"La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." -Marcel Proust


"Je ne suis rien d'autre que littérature, je ne peux et ne veux pas être autre chose." -Franz Kafka


"J'ai dit à la vie pratique un irrévocable adieu." -Gustave Flaubert

samedi 24 août 2013

Michael K, sa vie, son temps, J.M. Coetzee


Ma note: 8/10

Voici la présentation de l'éditeur: Michael K, dont la couleur de peau n'est jamais mentionnée, homme frustre et solitaire, quitte Le Cap accompagné de sa mère et se lance sur les routes. Contrôles, interdictions, combats ne l'empêcheront pas d'accomplir son périple, remontant toujours plus loin au nord, en quête d'une ferme-refuge originelle où il espère vivre paisiblement. Il parvient seul en ce lieu reculé, sa mère n'ayant pas supporté le voyage. A partir de quelques graines retrouvées par hasard, il cultive son champ et crée son petit paradis. Mais la guerre ne s'arrête pas, elle, et bien vite le rattrape. Pourtant, malgré les emprisonnements, la cruauté et le dénuement, Michael K ne se pliera pas aux lois des hommes... Avec ce roman, J. M. Coetzee nous donne à lire une superbe parabole, à la fois sombre et éblouissante, sur la dignité humaine.

Ce résumé laisse présager un roman dans la même veine que "Moon Palace" de Paul Auster alors que ce n'est pas tout à fait ce qu'on retrouve. L'action est davantage explicite, soutenue, alors que dans les romans d'Auster, on a une intimité comme je m'y attendais après la lecture de cette quatrième de couverture. Dans le présent roman, on retrouve le même genre de manichéisme que dans les autres romans de Coetzee, notamment "En attendant les barbares" et "Disgrâce" où ce manichéisme se traduit par le "seul contre tous" que j'ai décrit lors d'une précédente chronique. Le personnage principal, souvent bon, semble totalement incompris. Dans un premier temps, il se referme sur lui-même pour ensuite jouir d'une seconde naissance spirituelle, une sagesse renouvelée, une humanité postapocalyptique à l'épreuve des plus grands fardeaux que peut lui apporter le commerce du monde. Avec Michael K, c'est un peu ce que l'on voit, avec le style d'écriture propre à Coetzee, un prix Nobel de littérature.

La première partie du roman est écrite avec le narrateur omniscient, mais dans une courte deuxième partie, la narration est faite à la première personne par un personnage secondaire qui côtoie Michael K. Quant à la troisième partie, elle reprend la narration à la troisième personne qu'elle avait délaissée dans la seconde partie. La forme du roman sort donc un peu des sentiers battus. Pour le contenu maintenant, on doit dire que l'histoire commence directement à la naissance de Michael K, lorsque la sage-femme découvre un handicap qui le suivra tout au long de sa vie, son bec-de-lièvre. Sa mère, personnage important du récit, s'appelle Anna K. (comme dans Anna Karénine de Tolstoï?). Et parlons maintenant du nom Michael K. Y a-t-il un lien à faire avec Kafka et son Joseph K ? Nous ne le saurons jamais même si l'on peut le croire. Parce que l'analogie à faire avec "Le procès" de Kafka est par moments évident. L'absurdité, surtout celle de la vie de Michael K, parcourt tout le roman. Cette existence qui se transformera en une quête incessante pour l'épicurisme (même si K. ne s'en doute pas étant donné son retard mental), celui d'Épicure, le vrai, où le bonheur ne signifie pas le plaisir à tout prix peu importe la douleur, mais bien "l'absence de douleur" qui conduit à l'ataraxie, le but ultime d'Épicure qui sera repris plus tard par Schopenhauer, un autre philosophe mal lu par nos contemporains. Coetzee nous ramène donc sur le vrai terrain de l'épicurisme et non sur celui de l'hédonisme postmoderne qui sert fallacieusement de référence pour décrire l'épicurisme. Mais cette quête de l'absolue par le personnage principal ne se fera pas sans heurts. Éduqué à l'écart, pour cause de malformation (le roman se rapproche sur ce point d'un classique de la littérature, "L'homme qui rit" de Victor Hugo), ridiculisé donc, élevé dans la honte, Michael K sera envoyé, durant sa jeunesse, avec d'autres enfants ayant un handicap. Cette jeunesse aura une incidence certaine sur la vie de K. Son désir de migrer vers la campagne, son désir d'être seul avec son jardin. D'accomplir ce que sa mère ne pourra pas faire parce qu'elle mourra en chemin. Finalement, K. affrontera l'enfer pour arriver au paradis.

En conclusion, comme pour ses autres romans, l'action évolue vite, étant donné que le bouquin n'est pas très long. En quelques pages, on peut sauter plusieurs années de la vie de Michael K. Et pour compléter mon introduction, il est important de savoir que Coetzee est peut-être à mille lieues de la splendeur esthétique de Paul Auster mais qu'il le regagne en efficacité, en réalisme et en humanité. Bien que j'aie préféré "En attendant les barbares", le roman est quand même excellent.

samedi 17 août 2013

L'obscurité du dehors, Cormac McCarthy


Ma note: 8/10

Voici la quatrième de couverture: Frère et sœur, Culla et Rinthy Holme vivent dans une cahute délabrée au cœur des Appalaches. De leur relation incestueuse naît un enfant, vite abandonné par son père dans la forêt. Rinthy, ivre de chagrin, part sur les routes à la recherche de son bébé… Une fable terrifiante sur le bien et le mal qui met en scène, avec une incroyable virtuosité, la misère du vieux sud américain.

Ce roman de Cormac McCarthy, son deuxième, rejoint tous les thèmes chers à cet auteur (et c'est ce qui est intéressant en revenant aux sources d'un auteur, à ses débuts, parce qu'on découvre que tout ce qu'il a dit par la suite était déjà en gestation plus tôt). D'ailleurs, cet écrivain écrit souvent sur les mêmes thèmes. Le plus récurrent : la mort. Mais il y a aussi la contrée sauvage, les grands paysages, le mal à l'état brut, la solitude ou du moins le petit groupe de deux ou trois, le décor d'apocalypse, la quête extérieure ou intérieure perdue d'avance, la religion en général et le christianisme en particulier. Quant à elle, la langue, et les dialogues, prennent toujours la même forme : peu de ponctuation, une prose minimaliste combinée avec une forte inspiration de Faulkner, un vocabulaire très recherché et on sent toujours cette saleté qui se dégage du sud américain. La vie à l'état sauvage est merveilleusement décrite par McCarthy. Et ainsi, "L'obscurité du dehors" est un peu le roman qui rejoint tous les thèmes de McCarthy et en plus, il se rapproche d'"Un enfant de Dieu", un roman à part dans l'oeuvre de McCarthy, en abordant la maladie mentale. Ici, c'est Culla le malade alors qu'"Un enfant de Dieu" nous présentait un tueur en série. Donc, dans le présent roman, on assiste au "tout" McCarthy avec un roman qui déterminera la production littéraire ultérieure de ce géant américain (j'ai tout lu de Cormac McCarthy).

Le roman commence de la même façon que "Suttree", avec un prologue où la prose poétique de l'auteur montre une obscurité peu commune. Dans sa trilogie des confins, les personnages principaux partaient à la poursuite du sud. Ici, c'est plus humain, plus intime. La soeur de Culla part à la recherche de son enfant. Après le prologue, le roman commence par la visite d'un colporteur, un vendeur, où vivent les Holme, et qui essaie de leur vendre des biens essentiels, ce qui nous permet de constater l'ampleur de la pauvreté de Culla et Rinthy (il y aurait une analyse marxiste à faire concernant cette pauvreté extrême que l'on retrouve dans les romans de McCarthy). Leur analphabétisme, leur misère nous sont montrés par le passage de ce colporteur qui hantera par la suite un récit basé essentiellement sur le frère et la soeur. Par contre, le roman ne tombe pas dans le misérabilisme non plus. Il est d'une froideur extrême. L'angoisse de l'accouchement se fait sentir (il doit être fait en secret) et conséquemment, nous tombons au coeur du roman, l'enfant incestueux à naître. Culla le déclare mort à sa soeur, mais celle-ci n'en croit rien et part à sa recherche, ce qui séparera les deux personnages principaux jusqu'à la fin du roman. Entretemps, le colporteur du début prend l'enfant dans les bois, et la mère, la soeur, le poursuit et le mystère pour le lecteur s'épaissit parce que nous ne savons pas vraiment comment la mère a fait pour savoir que le colporteur avait son enfant. Et pendant ce temps, le roman évolue en parallèle, entre le frère et la soeur, Culla cherche du boulot, le roman devient de plus en plus inquiétant, les sombres histoires autour de Culla s'accumulent, l'obscurité devient de plus en plus écrasante.

Cormac McCarthy a déjà dit que la mort était le seul thème sur lequel il était capable d'écrire. Avec "L'obscurité du dehors" cette mort est davantage reflétée par une noirceur dans l'écriture, dans l'ambiance en général. C'est un excellent roman. Par contre, le problème que j'ai rencontré revient à ce que je disais plus tôt, soit que les mêmes thèmes reviennent d'un roman à l'autre et cela devient ennuyeux. De plus, son style difficile d'accès qui lui aussi est répétitif ne fait qu'amplifier les choses. Selon moi, on pourrait se contenter de lire "Suttree", un chef-d'oeuvre absolu, et l'on pourrait ensuite passer outre Cormac McCarthy. Ici, on sent une certaine réticence de l'auteur à se lancer dans le grand lyrisme comme dans "Suttree", et il semble être un peu moins habile qu'avec ses romans subséquents. Bref, voici une bonne lecture qui n'arrive cependant pas à nous épater autant qu'à l'habitude.

vendredi 9 août 2013

En attendant les barbares, J.M. Coetzee



Ma note: 8,5/10

Voici la présentation de l'éditeur: Dans un désert sans nom et un temps incertain, un Magistrat gère un fort qui marque la frontière de l'Empire. Le pouvoir central s'inquiète d'une invasion barbare et dépêche sur les lieux le colonel Joll, un tortionnaire de la pire espèce. Parmi les hommes et les femmes ramenés au fort et torturés, une jeune fille blessée attire l'attention du Magistrat qui finit par partir avec elle. Mais, rejeté par le peuple nomade dont elle est originaire, le Magistrat s'en retourne auprès des siens. Accusé de trahison, il va à son tour passer par les mains du bourreau... J.M. Coetzee, jouant ici sur la peur de l'autre et de l'inconnu qui mène parfois à la plus grande des cruautés, questionne les notions de liberté et de pouvoir au sein d'un Etat imaginaire qui n'est pas sans rappeler l'Afrique du Sud de l'apartheid.

"En attendant les barbares" est le troisième roman de Coetzee, de qui j'avais lu "L'homme ralenti", un roman plutôt moyen, et "Disgrâce" pour lequel j'avais été déçu étant donné les critiques toutes plus élogieuses les unes que les autres qu'il avait reçues. Par contre, j'ai adoré le présent roman. Ici, c'est l'angoisse de la terreur qui prend le dessus sur tout le reste. Il commence avec un décor de contrée sauvage qui m'a rappelé quelque peu les romans de Cormac McCarthy, notamment "De si jolis chevaux". Le récit est écrit au "je", ce qui amplifie l'angoisse intérieure dans un univers qui était déjà terrifiant de l'extérieur. Et cela, même si le type de narration est particulier en ce sens que le narrateur reste le plus neutre possible - si tant que cela est possible - et c'est donc avec une certaine objectivité que le récit se rend jusqu'à nous. Après avoir placé son décor, Coetzee nous raconte les péripéties du magistrat qui rencontre des malades, éclopés par ceux qui hantent la cité. Le narrateur est ce magistrat, responsable, bon, au service de l'Empire. Dans ce roman, le contraste manichéen est puissant. D'une part, il y a le magistrat qui est seul contre tous mais aussi, nous avons l'Empire qui affronte les barbares de crainte d'une invasion. La peur des barbares s'amplifie dans la région et elle parcourt tout le bouquin. D'où le concept que j'ai utilisé plus tôt : l'angoisse de la terreur. L'angoisse qui en résultera fort probablement à la guerre entre l'Empire et ces barbares.

Le personnage principal peut être vu comme une allégorie du Christ. Cependant, il vient un temps au cours de notre lecture où l'on se demande s'il est si bon que cela ou s'il se donne tout simplement le beau rôle. Il sort une jeune fille de la mendicité (elle est une barbare) pour la faire travailler dans les cuisines. Ensuite ce sont les racontars de la ville qui se feront de plus en plus persistants. Il va le payer cher. La suite est consacrée à la terreur, encore une fois, mais cette fois-ci ce sera celle de l'Empire, ce qui constitue un revirement du manichéisme. Finalement, il en reste, comme au départ, que le magistrat est seul contre tous, ce qui peut aussi servir d'allégorie de la vie en tant que telle.

L'écriture est simple, sans fioritures, sans artifices, d'une efficacité rare. Les romans de Coetzee sont courts, ce qui démontre, entre autres, qu'il veut s'en tenir à l'essentiel. Dans "Disgrâce" il n'y avait aucune chaleur au récit alors qu'il aurait dû en avoir. Mais avec "En attendant les barbares", cette absence rend l'histoire davantage crédible, le contexte se retrouvant parfaitement rendu. La tension est tellement forte, de même que l'horreur, et tout cela est merveilleusement accompagné d'une prose qui est proche de la poésie. Il n'y a pas de temporalité et nous ne savons pas sur quel territoire le récit est ancré, même si l'on peut deviner. En conclusion, je dois dire que c'est une lecture très passionnante où le grand talent de cet auteur éclate au grand jour.