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vendredi 31 mai 2013

Bruit de fond, Don Delillo



Ma note: 8,5/10

Voici la présentation de l'éditeur : Dans une ville américaine, Jack vit avec Babette, sa femme et la ribambelle d’enfants issus de leurs mariages respectifs. Il enseigne dans une petite université un sujet un peu particulier : Hitler. Sa vie ressemble pourtant à tant d’autres dans l’Amérique profonde, rythmée par le bruit de fond des automobiles, des machines à laver, des slogans publicitaires et des cris d’enfants qui jouent. La routine se trouve bouleversée lorsqu’un gaz toxique s’échappe d’un train accidenté, menaçant toute la population. Au fil des quelques semaines pendant lesquelles personne ne sait qui a été contaminé, Jack développe une angoisse de la mort qui s’immisce dans sa vie de couple jusqu’à devenir un nouveau bruit de fond… Par-delà l’analyse implacable et pleine d’humour des clichés, des obsessions et des phobies qui hantent la classe moyenne américaine, Don DeLillo pose la question essentielle —et à l’époque de la parution du roman, visionnaire- de la médiatisation à outrance.

DeLillo est peut-être l'auteur le plus réputé qu'il me restait à lire. Avec ce que j'avais entendu, j'imaginais un croisement entre Paul Auster et Philip Roth. Conséquemment, un écrivain postmoderniste comme Auster doublé d'un critique de la société américaine comme Roth.

Je dirais que pour "Bruit de fond" on est certainement dans la critique de la vie états-unienne mais aussi, le postmodernisme est présent avec comme toile de fond des médias omniprésents et des simulacres en lieu et place des humains. Et le titre de l'ouvrage est notamment tiré de ces bruits de fond propres aux médias. On le sait, ils produisent un bruit de fond au sens littéral et de plus, DeLillo explore le bruit de fond métaphorique. Quant à la critique sociale, elle est proche de celle de Bret Easton Ellis, à la différence que Don DeLillo sait écrire (bon je vais avoir encore une fois les fans d'Easton Ellis sur le dos). DeLillo est tellement supérieur à ce dernier, et ce, sur tous les plans. Le premier livre d'Ellis, "Moins que zéro" sortit la même année que "Bruit de fond", et il traite un peu des mêmes thèmes. En plus d'une écriture davantage soignée, DeLillo parvient à nous faire voir la société américaine des années 80 en profondeur contrairement à Easton Ellis qui restait en surface (c'est le moins qu'on puisse dire).

Le roman de DeLillo est écrit au présent (ce qui est rare en littérature). Le narrateur est Jack, en plus d'en être le héros. Il est le spécialiste d'Hitler en Amérique du Nord en étant le chef du département des études sur Hitler dans son université d'enseignement (on peut analyser cela comme une satire de l'université). Il a honte - avec raison - de ne pas pouvoir parler l'allemand alors que ses propres élèves en connaissent plus que lui sur cette langue. Bref, tout au long de notre lecture, on suit ce Jack, au présent, ce qui ajoute une touche d'empressement au récit, et Don DeLillo parvient à décrire d'une façon majestueuse cette Amérique perdue par ses certitudes où le bruit de fond fait toujours rage peu importe ce qui arrive. C'est une vision excessivement pessimiste que nous livre l'auteur, parce que non seulement il n'y a pas d'échappatoire, mais les gens semblent se plaire dans cet environnement abrutissant. DeLillo nous décrit la débilité de la vie américaine. La vacuité parcours donc tout le livre et sa prose est ponctuée par des pensées philosophiques, psychologiques, sociologiques, etc. Par moments il place même Elvis et Hitler en parallèle. Trotsky disait - pour y avoir séjourné - que les Américains étaient le peuple le plus peureux dans le monde et avec ce roman, DeLillo parvient, d'une main de maître, à démontrer la paranoïa de cette société. Le roman a été édité en 1985 mais il est criant d'actualité.

Pour terminer, je me dois, en étant d'actualité moi aussi, de faire un rapprochement entre ce roman et les romans ("Les corrections" et "Freedom") de Jonathan Franzen. Il n'y a pas de doutes pour moi que DeLillo est meilleur que Franzen. Par contre, les deux font une critique acide et judicieuse de la société américaine, et Franzen utilise davantage le réalisme (où l'on doit presque remonter à Tolstoï pour trouver l'équivalent) alors que DeLillo fait dans le postmodernisme. Et là où DeLillo est supérieur à tous les autres dans sa critique américaine, c'est qu'il parvient à intégrer dans l'histoire nombre d'éléments nouveaux à chaque page (ou presque). Habituellement, ces critiques des sociétés occidentales sont assez stériles et uniformes. Mais pas avec DeLillo. "Bruit de fond" est grande oeuvre d'art !

5 commentaires:

  1. DeLillo est un écrivain en effet unique... J'ai lu de lui plusieurs romans, assez différents les uns des autres, et il a un style bien particulier, qui n'appartient qu'à lui, une capacité à doter ses récits d'un rythme étrange, comme s'il étirait le temps ! C'est difficile à exprimer...
    En tous cas, je note ce titre, que je ne connais pas.
    Et... je vois que tu lis La dure loi du Karma. Je viendrais lire ton avis avec beaucoup de curiosité.

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  2. Merci,

    En effet DeLillo semble être unique, j'ai tellement hâte de lire tout son oeuvre, son supposé chef-d'oeuvre de 900 pages surtout : "Outremonde".

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  3. "Outremonde" est le premier roman que j'ai lu de cet auteur. Une lecture pas toujours facile, mais passionnante..

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  4. Je suis en train de lire Outremonde et ton analyse dans ce billet traduit bien mon ressenti par rapport à ce roman: une analyse profonde et passionnante de la vacuité de la société américaine, abrutie et heureuse de l'être par les médias et le marketing de masse. Le constat pessimiste est assez terrifiant à l'arrivée.
    Je comptais relire ton excellent billet sur Outremonde mais je constate qu'il a été supprimé...

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  5. Merci, oui je l'ai supprimé parce que j'avais cité des gens en oubliant d'en donner la référence et je ne les retrouvais plus, ça ne me tentait pas de me faire accuser de plagiat. ;) Et oui, DeLillo est très solide sur ces thèmes.

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