, décide de se faire justice lui-même. Ayant des amis bien placés, Kohlhaas pensait naïvement qu'il irait devant les tribunaux et obtiendrait justice. Avant de faire sa propre justice, sa femme décède. Michael Kohlhaas ira se battre, pas juste pour lui-même, et préparera une révolution...

Le style d'écriture est dépouillé, il va droit au but, il est très moderne pour un classique, mais il pige aussi un peu dans le grand lyrisme de son époque. Von Kleist est un digne représentant du romantisme et l'on ne voit pas l'âge de ce texte malgré quelques mots qu'on n'utilise plus. La prose est fluide, le verbe puissant. Le roman offre de bonnes pistes de réflexion sur la justice, sur les bienfaits ou les malheurs de se faire justice soi-même. Habituellement, cette justice est prônée par les libertariens (la droite) mais ici, on est plutôt dans la révolution libertaire de gauche. La troisième voie, celle la plus commune, est un système de justice appliqué pour et par l'État, et c'est ce combat que mènera notre héros. Nous apprendrons en postface que cette novella de von Kleist est tirée d'une histoire vraie. Le personnage est extrémiste dans la vertu, et cela le fera balancer dans l'autre extrême, celui de criminel tout en ayant une noble cause comme moteur principal. Le roman prouve d'une certaine façon qu'on ne peut pas toujours se sortir d'une situation extrême et ainsi, que l'extérieur est plus fort que l'intérieur. Certains psychologues, sociologues et surtout philosophes affirment que notre vie dépend d'un ou quelques "événements" et que notre conscience, notre entourage, se transforme par cet "événement". Il peut être de nature personnelle ou sociale et "Michael Kohlhaas" combinera un peu des deux. En fait, von Kleist devient par la force des choses un précurseur de cette théorie.

Von Kleist est le moins connu des classiques. La plupart des écrivains cessent d'être publiés tôt après leur mort, et même, dans certains cas, de leur vivant. C'est très rare qu'un auteur parvienne à traverser les siècles, comme Heinrich von Kleist, et c'est pour cette raison que ceux qu'on désigne sous le nom de "classiques" sont des noms qui reviennent continuellement étant donné leur petit nombre : je pense à Cervantès, Goethe, Hugo, Zola, Balzac, Dostoïevski, Tolstoï, Gogol, Pouchkine, Flaubert, Stendhal, Melville, James et quelques autres (pour ceux qui ont abordé la prose). Les classiques ne se contentaient généralement pas du seul roman, comme forme, et la plupart écrivaient aussi de la poésie et du théâtre. Même Dostoïevski, un des seuls reconnus uniquement pour ses romans, avait écrit des ébauches de théâtre. Et pour von Kleist, il est surtout reconnu pour son théâtre. Par contre, il ne rencontra pas le succès de son vivant et se suicida tôt dans sa vie.

Pour terminer, je dois dire que j'ai aimé la tension qui augmente à chaque page, la révolte qui gronde, l'héroïsme qui éclate. On assiste au début du romantisme révolutionnaire. Aussi, je ne suis pas surpris que Kafka ait adoré ce roman parce qu'on voit les fils de la bureaucratie, des tribunaux qui contrôlent le système et qui aliènent l'individu et le force à agir (Kohlhaas) ou à perdre l'esprit et lâcher prise (K.).